Les communs de l'information, de la connaissance et du numérique

Introduction

Notions essentielles

Les communs de la connaissance

"Nous parlons de communs de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage"(15).

Le principe de l'existence des communs de la connaissance a été soutenu en 2006 par Elinor Ostrom et Charlotte Hess dans un ouvrage rédigé... en commun: Understanding Knowledge as a Commons (16). La connaissance y est décrite comme une ressource partagée, un "écosystème complexe se heurtant à des dilemmes sociaux" et en cela elle ne déroge pas aux problèmes rencontrés par les autres biens communs. De même, chaque discipline peut  la revendiquer et y projetter tout naturellement ses propres intérêts:

  • les juristes confrontent connaissances et droits de propriété intellectuelle;
  • les économistes considèrent le sujet sous l'angle de l'efficacité et des coûts de l'information;
  • les philosophes s'intéressent à l'épistémologie;
  • les bibliothécaires et professionnels des sciences de l'information étudient les biens communs sous l'angle des collections, des classifications, de l'organisation et de l'accès aux informations publiées;
  • les sociologues se penchent sur les comportements des communautés virtuelles;
  • les physiciens sur les lois de la nature...(17).

De cette exploration des communs de l'information et de la connaissance qui n'en est qu'aux prémices selon les auteures (du moins en 2007), des constats émergent, dont bon nombre ont été repris, confirmés, étoffés et analysés ultérieurement, notamment dans l'ouvrage maintes fois cité de Dardot-Laval.
 

Premier constat
Il existe un impact évident du numérique sur la baisse des coûts de la connaissance; en effet, une fois produite, la connaissance ne coûte quasiment plus rien à produire et les technologies de l'information et de la communication (TIC) sont à même de la diffuser également à peu de frais: "nous disposons d’outils de création, de diffusion et de partage des connaissances d’une puissance inégalée. Ces mêmes outils permettent également de coordonner et de mettre en action coopérative des individus pour produire ces savoirs dont la société a urgemment besoin. Il devient possible de penser les communs de la connaissance à l’échelle du monde" écrit Hervé Le Crosnier(18). Dans le domaine de l’information, la clore reviendrait, selon Olivier Ertzscheid, "à poser une frontière artificielle alors que l’ADN du numérique est de permettre le stockage et la dissémination à très bas coûts des biens informationnels qui sont par nature non rivaux, c’est-à-dire accessibles simultanément par plusieurs personnes"(19).
 

Second constat
Les difficultés ou restrictions d'accès à la connaissance ont toujours existé, ne serait-ce qu'avec les inégalités sociales ou les territoires(20). Au cours de l'analyse et de la présentation des idées exprimées par Elinor Ostrom et Charlotte Hess dans Understanding Knowledge as a Commons, Dardot-Laval expliquent que l'utilisation de certains moyens techniques, en permettant de capturer numériquement la connaissance, la rendent alors "propriété exclusive d’un détenteur", celui-ci pouvant la remettre alors à disposition, mais moyennant paiement(21).
 

Troisième constat
Le rôle crucial joué par l'École, les bibliothèques, les instituts scientifiques dans la diffusion du savoir et la Recherche, institutions par ailleurs "affaiblies ou menacées" par "l’extension de la logique de la propriété intellectuelle, peu favorable à la créativité et la diffusion des œuvres et des idées". Pour Charlotte Hess et Elinor Ostrom, il est également important de pouvoir produire un matériau pédagogique qui soit aussi accessible en dehors de l'institution.
 

Quatrième constat
La réaction aux nouvelles tentatives d'enclosures se traduit par une importante mobilisation des citoyens qui se rassemblent au sein de mouvements et d'organisations. C’est typiquement le cas du mouvement de la Culture libre, qui milite pour le libre accès et l’échange du savoir et de la culture pour tous.
 

À la lecture des trois premiers constats, il semble que la connaissance ne soit plus le "bien public pur à la fois non exclusif et non rival" qu'elle devrait être et que son statut actuel se rapproche de celui de ressource commune, proche des communs naturels. En ce sens, elle doit être gérée et préservée comme telle. Les propos des deux Américaines relayés par Dardot-Laval donnent à réfléchir: "La centralisation de l’information sur des sites privés ou publics laisse craindre la disparition des ressources d’informations. Mais surtout la création d’enclosures par le marché ou le gouvernement peut entraîner un verrouillage de l’accès à la connaissance et un assèchement des flux d’information. L’enjeu est donc de savoir comment combiner des systèmes de règles et de normes propres à ces nouveaux communs pour garantir un accès général à la connaissance qui renforce les capacités des individus tout en assurant reconnaissance et soutien pour ceux qui créent la connaissance sous ses formes les plus variées".
Autre impact des enclosures sur la démarche informationnelle, relevé par Olivier Ertzscheid: "l’oscillation permanente entre des régimes documentaires "d’enclosures" (enfermement) et de "disclosures" (dévoilement) [...] rend de plus en plus délicate la mise en œuvre de démarches informationnelles construites et téléologiques, capables de s’abstraire des différents régimes de prédictibilité ou de guidage algorithmique"(22).

 

(15) Lionel Dujol, Bibliothèques et communs de la connaissance. Revue de l’ABF, n°76, oct.2014, p7.

(16) Elinor Ostrom and Charlotte Hess (eds.). Understanding Knowledge as a Commons – from Theory to Practice. Cambridge, Mass.; MIT Press, 2006. À compléter par l'analyse d'Olivier Weinstein, Comment comprendre les "communs": Elinor Ostrom, la propriété et la nouvelle économie institutionnelle. Revue de la régulation, 2013. http://regulation.revues.org/10452.

(17) Traduction librement adaptée du résumé du MIT (24 pages) http://mitpress.mit.edu/sites/default/files/titles/content/9780262083577_sch_0001.pdf.

(18) Hervé Le Crosnier, Bibliothèques et communs de la connaissance. Revue de l’ABF, n°76, oct.2014, p.8.

(19) http://rfsic.revues.org/1425#tocfrom1n2.

(20) La lutte contre les inégalités scolaires. http://www.gouvernement.fr/action/la-lutte-contre-les-inegalites-scolaires.

(21) Le contrat BnF-Proquest. En 2013 un marché est signé entre la BnF et l’entreprise Proquest chargée de la numérisation des collections patrimoniales de l’établissement. Selon les clauses du contrat, Proquest devient propriétaire des données numérisées et peut les commercialiser pendant 10 ans, durée pendant laquelle chercheurs et bibliothèques devront alors payer pour accéder à des documents initialement issus du domaine public. http://www.franceculture.fr/2013-02-05-numerisation-polemique-a-la-bnf.

(22) Olivier Ertzscheid, Usages de l’information numérique: comprendre les nouvelles enclosures algorithmiques pour mieux s’en libérer. Revue française des sciences de l'information et de la communication, 2015. http://rfsic.revues.org/1425. O. Ertzscheid est maître de conférence en SIC.