Missak Manouchian entre au Panthéon

Mis à jour : février 2024

Portrait de Missak Manouchian (années 1930)
- Crédit: Auteur inconnu, domaine public, via Wikimedia Commons

Contexte

Le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé le 18 juin 2023 vouloir honorer Missak Manouchian, résistant d’origine arménienne fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien et déclaré mort pour la France. Missak Manouchian sera inhumé au Panthéon aux côtés de sa femme Mélinée lors d’un hommage solennel à l'occasion des 80 ans de son exécution. Une plaque sera également apposée pour honorer leurs camarades. À travers cet événement, le président de la République rendra hommage à tous les étrangers engagés dans la Résistance en France durant la Seconde Guerre mondiale.

Missak Manouchian, une vie d’engagement dans un monde bouleversé

Un rescapé du génocide arménien

Missak Manouchian naît le 1er septembre 1906 dans une famille arménienne à Adiyaman, village de l’Empire ottoman (à l’est de l’actuelle Turquie). Ses parents figurent parmi les victimes du génocide perpétré à partir d'avril 1915 par le pouvoir ottoman contre les Arméniens et dont le bilan s'élève à près d'un million et demi de morts. Réfugié avec son frère dans un orphelinat au sein de l’actuel Liban (à l’époque sous mandat français), il apprend le métier de menuisier et se consacre à la lecture et à l’écriture poétique.

Un ouvrier communiste et un amoureux des Lettres

Arrivé en France en 1924, Missak Manouchian exerce son métier de menuisier à Marseille, puis est embauché comme tourneur aux usines Citroën à Paris. Mais la crise provoque son licenciement. Passionné par la littérature arménienne et française, il fréquente les bibliothèques, suit des cours en auditeur libre à la Sorbonne et fonde une revue littéraire. En demandant en 1933 sa naturalisation, il montre son attachement à la France. Cette demande reste sans suite, sans doute parce qu’à cette date Manouchian est au chômage.

Missak Manouchian adhère au Parti communiste au lendemain de la manifestation antiparlementaire du 6 février 1934 menées par les ligues d’extrême-droite. Il rejoint également la section française du Comité de secours de l’Arménie, une organisation liée à l’Internationale communiste visant à mobiliser la diaspora arménienne en faveur de la République soviétique d’Arménie. Cette fonction lui donne une place importante au sein de la communauté arménienne réfugiée en France. Il y rencontre Mélinée Soukémian, devenue Assadourian à son arrivée en France à la suite d’une erreur d’état-civil, dont les parents ont également péri dans le génocide. Ils se marient en 1936. En France, Missak et Mélinée sont des apatrides munis du « passeport Nansen », premier instrument juridique de protection des réfugiés mis en place après la Première Guerre mondiale.

À la déclaration de guerre en 1939, Missak Manouchian est arrêté et emprisonné. Son statut d’apatride et son engagement communiste (le Parti communiste sera dissout quelques semaines plus tard) le place dans la catégorie des « Indésirables » que le gouvernement Daladier veut voir interner. Pour obtenir sa libération, il déclare cesser toute activité militante et s’engage volontairement dans l’armée française. Il est alors affecté dans une unité stationnée dans le Morbihan. Il renouvelle sa demande de naturalisation en 1940, mais elle est de nouveau refusée. Fin juin 1941, il est interné au camp de Royallieu à Compiègne par les Allemands qui procèdent alors à des arrestations préventives dans les milieux communistes dans le contexte de l’opération Barbarossa. Libéré faute de charges, il reprend son activité militante et intègre la Main d’œuvre immigrée (MOI), structure créée par le Parti communiste pour encadrer les immigrés et les réfugiés arrivés en France dès la fin de la Première Guerre mondiale. Il devient sous le pseudonyme de « Georges » le responsable politique de la section arménienne, entre la fin 1941 et le début 1942.

Un combattant dans Paris occupé

En février 1943, il est versé dans l’organisation clandestine Francs-tireurs et partisans-Main d’œuvre immigrée (FTP-MOI - branche militaire de la MOI), alors seul groupe résistant à mener des actions de lutte armée contre l’occupant à Paris. Il participe à sa première action armée le 17 mars 1943 à Levallois-Perret en attaquant à la grenade un groupe de soldats allemands. Nommé commissaire militaire de la région parisienne en août 1943, il a sous ses ordres une cinquantaine de militants. Les groupes de Manouchian mènent une trentaine d’opérations armées du mois d’août à la mi-novembre 1943, dont l’attentat contre le général allemand Julius Ritter, responsable en France de la réquisition de la main d’œuvre dans le cadre du Service du travail obligatoire.

Missak Manouchian est arrêté en région parisienne le 16 novembre 1943 par les brigades spéciales de la police française après une longue filature, alors qu’il avait rendez-vous avec le chef interrégional des FTP Joseph Epstein. Dans les jours qui suivent, les groupes des FTP-MOI sont massivement arrêtés et livrés aux Allemands.

L’Affiche rouge

Un exemplaire de l’Affiche rouge
- Crédit: gallica.fr / Bibliothèque nationale de France

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Les autorités d’occupation allemande organisent en février 1944 un procès très médiatisé, notamment par « l’Affiche rouge », affiche xénophobe et antisémite qui vise à décrédibiliser l’action de ces résistants étrangers. Mais le placardage de plusieurs milliers d’exemplaires de cette affiche dans Paris occupé et la distribution de milliers de tracts qui les qualifient d’« armée du crime » a produit l'effet contraire. Loin de provoquer peurs et condamnations, elle éveille plutôt des manifestations de sympathie dans une partie de l’opinion publique.

Contrairement donc à l’effet attendu, cette affiche devient l'emblème de l’héroïsme et du courage des hommes et des femmes qui ont sacrifié leur vie pour libérer la France. Missak Manouchian est condamné à mort le 19 février 1944 avec vingt-deux de ses camarades. Les hommes sont fusillés, Olga Bancic est quant à elle déportée et guillotinée en Allemagne.

Fusillé au Mont-Valérien et « Mort pour la France »

Missak Manouchian, interné à la prison de Fresnes, adresse sa dernière lettre à Mélinée, qu’il signe Michel preuve de l’attachement qu’il porte à son pays d’accueil. Il s’y considère comme un soldat tombant pour la France tout en affirmant « n’avoir aucune haine contre le peuple allemand ».

Lettre de Missak Manouchian à Mélinée

21 février 1944, Fresnes

Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée.

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. On va être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas, mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et [d’] avoir un enfant pour mon honneur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires. Je [les] lègue à toi et à ta sœur, et pour mes neveux.

Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’Armée française de la Libération.

Avec l’aide de mes amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d’être lus. Tu apporteras mes souvenirs, si possible, à mes parents en Arménie. Je mourrai avec 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fait [de] mal à personne et, si je l’ai fait, je l’ai fait sans haine. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal, sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et [à] ceux qui nous ont vendus. Je t’embrasse bien bien fort, ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur.

Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.

Manouchian Michel

P.-S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la rue de Plaisance. Si tu peux les prendre, rends mes dettes et donne le reste à Armène. M.M.

Source

Consulter l’archive originale (recto verso) de la lettre de Missak Manouchian à Mélinée sur le site du Mémorial du Mont-Valérien.

Missak Manouchian est fusillé le 21 février 1944 au Mont-Valérien à Suresnes avec la plupart de ses camarades et d’autres résistants. Trois photographies clandestines ont été prises, lors de cette journée, par Clemens Rüther, sous-officier de l’armée allemande qui a assisté à l’exécution du groupe de résistants. Le corps de Missak Manouchian a été inhumé au cimetière d’Ivry-sur-Seine.

Missak Manouchian a reçu la médaille de la Résistance à titre posthume par décret du 31 mars 1947. La mention « Mort pour la France » lui est attribué en 1971. Sa veuve Mélinée Manouchian a été nommée chevalier de la Légion d’honneur le 31 décembre 1986. Elle est morte le 6 décembre 1989.

Une mémoire toujours vive

Une mémoire portée par ses proches, des intellectuels et des artistes

La mémoire de Manouchian a été portée par sa veuve Mélinée, mais aussi par d’anciens résistants ou intellectuels. Paul Éluard publie en 1950 le poème « Légion » (dans le recueil Hommages) qui insiste sur les liens des résistants étrangers avec la France: « Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables / Ces étrangers savaient quelle était leur patrie ». C’est en 1955 que Louis Aragon écrit le poème « Strophes pour se souvenir » (intégré au Roman inachevé) inspiré de la dernière lettre de Missak à Mélinée, à l’occasion de l’inauguration d’une rue du « Groupe Manouchian » dans le 20e arrondissement de Paris. Le chanteur et compositeur Léo Ferré en fait une chanson, « L’Affiche rouge » (1961) qui contribue à populariser ce texte.

Les faits d’armes de Manouchian et de ses camarades ont été portés à l’écran notamment par Frank Cassenti dans L’Affiche rouge (1976, prix Jean Vigo) et Robert Guédiguian, L’Armée du crime (2009). L’auteur Didier Daeninckx lui a consacré un roman Missak (2009), ainsi qu'un album jeune public, Missak, l'enfant de l'affiche rouge (2009), illustré par Laurent Corvaisier. Jean-David Morvan et Thomas Tcherkézian ont conçu la bande dessinée Missak, Mélinée et le groupe Manouchian, les fusillés de l'Affiche rouge (2024).

Un couple au Panthéon

Comme l’indique la devise inscrite sur le fronton du Panthéon « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », Missak Manouchian est honoré par la République pour son engagement durant la guerre, inséparable de son attachement à la France.

Missak et Mélinée Manouchian sont le quatrième couple à entrer au Panthéon comme l’ont été en leur temps les couples Marcellin et Sophie Berthelot (1907), Pierre et Marie Curie (1995), Simone et Antoine Veil (2018).

Ils rejoignent au Panthéon les résistants Félix Eboué (1949), Jean Moulin (1964), René Cassin (1987), Jean Monnet (1988) André Malraux (1996), les Justes de France (2007), Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Jean Zay (2015) et Joséphine Baker (2021).

Pour en savoir plus sur le Panthéon, symbole monumental de la mémoire nationale, vous pouvez consulter le paragraphe qui lui est dédié sur la page éduscol « Les lieux de mémoire ».

Commémorer tous les résistants qui ont combattu le nazisme dans la France occupée

La panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian offre l’occasion d’étudier la Résistance, et notamment les résistants étrangers, de façon incarnée et de réfléchir à la notion d’engagement, aussi bien au travers des programmes d’enseignement que par le biais d’actions éducatives.

Points d’entrée dans les programmes

  • En histoire, la Résistance est étudiée en classe de CM2, de 3e, de 1re professionnelle et de terminale générale et technologique. Le génocide des Arméniens est évoqué en 3e et dans les classes de 1re des différentes voies.
  • En enseignement moral et civique (EMC), il est possible de traiter à partir de l’exemple de Missak Manouchian la question de l’engagement (cycles 3 et 4, CAP, 2de et terminale GT, etc.), mais également de la nation et de la nationalité (cycle 4, terminale GT notamment), et celle de la défense nationale.
  • En français, dans le cadre d’une séquence menée en classe de 3e autour de l’enjeu littéraire et de formation personnelle « Agir dans la cité : individu et pouvoir », les élèves pourront être amenés à étudier le texte d’Aragon, la lettre à Mélinée et l’Affiche rouge en s’interrogeant sur les notions d’engagement et de résistance et sur les liens entre histoire et littérature.

Un travail interdisciplinaire pourra être mené dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle (EAC) en histoires, en français, en EMC, en arts plastiques, en histoire des arts, en éducation musicale, etc. notamment sur les artistes et les œuvres qui ont honoré leur mémoire et celles de leurs camarades. Un travail spécifique pourra porter sur « l’Affiche rouge », vaste campagne de propagande qui n'a pas atteint son but, en retournant la haine contre l'occupant et contribuant à faire connaître Missak Manouchian et ses camarades.

À titre d’exemples, deux pistes pédagogiques sont accessibles sur les sites académiques :

  • Missak Manouchian, itinéraire d’un engagement à travers l’histoire du XXe siècle. Dans ce projet filé sur l’année 2023-2024, proposé par l’académie de Nantes, les élèves de 3e étudient les étapes de son parcours en lien avec les programmes d’histoire et d’enseignement moral et civique, en vue de produire un discours d’entrée au Panthéon.
  • Sur Édubase, une séquence pédagogique de l’académie de Lyon porte sur Engagement résistant et patrimoine urbain. Dans cette proposition transposable, les élèves de terminale ont étudié un objet mémoriel lié à l’engagement résistant dans leur ville pour produire un audioguide permettant un parcours urbain virtuel.

Appel à projets

Les enseignants porteurs de projets pédagogiques sur Missak et Mélinée Manouchian ont pu renseigner l’appel à projets « Entrée au Panthéon de Missak Manouchian » disponible sur l’application Adage du 13 novembre 2023 au 19 janvier 2024.

Lieux de mémoire

Le Plan de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine (2023-2026) préconise la visite d’un lieu de mémoire liée à l’antiracisme, à l’antisémitisme et à l’antitsiganisme durant la scolarité de chaque élève.

  • Le mémorial du Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine) où a notamment été exécuté Missak Manouchian est l’un des dix hauts lieux de la mémoire nationale géré par l’Office national des combattants et des victimes de guerre (ONaCVG), opérateur mémoriel délégué du ministère des Armées. Des visites y sont organisées.
  • Le Panthéon (Centre des monuments historiques) à Paris est un lieu de mémoire qui permet de découvrir les parcours de femmes et d’hommes auxquels la nation a voulu rendre hommage.
  • En France, des stèles et des plaques rendent hommage à Missak Manouchian et aux membres des FTP-MOI en France. La base « Lieux de résistance et de mémoire (1940-1945) » du Musée de la Résistance en ligne (Fondation de la Résistance) permet de découvrir des plaques mais aussi de coopérer à son enrichissement.

Pour aller plus loin

Ressources et animations proposées par des structures culturelles

Des expositions et des animations consacrées à Missak Manouchian, Mélinée Manouchian et aux FTP-MOI sont proposées par des structures cultuelles qui accueillent un public scolaire. Les modalités des visites sont à consulter sur les site internet des structures concernées. Parmi ces événements (liste non exhaustive) :

Ressources en ligne

Références bibliographiques (liste non exhaustive)

Astrig Atamian, Denis Peschanski, Claire Mouradian, Manouchian - Missak et Mélinée Manouchian, deux orphelins du génocide des Arméniens engagés dans la Résistance française, Paris, Textuel, 2023.

Raphaëlle Bellon et Fabrice Grenard, « Missak et Mélinée Manouchian, un couple d’étrangers en résistance » in La Lettre de la Fondation de la Résistance (décembre 2023).

Mélinée Manouchian, Manouchian, Témoignage, suivi de poèmes, lettres et documents, Marseille, Paris, éditions Parenthèse, 2023.

Missak Manouchian, Ivre d'un grand rêve de liberté. Poésies (trad. Stéphane Cermakian), Paris, Points, coll. « Poésie », 2024.

Denis Peschanski, Stéphane Courtois, Adam Rayski, Le Sang de l'étranger : les immigrés de la MOI dans la Résistance, Paris, Fayard, 1994.

Annette Wieviorka, Ils étaient juifs, résistants, communistes, Paris, Perrin, 1986 (nouvelle édition, 2018).

À consulter sur éduscol