Éduscol

Les grandes étapes de la géographie scolaire de 1870 à nos jours

Le temps de la « Nouvelle Géographie »

Il faut attendre les années 1970 pour que s’opère un renouvellement profond de la géographie scolaire. Il est à resituer dans un contexte lui-même profondément modifié.

Enfin le changement vint…

Du côté universitaire, la toute petite communauté des géographes français (pas plus d’une soixantaine de personnes en 1957) s’est fortement étoffée, tout en restant modeste…, atteignant 330 personnes en 1968 et 600 en 1987, pour faire face à l’accroissement des effectifs étudiants. Une nouvelle génération de géographes remet en cause, implicitement ou explicitement,  l’héritage vidalien et propose de nouveaux paradigmes pour la géographie, parfois avec virulence, dans le contexte d’une parole libérée en 1968. Yves Lacoste [7] publie en 1976, son célèbre La géographie, ça sert d’abord à  faire la guerre. Alain Reynaud remet en cause la prééminence traditionnelle de la  géomorphologie depuis de Martonne dans son Epistémologie de la géomorphologie qui paraît en 1971 aux éditions Masson. Roger Brunet explore dès 1965 des champs nouveaux dans sa thèse secondaire sur Les phénomènes de  discontinuité en géographie (CNRS éditions) et lance en 1972 une nouvelle et ambitieuse revue, dénommée de manière significative L’espace géographique. Armand Frémont et Jean Gallais s’intéressent à l’espace vécu. Ce bouillonnement intellectuel, qui préside à l’émergence de ce qu’on appelle la « nouvelle géographie » ne pouvait évidemment qu’interroger la géographie scolaire.

Du côté de cette géographie scolaire, de nouvelles formes d’accompagnement des professeurs, très novatrices, sont mises en place. Au sein de l’Institut pédagogique national (INP) est créée une section « sciences humaines et économiques » dirigée par Lucile Marbeau qui jouera un rôle pionnier pour la didactique de la discipline.

Préparé de longue date, le tournant  décisif est donc pris en 1977 avec les programmes Haby. Ministre de l’Education nationale de 1974 à 1978, René Haby, docteur en géographie mais ancien instituteur et professeur de collège, est favorable aux expériences de l’IPN et souhaite promouvoir la « pédagogie par objectifs ». Il parvient à imposer ses vues à un pouvoir présidentiel plutôt réticent.

La réforme de 1977 ne concerne que le collège, en lien avec la mise en place du collège unique, au cœur de la réforme Haby. Elle est profondément innovante à la fois sur le fond et sur le plan des méthodes pédagogiques recommandées. En 6ème, on étudie « l’homme dans les différents milieux géographiques », plaçant ainsi au cœur une notion déjà explorée dès Vidal. En 5ème apparaît un libellé très nouveau « Quelques grandes questions caractéristiques du monde contemporain ». En 4ème, on ne parle plus d’Europe mais d’ « espace européen » et les élèves doivent étudier des « activités et problèmes de l’Europe d’aujourd’hui ».

On met donc fin au tour du monde des continents et des Etats au profit d’entrées résolument thématiques. Qui plus est, on offre pour la première fois une possibilité de choix entre différents thèmes possibles. A noter aussi le début du recul de la géographie physique pure qui n’est plus conçue que comme un élément explicatif, parmi d’autres, de l’organisation de l’espace humain. D’autre part, ce programme fait une première place à ce qu’on appelle maintenant  « les territoires de proximité » en rendant obligatoire l’étude de la région administrative où se trouve l’établissement, une occasion d’initier les élèves aux problèmes d’aménagement du territoire. C’est la géographie dite « appliquée », telle qu’elle a pu être préconisée, et surtout pratiquée, par un géographe comme Michel Phliponneau [8] qui s’invite ainsi au collège.

Au plan des méthodes pédagogiques, ce programme innove aussi considérablement en insistant sur les savoirs faire (et non plus seulement les savoirs) que doivent acquérir les élèves. Le document géographique est placé au centre des apprentissages. Il n’est plus défini comme une simple illustration du cours magistral mais comme le support principal des acquisitions.

Ce vent réformateur continue de souffler au lycée avec l’adoption de nouveaux programmes en 1981. Il est particulièrement intéressant d’analyser  le programme de seconde, qui tout en restant orienté vers la géographie générale voit un renouvellement profond des thématiques, sous l’influence des idées et des problèmes de société des années 1970. Par exemple apparaissent les problèmes de l’environnement (c’est l’époque de l’émergence du mouvement écologiste) ou les problèmes de l’énergie, suite aux deux premiers chocs pétroliers de1973 et 1979.

Doc 6 Géographie Seconde Lacoste 1981C’est à ce moment qu’Yves Lacoste, qui fut professeur de lycée à Alger, à la tête d’une équipe composée exclusivement d’universitaires et d’un cartographe-dessinateur, lance chez Nathan une collection de manuels qui fera date. En 1981 sort un manuel qui propose une lecture très personnelle du programme introduisant même des chapitres de géopolitique qui vont au-delà du programme. Le sommaire est en soi révolutionnaire. Il cherche de manière démonstrative à dépasser le cloisonnement entre géographie physique et géographie humaine et à orienter vers une démarche qu’on appellerait aujourd’hui systémique (Document 6). Le corps de l’ouvrage est jalonné de ce qu’il appelle des « coupes synthèses » qui sont des représentations théoriques de la réalité. On met donc l’accent sur le général, sorte de situation moyenne établie à partir de l’observation du particulier. On peut partager l’ambition du projet. Le danger étant évidemment que les élèves qui ne connaissent pas ces situations particulières reçoivent une vision trop abstraite de la géographie. Car on est là exactement à l’opposé de « l’étude de cas » aujourd’hui recommandée.

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[7] Cet ouvrage fait l’objet en 2012 d’une réédition à La Découverte,  augmentée d’une longue préface de l’auteur

[8] Phliponneau Michel, Géographie et action. Introduction à la géographie appliquée. Armand Colin, 1960

Les hésitations des années 1980-1990

Doc 7 Géographie TerminaleDans les années 1980, la vive contestation des programmes d’histoire issus de la réforme Haby ainsi que l’arrivée de la gauche au pouvoir conduisent à la reprise de l’éternel chantier des programmes. L’historien René Girault remet en 1983 un rapport au ministre Alain Savary, précédé par une large enquête, où pour la première fois on sollicite l’avis des élèves…Mais ce sont les ministres Jean-Pierre Chevènement, fils d’instituteur, lauréat du concours général en géographie, puis René Monory qui concrétisent les projets avec des nouveaux programmes de collège en 1985, assez peu modifiés en géographie, et de lycée en 1987. Ce programme de 1987 voit surtout l’affirmation d’une approche se voulant systémique, au moins dans son affichage, beaucoup moins dans la réalité. En témoigne par exemple cette double page du manuel de Terminale de la collection Rémy Knafou chez Belin (Document 7).

Dès 1993, avec la deuxième cohabitation et l’arrivée de François Bayrou au ministère de l’Education nationale, de nouveaux programmes sont souhaités et mis en œuvre à partir de 1996. Que traduit cette accélération dans le rythme des changements ou amendements de programmes ?  La volonté des ministres de marquer leur passage ? Pas seulement. En fait on assiste à des débats, des rivalités dans deux types de domaines.

  • Tout d’abord des divergences entre universitaires. Durant cette fin de XXème siècle, des géographes de renom s’intéressent à l’enseignement scolaire, dirigent même parfois des collections de manuels : Jean-Robert Pitte, aujourd’hui membre de l’Institut (Nathan), Roger Brunet (Bréal), Armand Frémont (Bordas) par exemple. Selon Jean-François Thémines [9], professeur à l’IUFM de Caen, quatre voies de sortie d’une géographie classique sont proposées mais s’opposent :
  1. orienter la géographie vers une étude renouvelée des rapports homme-nature, sous l’angle de problèmes d’aménagement, en s’appuyant sur l’écologie scientifique. C’est un point de vue défendu par des géographes physiciens comme Jean Tricart ou Georges Bertrand. Ce courant anticipe sur  la notion de développement durable, qui surgira au cœur des programmes dans les années 2000.
  2. étudier plutôt les enjeux politiques contemporains, les enjeux de développement en s’intéressant aux différentes civilisations comme le proposent Paul Pélissier ou Yves Lacoste
  3. s’orienter davantage vers une géographie sociale et culturelle, prenant en compte les particularités des individus ou des groupes sociaux dans leur rapport à l’espace selon les préconisations de Paul Claval ou Armand Frémont.
  4. Roger Brunet, qui a fortement marqué la géographie française durant les deux dernières décennies du XXème siècle, propose une voie originale en cherchant à établir des lois, des principes qui régiraient l’organisation de l’espace. Il ne craint pas de rompre les ponts avec la géographie physique, prend ses distances avec l’histoire. Il coordonne une œuvre majeure, une nouvelle Géographie universelle en 10 tomes (éditions Belin), la première depuis celle de Vidal de la Blache. Le tome 1, rédigé avec Olivier Dollfus, et publié en 1990, cherche à établir des règles de Déchiffrement du monde, pour reprendre le titre de la contribution de Brunet. Il comporte notamment une table des chorèmes, terme inventé par Brunet pour désigner les « structures élémentaires de l’espace ». Selon lui « le chorème est le chaînon qui manquait à la théorie géographique entre l’espace en général et les espaces en particulier et qui dénoue la contradiction classique entre le nomothétique et l’idiographique » (GU, Tome 1, p 90). Il propose donc une table de 28 chorèmes (GU, Tome 1 p 119) qui sont censés pouvoir exprimer toutes les organisations spatiales.

Doc 8 Géographie 1ère M. HagnerelleIl est particulièrement significatif de voir comment ces propositions furent reçues dans l’enseignement secondaire, au moins par les formateurs et les auteurs de manuel. Ce fut l’enthousiasme. En quelques années les cartes-modèles, les modèles graphiques construits avec cette table de chorèmes se multiplièrent dans les manuels (Document 8). On tient là sans doute un exemple exceptionnel de rapidité de transfert d’une géographie savante vers la géographie scolaire. Mais cet enthousiasme fut sans lendemain. Et les cartes modèles disparurent des manuels aussi vite qu’elles étaient apparues, en partie parce que peu de professeurs les avaient réellement introduites dans le quotidien de leur enseignement.

  • Deuxième domaine d’intense rivalité : celui du processus technique et politique d’élaboration des programmes. Jusqu’aux années 1970, tout est simple. L’inspection générale, en lien étroit le cas échéant avec un très petit nombre d’universitaires, contrôle et maîtrise le processus. En ouvrant la porte aux didacticiens René Haby a changé la donne. A partir des années 1980, la rédaction des programmes répond à un processus de plus en plus complexe, associant une multiplicité d’acteurs. De 1990 à 2005, fonctionne un Conseil national des programmes (CNP), longtemps présidé par Luc Ferry, qui coiffe toutes les disciplines. La rédaction d’un projet de programme précis devient le fait d’un Groupe technique disciplinaire (GTD) qui reçoit du ministre une lettre de mission cadrant son travail. La nouveauté de ce groupe est qu’il associe non seulement des inspecteurs généraux et des universitaires, peu nombreux, mais aussi des inspecteurs pédagogiques régionaux, dont le rôle ira croissant durant les 20 dernières années, et même des professeurs du secondaire. Grande nouveauté également : l’ensemble des professeurs est consulté sur les projets de programmes. Ces procédures démocratiques allongent le temps d’élaboration d’un programme (2 à 3 ans) et multiplient les risques de tensions.

La géographie scolaire semble avoir quelque peu pâti de ces débats et rivalités dans les années 1990 comme le suggèrent les deux exemples suivants :

  1. En  1993 est mis en place un nouveau GTD, co-présidé par deux historiens : un universitaire bien connu, Serge Berstein, professeur à Sciences Po et le doyen de l’Inspection générale, Dominique Borne. Des querelles sur les projets très innovants, mais peut-être inadaptés à un public scolaire, portés par les géographes universitaires présents au sein du GTD, conduisent à leur démission et à la rédaction, essentiellement par des historiens, d’un programme de géographie au collège marqué par un sérieux retour  à la tradition. En 5e et en 4ème, on revient au parcours des continents et à une géographie traditionnelle des États. En 4e la place réservée à une approche globale de l’Europe est fortement réduite au profit de l’étude de certains Etats qui la composent.
  2. De 1999 à 2002, le géographe Armand Frémont, ancien recteur, préside un « groupe d’experts » (nouvelle dénomination) chargé d’élaborer de nouveaux programmes d’histoire et géographie pour les classes de Première et Terminale générales. C’est semble-t-il la première fois qu’on confie une telle mission à un géographe. Or, quelques années plus tard, Frémont [10] tire ce bilan désabusé : « Malgré la qualité et la compétence  des collègues qui m’entouraient je pense avoir échoué ». Frémont brisait en effet un tabou en osant proposer un programme unique, associant étroitement histoire et géographie. Ce projet fut très mal accueilli, notamment par la corporation des géographes universitaires, toujours soucieux de préserver leur identité disciplinaire et de se démarquer des historiens. Il fallut donc revoir la copie et maintenir la tradition de deux programmes distincts.

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[9] Thémines Jean-François, Enseigner la géographie : un métier qui s’apprend, Hachette-CRDP Basse-Normandie, 2006

[10] Frémont Armand, Aimez vous la géographie ?, Flammarion, 2005, page 341