Éduscol

Les grandes étapes de la géographie scolaire de 1870 à nos jours

Le temps de la Revanche (1870-1902)

On pourrait logiquement penser qu’une discipline scolaire se situe en aval du savoir scientifique. En fait, concernant la géographie, il n’en va pas ainsi. L’instauration de la discipline scolaire a précédé et même généré le savoir scientifique. Attardons-nous un peu sur ce paradoxe.

Jusqu’aux années 1870, une géographie universitaire et scolaire très embryonnaire

En 1877, on ne compte encore que six chaires de géographie dans les universités françaises. Les premiers titulaires de ces chaires ne sont d’ailleurs pas des géographes de formation mais souvent des historiens, comme Vidal de la Blache, ou bien des  économistes ou statisticiens, comme Émile Levasseur. Cette première géographie est conçue comme le cadre de l’action historique ; elle n’est donc qu’un préliminaire. D’ailleurs, le fameux Tableau de la géographie de la France, paru en 1903 sous la plume de Vidal de la Blache, n’est-il pas encore, même à cette date plus tardive, une simple  introduction à l’Histoire de la France publiée sous la direction d’Ernest Lavisse ?

Dans l’enseignement secondaire, la géographie est clairement rattachée à l’histoire. Une circulaire de 1818 est l’acte fondateur de ce couplage, assez peu fréquent ailleurs en Europe, et toujours en vigueur en France. Et il faut attendre 1852 pour qu’un programme de géographie de la huitième à la rhétorique (la classe de première) soit appliqué dans l’enseignement classique.  Pas pour très longtemps, puisqu’en 1865 Victor Duruy, historien et ministre de l’Instruction publique de Napoléon III, suspend les cours de géographie avec des arguments désarmants :

«  la géographie est une nomenclature dont la mémoire doit se charger (…) Pour apprendre cette nomenclature, (…) quelques dessins et des interrogations suffisent. La classe de quinzaine précédemment consacrée à la géographie sera donc rendue aux Lettres. »

En 1870, au niveau du secondaire,  l’enseignement de la géographie ne subsiste plus que dans « l’enseignement spécial », ancêtre de l’enseignement « moderne », c’est-à-dire sans latin obligatoire. Il n’est donc pas étonnant que la comique définition des Français donnée par Goethe en 1808, « un peuple qui porte des moustaches et ignore la géographie » soit encore pleinement valable à la veille de la guerre de 1870.

Le choc de la défaite de 1870 et ses conséquences

La cuisante défaite de 1871 face à la Prusse change tout. Les autorités prennent conscience des faiblesses de notre enseignement, accusé, sans doute de manière excessive, d’être une des origines de la défaite. « Nos soldats, réguliers ou volontaires, ne savaient ni la géographie, ni l’allemand » constate Jules Simon, une des figures majeures  de la « République des Jules », professeur de philosophie à la Sorbonne et ministre de l’Instruction publique de 1870 à 1873. Sous son impulsion, une grande réforme est entreprise. Elle est précédée d’une grande enquête, confiée à Émile Levasseur et Louis Auguste Himly, sur l’état de la discipline dans les établissements. Ses conclusions sont sans appel :

« la plupart des professeurs, trop occupés de leur cours d’histoire, négligent complètement le cours de géographie. Ils ne font plus que de la géographie historique, à mesure que les questions se présentent dans leurs cours. »

Le nouveau programme, publié dans sa version définitive en 1874, s’appuie sur un horaire spécifique pour la géographie, bien modeste, (1 h par semaine) mais effectif. On confère à  cet enseignement renouvelé un double objectif essentiellement politique :

  • D’une part, préparer la Revanche et pour cela mieux connaître sa patrie pour mieux l’aimer. La géographie de la France occupe donc une place centrale en  quatrième et en première (rhétorique). D’un point de vue pratique, les instructions officielles recommandent alors de s’appuyer sur des cartes à petite échelle, en particulier la carte d’État major au 1/80 000e, dont la levée s’achève alors. Il s’agit de bien intégrer la capacité à lire et se situer sur une carte, capacité qui aurait manqué aux cadres de l’armée françaises en 1870. C’est donc de ce moment que date la forte tradition  de l’étude de cartes, en classe.
  • D’autre part, exalter l’empire colonial français et former de futurs commerçants ayant une bonne connaissance générale du monde de leur temps. Dans la préface d’un manuel pour la Troisième année de géographie, les cinq parties du monde (1885), Pierre Foncin, inspecteur général et co-fondateur de l’Alliance française, est on ne peut plus explicite :

    « Comment ne pas voir l’utilité patriotique de la géographie. Jamais enseignement ne fut plus nécessaire à la France. Si nous voulons, nous, Français, conserver une place dans le monde et résister aux flots anglo-saxons, allemands, américains, russes, qui menacent  de nous submerger, il faut par un vigoureux effort sortir de nous-mêmes, nous aguerrir aux voyages lointains, émigrer, coloniser, répandre partout notre langue …Mais il faut avant toute chose que nous sachions la géographie (…) Ainsi nos jeunes Français deviendront de bons commerçants et plus tard, des citoyens éclairés ».


La création de la géographie scolaire se trouve donc ainsi complètement instrumentalisée au service d’un projet politique. L’idée d’une géographie neutre, un peu terne, voire « bonasse » comme l’avait décrite le géographe Yves Lacoste dans les années 1970, en opposition à une histoire scolaire, elle clairement patriotique, voire chauvine, est donc à rejeter. Les Instructions officielles de 1890 sont sans ambigüité à propos de la géographie : « De ce qu’elle doit produire, on conclura aisément ce qu’elle doit être ». Comment mieux dire que la fin justifie les moyens !
Voici donc lancée une discipline scolaire sans réel substrat scientifique. C’est la géographie scolaire qui a précédé et en partie justifié la géographie universitaire.

Les débuts d’une géographie militante

L’accompagnement scientifique des nouveaux programmes ne tardera pas. En 1880 est créée une licence d’histoire-géographie (auparavant il n’existait qu’une licence de Lettres) Puis en en 1886, un « Diplôme d’études supérieures », occasion d’un premier travail de recherche (c’est le master 1 d’aujourd’hui) est établi à la demande  de l’historien Ernest Lavisse. En 1891 sont lancées par Paul Vidal de la Blache et Marcel Dubois les Annales de géographie, qui existent toujours. Toutefois, sans corpus conceptuel véritable, cet enseignement repose presqu’exclusivement sur un petit nombre de manuels scolaires, réédités à de multiples reprises.

Les contenus de ces premiers manuels sont pour le moins paradoxal. Les préfaces, qui énoncent souvent les finalités de la géographie, peuvent être  très ambitieuses. Marcel Dubois, ancien élève de l’École normale supérieure et de l’École française d’Athènes, agrégé et docteur en histoire, cherche à promouvoir une nouvelle géographie lorsqu’il déclare : « la géographie n’est pas plus condamnée à toujours décrire que l’histoire à raconter », lors de sa leçon inaugurale en tant que titulaire de la première chaire de géographie coloniale en Sorbonne en 1893. Dans le même esprit, il écrit dans son manuel de géographie de la classe de rhétorique [2] : 

« la géographie doit contribuer avant tout à l’éducation du raisonnement » ou bien encore «  La géographie est avant tout œuvre de logique parce qu’il n’est point de recherche plus rationnelle et rigoureuse que celle des rapports entre la Terre et l’homme »

 On ne dit pas autre chose aujourd’hui ! Mais  les contenus de ces manuels surprennent, au moins si on les regarde avec les idées d’aujourd’hui, quitte à encourir le reproche d’anachronisme…Que d’interminables énumérations ! Que de descriptions sans fin !  Et que de jugements sans appel sur la condition humaine ! Le géographe Jacques Scheibling [3], n’hésite pas à accuser cette première géographie scolaire d’avoir véhiculé « une idéologie raciste, colonialiste, nationaliste, chauvine et xénophobe ». Un jugement très sévère qu’il étaye de quelques citations de manuels, qui, en fait, sont d’abord le reflet de leur temps.

Doc 1 Carte G. BrunoPar exemple, la haine de l’allemand et le refus de l’annexion de l’Alsace-Lorraine occupent non seulement les manuels d’histoire mais aussi de géographie, peut-être plus encore dans le primaire où on ne s’embarrasse pas de nuances. Dans son livre de lecture courante pour le cours moyen, paru en 1917 et intitulé Tour de l’Europe pendant la Guerre, Madame Bruno, par enthousiasme patriotique, prend quelques libertés avec la carte politique de l’Europe : l’Alsace-Lorraine est dotée d’une couleur spécifique. Elle n’est ni française, ni allemande (Document 1).
Isabelle Lefort [4], auteur d’une thèse pionnière sur l’histoire  de l’enseignement de la géographie, résume bien la situation en parlant d’une « fonction militante » de la géographie.

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[2] Dubois Marcel, La France et ses colonies, Masson, 1892 

[3] Sheibling Jacques, Qu’est-ce que la géographie ?, Hachette, 2ème ed, 2011 

[4] Lefort Isabelle, La lettre et l’esprit. Géographie scolaire et géographie savante en France (1870-1979), Editions du CNRS, 1992