Séminaire « Partenariat académies - établissements français à l'étranger »

Bilinguisme et biculturalisme, l'enseignement des langues vivantes

Michèle NARVEZ, membre du Conseil de l'innovation

Membre du conseil de l'innovation, je suis notamment chargée de collaborer avec la Fédération internationale des professeurs de français : il existe 900 000 professeurs de français dans le monde, qui n'appartiennent pas en général au réseau des établissements français à l'étranger. Mon rôle est de faire des propositions pour accompagner les efforts des professeurs de français et améliorer la qualité de l'enseignement du français dans leur pays, en articulation avec ce qui existe en France.

Le thème de mon exposé pourrait être traité selon des approches diverses. Je vais essayer de l'aborder de façon concrète, en fonction de la réalité des établissements français à l'étranger, en commençant toutefois par des généralités sur l'enjeu du bilinguisme et du biculturalisme.

Lorsque j'ai lu le projet éducatif, j'ai été surprise de ne pas y trouver le mot " bilinguisme " mais plutôt des expressions telles que " l'ouverture aux langues ". Les spécialistes ne manqueraient pas d'interpréter cela comme une première prise de position.

Je vais partir de l'hypothèse que les établissements français à l'étranger sont déjà, ou pourraient devenir, des modèles français de l'enseignement bilingue, voire trilingue.

La notion de bilinguisme

La notion de bilinguisme n'a rien à voir avec la simple connaissance d'une langue. Les personnes bilingues, en effet, n'ont à aucun moment été conscientes de s'inscrire dans un processus d'apprentissage.

On peut parler de bilinguisme natif lorsque, dans une famille, le père et la mère ne parlent pas la même langue ou. qu'ils ont dû s'exiler. Mais le bilinguisme peut également être provoqué : certaines familles, soucieuses de donner un enseignement français à leurs enfants, faisaient par exemple appel à une gouvernante française.

On peut se demander si une personne bilingue parle aussi bien les deux langues qu'elle utilise. Nous n'avons d'ailleurs pas défini ce qui pourrait signifier " bien parler une langue ". Les recherches qui ont été menées distinguent différentes formes de bilinguisme. On parle de bilinguisme équilibré lorsque la personne a le même niveau de connaissance des deux langues. Ce bilinguisme est en fait très rare. Par opposition, on parle de bilinguisme dominant lorsque l'on peut constater un avantage d'une langue sur l'autre. Mais dans tous les cas, l'individu bilingue utilise sans problème les deux langues qu'il connaît.

Aujourd'hui, plus de 50 % des habitants de la planète sont bilingues, et ce pourcentage devrait encore augmenter du fait d'une plus grande mobilité planétaire. Certaines personnes sont bilingues à cause des caractéristiques de leur famille, d'autres en raison d'une migration ou du fait qu'ils habitent une zone frontalière ou un pays qui regroupe plusieurs langues. Le bilinguisme est extrêmement répandu en France.

Certaines notions sont proches de celle du bilinguisme. On parle de bilingualité lorsque l'on fait référence à la compétence de l'individu alors que le mot " bilinguisme " se rapporte plutôt à l'aspect sociologique. On utilise le terme de diglossie lorsque la personne maîtrise une langue imposée dans un cadre politique. Il s'agit par exemple du côtoiement du créole et du français dans les départements d'outre-mer.

Les spécialistes parlent également de bilinguisme de juxtaposition, par exemple pour la Suisse, pays qui reste monolingue même si les langues ne sont pas identiques dans chaque canton, ou de bilinguisme de superposition lorsque les langues se mêlent et se côtoient dans un même espace.

La notion de biculturalisme

Plus personne ne contesterait aujourd'hui que la langue n'est pas un simple vecteur arbitraire de la pensée, mais qu'elle se rapporte automatiquement à la culture. La langue est marquée par la civilisation, d'une part parce qu'elle est un produit socio-historique et d'autre part parce qu'elle est toujours une pratique sociale : aucune civilisation n'existe indépendamment de la langue.

L'individu bilingue et biculturel est quelqu'un qui non seulement parle plusieurs langues mais qui est aussi capable de passer d'une culture à une autre. Je pense que ces personnes sont capables d'une grande ouverture à l'autre et au monde. J'affirme cela sans naïveté : on pourrait en effet me répliquer que ce n'est pas parce qu'un Israélien parle arabe que les tensions avec les Palestiniens s'apaiseront. Il ne faut donc pas croire que le bilinguisme est une solution à tous les problèmes d'incompréhension et de malentendus. Il me semble toutefois que le monde de demain serait différent si ce sujet du bilinguisme et du biculturalisme était davantage considéré.

Le bilinguisme scolaire

On parle de bilinguisme scolaire lorsque deux langues sont utilisées à l'école comme vecteurs de l'instruction, lorsque l'on enseigne les disciplines dans les deux langues. Les établissements français à l'étranger peuvent donc être considérés comme des modèles de ce point de vue là.

Le bilinguisme scolaire ne correspond donc pas au fait d'apprendre plusieurs langues à l'école mais plutôt d'étudier différentes disciplines, comme l'histoire ou la biologie, dans deux langues. Le bilinguisme scolaire recouvre des réalités très différentes. En 1976, un spécialiste du bilinguisme a ainsi relevé 90 types de bilinguisme scolaire dans le monde.

La notion de bilinguisme entraîne automatiquement celle du biculturalisme. C'est donc l'ouverture de nos écoles qui est en jeu, c'est-à-dire l'ouverture à l'altérité culturelle et à la prise de conscience du caractère artificiel du monolinguisme.

En plaçant un enfant très jeune dans un univers bilingue, on lui donne davantage de possibilités intellectuelles pour comprendre le mécanisme d'une langue. En effet, lorsque l'on ne parle qu'une seule langue, on ne réfléchit pas au processus d'apprentissage de cette langue. En revanche, la personne qui utilise deux langues depuis l'enfance réfléchit de manière instinctive à l'apprentissage des mécanismes de la langue, ce qui lui permet d'apprendre plus facilement d'autres langues. Les élèves du lycée français de Bogota obtiennent ainsi des mentions au baccalauréat grâce à l'espagnol et à l'anglais. Ils sont doués en français et en espagnol, mais ils ont aussi des facilités pour apprendre l'anglais, ce qui peut s'expliquer par la proximité des Etats-Unis, mais aussi par le fait de pratiquer deux langues dès le plus jeune âge.

Les enjeux du bilinguisme

Le bilinguisme présente quatre enjeux majeurs. Le premier participe de la nécessaire adaptation de l'école à l'évolution de la société. Comme le dit un auteur contemporain : il n'y a plus " d'étrangeté pour l'étranger ". L'étranger est aujourd'hui partout, à la télévision, à la radio, sur internet. L'école est donc rattrapée par la réalité. Si nous ne voulons pas qu'elle prenne du retard, il me semble qu'il faut éviter à tout prix le divorce entre l'école et les langues. Curieusement, c'est bientôt la non-compétence linguistique qui deviendra une étrangeté.

En second lieu, la mondialisation des échanges ou l'économie de marché aura la conséquence suivante : on aura de moins en moins besoin de diplomates polyglottes mais de plus en plus de techniciens, informaticiens, artisans ou biologistes, qui manieront parfaitement plusieurs langues. L'enjeu économique réside donc dans notre capacité à former des Français qui pourront partir travailler dans un pays étranger et comprendre les astuces d'une langue, les non-dits qui surviendront dans la conversation.

Le troisième enjeu est d'ordre politique. Le Conseil de l'Europe a effectué deux recommandations au sujet des langues. L'objectif de la recommandation 1982/1988 sur le multilinguisme européen était que toutes les catégories de la population disposent des moyens d'acquérir la connaissance d'une langue d'un autre Etat membre. La recommandation 1990/1995 avait pour objet de développer l'éducation bilingue et l'enseignement d'une ou plusieurs matières dans une langue non maternelle. Selon de nombreux spécialistes, l'objectif serait de former un citoyen européen trilingue. Nous avons donc beaucoup de travail à effectuer pour relever ce défi, même si nos universités se sont déjà inscrites dans cette dynamique.

Enfin, si une culture du plurilinguisme ne s'installe pas rapidement en Europe, l'anglais sera la seule langue étrangère au XXIème siècle. La bataille pour le plurilinguisme est donc également une bataille pour une vision du monde différente. Plus nous défendrons non seulement l'enseignement du français dans le monde mais aussi l'enseignement d'autres langues que l'anglais, plus la France apparaîtra comme une alternative culturelle et politique.

Le français a longtemps été une langue d'occupation. On peut d'ailleurs considérer que les établissements français à l'étranger sont les reliquats de cet empire passé. Mais je pense que le français peut devenir aujourd'hui une langue de libération. Le monde actuel risque en effet de se heurter à deux écueils : celui de l'uniformisation anglaise et celui de la "Tour de Babel ". Les revendications des minorités linguistiques, comme le corse ou le breton en France, sont si fortes que la place des langues dans l'enseignement devient en effet une question brûlante.

La typologie des enseignements bilingues

La typologie des enseignements bilingues varie selon l'âge des élèves. La question est de savoir si on doit commencer à enseigner une langue à un enfant à partir de la maternelle, entre 7 et 10 ans comme c'est le cas au Québec, en Europe du Nord et dans les sections internationales françaises, ou à partir du second degré.

La méthode à adopter peut également être différente. Doit-on plonger l'enfant dans un " bain " progressif, en enseignant la langue avant de l'utiliser dans une autre discipline ? Ou faut-il introduire brutalement l'élève dans un double système, certaines disciplines étant immédiatement enseignées dans une langue étrangère ? Cette dernière solution correspond au modèle d'immersion canadien ou à l'enseignement dans les établissements français à l'étranger.

Enfin, les modèles sont très différents en fonction de la répartition du temps consacré à chaque enseignement qui peut être de 80 %/20 % ou aller jusqu'à 50 %/50 % dans le Val d'Aoste ou aux Etats-Unis.

La problématique pour les établissements français à l'étranger

Le problème de l'enseignement des langues est double dans les établissements français à l'étranger. Si l'on veut que l'élève soit bilingue, il s'agit de savoir d'abord comment bien lui apprendre le français. En effet, l'élève est déjà plongé à 80 % dans sa langue natale, que ce soit dans la cour de récréation, dans sa famille, à la radio ou à la télévision. Je pense qu'il faut approfondir cette problématique de l'enseignement du français. Je me contenterai de soulever les questions suivantes :

  • Faut-il que nos enseignants à l'étranger aient des compétences en français -langue étrangère ?
  • Doit-on autoriser dans les classes le recours à la langue maternelle dans certains cas ? Lorsque j'étais professeur de français à Bogota, je n'ai jamais hésité à expliquer une nuance difficile à appréhender en donnant l'équivalent en espagnol aux élèves. Cette pratique est-elle utile ou doit-on se l'interdire ?
  • Quelles mesures peut-on prendre pour plonger les élèves dans le bain du français ? Jusqu'à l'âge de dix ans, mon fils connaissait davantage l'espagnol et le portugais que le français. Mais une classe de neige en France organisée par le lycée lui a permis de faire un pas qualitatif dans sa connaissance de cette langue.
  • Quelles relations entretenir avec la communauté française du pays étranger ? Quels liens créer avec les manifestations culturelles organisées par le service culturel, avec les artistes français qui viennent dans le pays ? Comment utiliser TV5 et RFI ? De ce point de vue, la problématique est la même pour les 900 000 professeurs de français qui existent dans le monde. Je pense d'ailleurs qu'une meilleure communication entre les professeurs des établissements français à l'étranger et les enseignants de langues vivantes du pays d'implantation serait très profitable. On pourrait par exemple confier à certains professeurs expatriés des fonctions de liaison avec les professeurs de français qui appartiennent à d'autres réseaux et avec les spécialistes de langues vivantes.

Nous allons créer avec Monsieur Neplaz, du rectorat de Lyon, un jumelage tripartite entre un établissement français, des établissements français à l'étranger, et des associations locales de professeurs de français. Nous pourrons ainsi avoir des informations sur les innovations en matière d'enseignement des langues, ce qui nous permettra de faire progresser notre réflexion.

Nous enseignerons d'autant mieux le français que nous rassurerons les familles sur le fait que nous enseignons aussi bien la langue et la culture du pays. Nous devons également faire comprendre que le français ne s'oppose pas à l'anglais, mais lui est complémentaire. Nos établissements doivent donc proposer un excellent enseignement de l'anglais, pour lequel nous pouvons d'ailleurs faire appel à des recrutés locaux.

Lors d'une réunion, une personne de la DESCO a demandé à la Fédération internationale des professeurs de français d'essayer de persuader les professeurs de français à l'étranger de venir enseigner dans leur langue dans nos écoles primaires. En effet, nous ne disposons pas des enseignants nécessaires pour couvrir les besoins de l'enseignement précoce des langues vivantes. La France s'est engagée de façon très volontariste et exemplaire dans l'enseignement précoce des langues, mais il n'existe pas aujourd'hui les enseignants nécessaires pour atteindre cet objectif.

Pourquoi un résident qui enseigne l'espagnol à Bogota ne pourrait-il pas venir enseigner en France alors que dans un même temps, selon un mécanisme d'échange, le professeur d'espagnol en France irait au contact du pays étranger dont il enseigne la langue ? Je pense qu'il y a là quelque chose à inventer.


Actes du séminaire national Partenariat "académies - établissements français à l'étranger"

Mis à jour le 15 avril 2011
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