Séminaire « Les perspectives actuelles de l'enseignement en maternelle, incidences sur la formation des enseignants »

La formation à l'école maternelle, une problématique renouvelée pour les formateurs en IUFM

Patrick MENDELSOHN, directeur de l'IUFM de l'académie de Grenoble

Je souhaite contribuer au débat à la fois comme directeur d'IUFM et à titre personnel : en tant que psychologue de formation, je m'intéresse aux questions d'apprentissage et de formation des enseignants. Mon propos s'articulera en trois points. Après avoir brièvement rappelé le contexte actuel d'action des IUFM, je présenterai les résultats d'une enquête réalisée auprès des directeurs d'IUFM afin d'évaluer leurs réalisations en matière de maternelle. J'aborderai enfin quelques thèmes de réflexion.

Le contexte des IUFM

D'une manière générale, la publication de nouveaux programmes suscite une forte attente en matière de formation. Cependant, la dialectique entre les programmes et la formation s'avère relativement complexe. D'une part, le programme n'est pas le sujet premier des IUFM. D'autre part, la capacité de réaction des instituts de formation face aux nouveaux programmes peut être entravée par les difficultés à identifier la part de l'impact du programme sur la formation proprement dite. Enfin, de nombreux programmes se fondent en grande partie sur des travaux réalisés en IUFM par des universitaires ou des chercheurs. Par conséquent, les IUFM peuvent, indirectement, contribuer à l'évolution des programmes. Toutefois, parce que la formation s'inscrit dans la durée, les résultats ne peuvent être obtenus qu'à long terme. Il serait donc dangereux de trop attendre des IUFM.

L'action des IUFM doit également être située dans une actualité relativement chargée. En effet, outre la mise en œuvre des nouveaux programmes, les IUFM se sont engagés dans une phase de rénovation. Même si nous disposons d'un texte de cadrage pour la deuxième année, qui détermine les lignes directrices de la formation des enseignants, il n'existe aucune disposition officielle quant à la première année. Or celle-ci prépare à un concours, dont le contenu a d'ailleurs changé. Dans cette optique, il n'appartient pas aux IUFM de traiter des thèmes qui ne figureraient pas au concours. En effet, notre rôle en première année consiste à préparer le plus soigneusement nos étudiants à réussir ce concours. Toutefois, la question de la formation à la maternelle pourrait être indirectement abordée par le biais de la place des sujets de maternelle dans le concours.

Une question importante est relative à la gouvernance dans les IUFM. En effet, jusqu'à une période récente, les organisations publiques étaient régies par des procédures et des systèmes relativement rigides. Dans ce cadre, le responsable s'attachait en priorité à garantir le respect de l'application des règles plus qu'à évaluer les réalisations au fond. Depuis une quinzaine d'années, la modernisation de l'Etat exige des organismes publics un effort d'ouverture et leur demande de travailler en partenariat. Il est désormais admis que tout n'est pas nécessairement écrit ni décidé à l'avance.

L'IUFM constitue l'exemple type des questions qui surgissent lorsque l'on s'attache à la mise en place d'une bonne gouvernance. Parce qu'il est placé au centre d'un dispositif, il lui appartient de collaborer avec ses partenaires universitaires et académiques. Les IUFM sont en effet engagés dans une coordination étroite avec les universités de rattachement. Outre la préparation au concours, cette collaboration requiert, en amont de la première année et du concours, la mise en place concertée de modules pré-professionnels ainsi que l'organisation des filières et cursus des étudiants. Il s'agit aujourd'hui pour les IUFM d'avancer vers le master afin de faire reconnaître la formation des enseignants au niveau Bac+5, ce qui suppose la mise en place et la reconnaissance de crédits européens. Nos rapports avec l'université apparaissent donc très complexes, et ne doivent pas se limiter à déterminer les meilleures préparations aux concours, mais à faire en sorte que le concours soit le plus ouvert, le plus juste et le plus efficace possible en termes de professionnalisation.

Le deuxième volet du partenariat s'articule avec les académies car les IUFM sont en relation avec les autorités académiques en charge des personnels recrutés. En effet, au-delà de la formation initiale, il est indispensable de continuer à former les enseignants tout au long de leur carrière. Dans cette perspective, un processus d'accompagnement à l'entrée dans le métier a été mis en place au bénéfice des premières et deuxièmes années de titulaires afin d'approfondir leur formation. La formation continue, chantier difficile, repose aujourd'hui sur un véritable partenariat entre les IUFM et les autorités académiques.

La frontière entre formation initiale et formation continue apparaît ténue et devrait peu à peu s'estomper avec les générations à venir. Cette question dépendra toutefois des modalités de gestion des IUFM, qui devront être le plus ouvertes possible. En effet, l'idée de gouvernance implique que les IUFM raisonnent désormais en termes de missions plutôt que de territoires afin de faciliter la mise en place de passerelles. L'école maternelle soulève à cet égard des interrogations quant aux frontières et à la gestion des passages entre les systèmes même si, jusqu'à présent, l'impression dominante est celle du franchissement d'obstacles extrêmement rigides.

Les résultats de l'enquête

Une enquête a été réalisée sur les modalités de formation à la maternelle en IUFM afin d'établir le caractère spécifique ou intégré des actions menées dans les formations destinées aux PE 1 et aux PE 2. Sur 31 IUFM de métropole et d'outre-mer, 20 ont répondu, soit une proportion d'environ 65 %.

Concernant les PE 1, quatorze IUFM, soit les trois quarts d'entre eux, ont opté pour une approche inter cycles, fonctionnant selon des modules intégrés et n'opérant pas de distinction spécifique entre maternelle et primaire. Dans cette perspective, les éléments disciplinaires dominent le parcours. Toutefois, dans la mesure où le concours de PE1 porte rarement sur des questions relatives aux maternelles, les instituts adoptent logiquement cette organisation. Dans les quatre autres cas existe un contingentement explicite.

Pour les PE 2, il n'existe pas de modèle dominant quant aux modules didactiques disciplinaires. Ceux-ci obéissent, pour la moitié des instituts, au schéma de l'intégration : le contenu des maternelles est perçu à travers la discipline, parfois avec un quota de quelques heures imposé dans les disciplines consacrées aux apprentissages premiers. Cette intégration est le plus souvent associée à un module transversal obligatoire en maternelle. On retrouve ici le découpage classique : d'un côté, le disciplinaire, de 2 ans jusqu'à la fin du CM 2, de l'autre, un module transversal. Les autres instituts ont opté pour des modules spécifiques dans les disciplines, dont le contenu est lié soit à la maternelle soit au primaire. Le volume horaire de ces modules est variable, s'inscrivant dans une fourchette assez large.

Le tableau des stages apparaît relativement contrasté. Sur l'ensemble des IUFM, neuf imposent un stage en responsabilité en maternelle par un véritable passage obligé de 3 à 4 semaines. Dans les onze autres, ce stage est optionnel et aléatoire, variant en fonction des possibilités offertes par le terrain et relevant de pratiques accompagnées d'une durée de une à deux semaines. Ce stage, plus court, est alors conçu comme la découverte d'un terrain spécifique. Toutefois, la tendance de fond est à l'inscription d'un passage obligatoire en maternelle, au moins sous forme de stage.

L'orientation du mémoire professionnel n'est pas spécifiée dans douze cas, ce qui tient largement au fait que le titre ne permet pas d'identifier si le mémoire porte ou non sur la maternelle. Dans les huit autres cas, un pourcentage annoncé et affiché de mémoires doit porter sur les classes maternelles. Ce taux varie généralement entre 20 et 30 %, avec un pic d'un tiers à Marseille. En psychologie, sciences humaines et sociales, analyse des pratiques, il n'existe généralement pas de module spécifique : le contenu est intégré, sauf dans les IUFM où l'on trouve à la fois un module disciplinaire intégré et un module " maternelle " en complément.

Quelques pistes de réflexion

Trois pistes de réflexion sur la formation à l'école maternelle peuvent être engagées.

Une première question relève de l'ingénierie. En effet, l'intégration de la problématique des maternelles est très souvent contrainte par des problèmes de calendrier, de temps et de montage. Ainsi, les vacances, les fêtes ou les jours fériés, conduisent à noyer les apports disciplinaires spécifiques au milieu des problèmes de préparation des stages. La lisibilité de l'ensemble n'est donc pas toujours bien perçue par les stagiaires. A Grenoble, l'IUFM a cherché à résoudre la contradiction de l'intégration et du spécifique en opérant par une action croisée : un plan de formation basé sur les trois cycles, incluant un stage de deux semaines sur chacun des cycles permet une intégration pendant un tiers de l'année. S'y ajoute encore un stage en responsabilité, stage d'évaluation d'une durée de quatre semaines. La formation est ainsi axée sur les maternelles. Parce qu'un véritable travail d'ingénierie de formation prenant en compte cette dimension est difficile à mettre en œuvre, nombre d'IUFM choisissent l'optionnel ou ne rendent pas obligatoire l'ensemble du parcours.

Une seconde interrogation est liée aux modèles théoriques d'apprentissage. En effet, l'école se réfère à la fois aux apprentissages premiers et aux apprentissages maternels. Le premier modèle renvoie à un processus d'apprentissage cumulatif qui s'ajoute dans chaque domaine, du plus jeune âge à l'âge adulte, sans véritable transversalité. Le second modèle s'attache aux stades, moments et ruptures que constituent la maternelle, l'élémentaire, le collège et le lycée. Les changements qualitatifs entre les âges de l'enfant ont amené les institutionnels à créer des établissements différents dans leur nature, leur manière de concevoir les programmes, leur organisation et leur gestion du temps et de l'espace. Ces deux conceptions apparaissent difficiles à concilier. En effet, l'apprentissage comporte une dimension cumulative qui nécessite la construction d'une logique depuis le tout jeune âge, mais les modalités d'apprentissage diffèrent selon les âges.

En autorisant une transition, la grande section, à cheval entre les cycles 1 et 2, devrait permettre de réaliser une synthèse des conceptions d'apprentissages premiers et d'école maternelle. A cet égard, l'apparition des dominantes dans les cycles 2 et 3 de l'école élémentaire peut être considérée comme une sorte de " maternalisation " de l'élémentaire. Le retour aux trois points forts que constituent l'éducation artistique, l'éducation physique et sportive et les langues, traduit un rapport étroit avec le monde extérieur, alors que l'enseignement secondaire vise à favoriser les savoirs abstraits. En maternelle, les enseignants devraient s'attacher à développer une dominante "polyvalence du maître" prenant en compte la totalité des savoirs et leurs rapports avec l'extérieur. L'évolution actuelle du système montre qu'il n'existe plus aujourd'hui d'opposition tranchée entre les apprentissages premiers disciplinaires et les apprentissages liés à chacun des âges de la vie. Il s'agit désormais de chercher à construire des articulations. Ainsi, près de Grenoble, dans une perspective d'établissement unique, des liens étroits ont été établis entre les écoles et le collège afin de multiplier les passerelles et d'articuler les apprentissages avec les âges.

Enfin, au plan institutionnel, la difficulté à gérer les IUFM tient à leur caractère multiculturel : enseignants du supérieur, du second et premier degré, corps d'inspection, personnels de direction, administratifs et techniques sont fortement engagés dans le milieu éducatif. Cette diversité peut entraîner une certaine spécialisation au sein des IUFM en fonction des statuts, niveaux d'intervention ou disciplines.

En conclusion, je souhaiterais émettre un message fort en direction des IUFM : d'une part, la formation de nouvelles générations d'enseignants devra permettre aux futurs stagiaires de construire un véritable projet, d'autre part, les futurs directeurs d'IUFM devront agir selon une logique de partenariat, non de territoires. Il est désormais nécessaire d'articuler des mondes qui ne se rencontraient pas. Le dossier de l'école maternelle représente une formidable opportunité en ce sens.

Actes du séminaire : Les perspectives actuelles de l'enseignement en maternelle et leurs incidences sur la formation des enseignants, Paris les 30 et 31 mai 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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