Colloque « Didactique de l'oral »

Jeux, rites et langage : un jeu de simulation globale en classe d'initiation

Marie-Louise Martinez, Iufm de Nîmes


Devant un flux massif et accru d'élèves, l'école de la République est mise au défi de répondre de manière adéquate, mais cela est d'autant plus difficile que la capacité d'intégration est en panne dans une société en crise.

L'institution scolaire ne peut pas grand chose sur la situation économique, politique, sociale, mais elle peut agir sur les mentalités en développant une culture de l'intégration démocratique, en formant des personnalités plus autonomes et solidaires, en développant chez les élèves des savoirs appropriés et diversifiés notamment dans les aptitudes cognitives, discursives et communicationnelles. Comment permettre aux élèves de faire un bon calcul interprétatif sur les usages langagiers et communicationnels, de mettre en place des stratégies et des conduites discursives adaptées aux situations et aux contextes ? Comment donner les clés pour comprendre et interpréter la culture scolaire avec les compétences disciplinaires que cela implique ? Comment développer un sentiment d'appartenance à la communauté scolaire ? Comment initier aux rites et aux jeux de langage de l'école ?

L'oral et son enseignement sont au premier chef sur la sellette, la gageure et le défi sont de taille, il faut trouver les bonnes questions et les bonnes approches théoriques et méthodologiques pour y répondre.

Dans un premier point, j'évoquerai les défis de l'intégration scolaire et sociale dans le contexte actuel.

Dans un second temps, je développerai l'hypothèse qu'on ne peut répondre à ces enjeux sans recourir à l'approche anthropologique du langage. On voit alors les processus psychosociaux d'éviction ou d'intégration qui se jouent, au cœur de chaque institution discursive, pour les participants aux interactions langagières. Dans une telle perspective, les notions de rite et de jeux de langage ne doivent pas être entendues selon leur sens ordinaire mais au sens plein qu'elles acquièrent comme concepts anthropologiques.

Enfin, on fera le pari qu'une initiation adéquate consiste à aider les élèves à observer, interpréter, les pratiques langagières de l'école pour se les approprier. Cela demande aux enseignants d'avoir auparavant minutieusement analysé et décodé les fonctionnements langagiers de l'école. On présentera dans cette perspective de déconstruction-reconstruction, le projet de réalisation d'un jeu de simulation globale sur l'école. Ce dernier point sera à peine ébauché dans ses hypothèses, il sera ultérieurement développé dans le cadre d'un groupe d'élaboration de ressources (2002-2003) de l'Iufm de Montpellier sur le site de Nîmes, en collaboration avec le centre de formation pour l'insertion des enfants de migrants (Cefisem), avec des formateurs de classe d'insertion (Clin) et de classe d'adaptation (Clad).

Enjeux de l'intégration, le défi de l'initiation

Les classes spécifiques pour l'intégration des migrants crées par l'Institution dans les années 70 (Clin primaire et Cla secondaire) ont fait un incontestable travail d'initiation à la langue et ont rempli leur mission du mieux possible. Malgré quelques dérives qui se sont souvent manifestées par la mise à l'écart de certains élèves dans des classes destinées aux élèves en difficultés, le dispositif d'accueil a tant bien que mal fonctionné, permettant souvent de véritables réussites dans l'intégration de nombreux élèves étrangers au système scolaire français mais aujourd'hui il est débordé.

L'enjeu : permettre la construction de compétences linguistiques, langagières, communicationnelles et culturelles, sans répartir trop vite les élèves concernés dans les classes ordinaires ou, au contraire, les garder trop longtemps dans des structures spéciales en accentuant la relégation. Chaque fois les conséquences sont redoutables : un véritable gâchis cognitif avec stigmatisation. Ce défaut d'intégration démocratique vient nourrir encore l'illettrisme, l'exclusion scolaire et sociale, avec le contentieux de déception, colère et ressentiment chez ces jeunes et leurs familles, accélérant la montée d'une véritable contre-culture de révolte et de haine dans la jeunesse urbaine des banlieues ou même rurale.

Au-delà de l'école, dans nos sociétés post-industrielles plurielles, en crise sur le plan économique et social, la rencontre et la coopération entre les gens qui n'ont pas les mêmes modes communicationnels deviennent plus difficiles. Plus les codes se dissolvent, se brouillent, changent, plus s'aggravent les malentendus, les conflits, les désarrois personnels comme le malaise social et politique. Antagonismes, suspicion et méfiance se développent, mettant encore à mal l'insertion et l'intégration des jeunes provenant de l'immigration. Le rapport aux institutions devient problématique, autant que l'accès à l'emploi. Quand la capacité de se conformer aux codes rhétoriques et conversationnels en usage dans les situations d'entretien s'amoindrit, on ne peut plus négocier la violence qui surgit dans les interactions et les stratégies habituelles de persuasion se révèlent inopérantes, les conflits d'objectifs ou de valeurs éclatent à tout propos. L'exclusion scolaire et sociale, avec les cycles de la délinquance et de la sur-exclusion carcérale font des ravages. Devant ces défaillances, il est utile de regarder du côté de l'anthropologie dont l'objet est précisément le lien social.

Des jeux et des rites

Les anthropologues montrent depuis longtemps l'omniprésence du système sacrificiel. Celui-ci est constitué de rites, d'interdits, de jeux et de mythes, qui sous des formes diverses, religieuses ou profanes, ont pour fonction de réguler les tensions et les conflits pour créer et recréer du lien social. Mais si cette limitation de la violence endémique peut être injuste et violente en reproduisant une ségrégation (marquées par certains rites et interdits) dans les différentes institutions du social, elle peut aussi instaurer de véritables alternatives démocratiques, éthiques, respectueuses des personnes. L'éclairage anthropologique permet de voir la fonction rituelle et sacrificielle du langage (comme institution des institutions) : les médiations langagières, comme rites et jeux, font du sacré, c'est dire qu'elles exercent en permanence une action double de consécration autant que d'éviction, accentuant plus ou moins l'un ou l'autre de ces aspects. L'école et le langage, comme toutes les institutions humaines, obéissent à ces lois, elles sont constituées de rites et de jeux qu'il importe d'observer, de critiquer, de transformer dans le sens d'institutions plus justes. Mais les disciplines qui les étudient, les sciences de l'éducation comme les sciences du langage, parviennent difficilement et très progressivement à lever la méconnaissance qui pèse sur le sacré.

Des rites et des jeux pour réguler la violence dans les institutions humaines

Pour Durkheim, le sacré est la réalité même du social, le lien social et ses institutions sont (ré)générés par le système rituel. Mauss confirme " A notre avis est conçu comme sacré tout ce qui pour le groupe et pour ses membres qualifie la société…". Le rite, dont le modèle est le sacrifice (sacer-facere), est un acte ou une série d'actes, réglés par une tradition et accomplis selon la forme et les protocoles adoptés par la collectivité ou une autorité reconnue. Il met en relation les hommes entre eux, par l'intermédiaire d'une victime ou d'une offrande. Pour Mauss, l'opposition sacré / profane est illusoire " si les dieux, chacun à son heure sortent du temple et deviennent profanes, nous voyons, par contre, les choses humaines mais sociales, la patrie, la propriété, le travail, la personne humaine, y entrer l'une après l'autre ". Dumont (1966, 1977) montre comment l'on passe d'une société traditionnelle basée sur le sacré archaïque (Homo hierarchicus de hieros, "le sacré" en grec) à une société moderne des individus (Homo aequalis) où la dérégulation de la violence institutionnelle et sacrale emballe la violence endémique. Girard (1972, 1982) permet de comprendre plus précisément : les rites ne sont pas des pratiques étranges mais des efforts pour fonder un consensus en stoppant le conflit de tous contre tous. Les hommes régulent la violence endémique qui sourd en permanence de la relation en la canalisant contre un ou quelques uns, par un mécanisme de bouc émissaire. Le rite sacrificiel, commémore cette éviction fondatrice qui solidarise la communauté et permet l'action dans la culture. Le jeu lui-même dont l'action opère comme une catharsis (Aristote) apaise le social en expurgeant ses tensions, récapitule le processus même du mécanisme sacrificiel. Girard reprenant les catégories de Caillois (1958), voit dans le jeu le rappel du mécanisme fondateur : la mimesis déchaîne une crise des différences avec ivresse indifférenciatrice (illynx) qui déclenche une compétition généralisée avec conflits (agon), la régulation s'opère alors dans le tirage au sort de la victime réconciliatrice (alea). Si les autres modalités du jeu sont partagées par toutes les espèces animales, le jeu de hasard est le seuil véritable de l'anthropogenèse. A en croire les psychologues, le jeu est aussi le seuil de l'ontogenèse grâce auquel l'enfant peut à son tour rentrer dans le pacte symbolique et convenir avec les autres). Ainsi donc l'homme est un homo loquens parce qu'il est un homo ludens (Huizinga, 1951). Et s'il joue c'est parce qu'il est un animal qui fait du sacré c'est à dire du lien social fondé sur des rites. Mais les rites et les jeux peuvent toujours répéter la violence qu'ils veulent réguler, ils la contiennent à tous les sens du terme. Et cette violence, à son tour, est critiquée dans l'histoire, on aspire aujourd'hui bien légitimement, à se réconcilier sans victime, ce qui ne va pas sans difficulté, la dérégulation s'emballe de manière catastrophique dans les totalitarismes. En effet, par un phénomène de circularité bien repéré, la baisse de certains rites et interdits dans la société fait justement croître une certaine indifférenciation qui augmente les tensions et les conflits, risquant ce faisant de ramener le recours à un sacral violent et régressif. C'est alors le retour d'un sacré violent justement redouté. Il paraît donc utile d'engager une critique et un réglage systématiques des rites et des jeux de la société, une critique généralisée du sacré.

Après Mauss, me tournant plus résolument vers l'anthropologie philosophique, j'ai défini (Martinez, 1997) l'émergence et le respect de la personne comme l'horizon d'un sacré non violent, laïque et ouvert à la diversité, que les institutions justes et démocratiques, en accord avec la Déclaration des droits de l'homme, mettent au fondement de leurs fonctionnements. Il importe donc d'engager une description des rituels et des jeux de langage dans les institutions, particulièrement dans l'école, pour déconstruire la violence et reconstruire un agir communicationnel de la personne.

Un tel examen critique et pratique devrait être l'objectif visé en priorité par les sciences de l'éducation ou les sciences du langage. La plupart des enseignants instruits par leur pratique et le sens aigu de la relation pressentent et savent confusément cela, mais ils ont besoin d'être rejoints par une approche théorique susceptible d'expliciter et de décrire les processus d'éviction ou d'indifférenciation violentes qui se jouent souvent malgré eux dans le champ scolaire. L'approche anthropologique du langage leur permettrait d'élucider et de maîtriser encore mieux les phénomènes interactionnels et langagiers dans l'école.

L'approche anthropologique de l'école

L'exclusion scolaire débouche la plupart du temps sur l'exclusion sociale. En fait, l'éthnométhodologie de l'école a mis depuis longtemps en lumière les fait que les codes et les rites de la communication scolaire ne sont pas facilement partageables par tous, la différenciation, au sens négatif et ségrégatif du terme, se fait souvent en fonction de l'éloignement socio- ou ethno-culturel entre les pratiques de la communication familiale et dans l'école. Ces difficultés touchent de nombreux élèves, qui, à divers titres, ont du mal à partager les codes et les manières de la scolarisation. Tous bénéficieraient d'une aide pour s'adapter et s'intégrer aux règles du jeu de la scolarisation, avec leurs spécificités à l'oral et à l'écrit, selon les situations interactionnelles et disciplinaires de la communication scolaire et de ses pratiques.

L'approche anthropologique, actuellement en plein essor dans la recherche en éducation, de par sa vocation à 'chausser les lunettes de l'autre pour regarder le propre, ce que nous n'interrogeons habituellement pas, surtout si elle est relayée par l'anthropologie de l'interaction langagière, permettra d'éclairer cet impensé éducatif.

Déjà Bourdieu (1982a) avait fait un usage judicieux de l'anthropologie, il avait vu les examens fonctionner comme des rites d'institution, c'est à dire comme rites de passage, les différences consacrées alors par les rites étaient moins celles qui distinguaient des états d'un même individu grâce à l'initiation que celles qui instituaient un partage entre les gens. Consécration à l'être pour ceux qui étaient reçus dans une dignité nouvelle, déchéance dans le non-être pour ceux qui restaient à l'extérieur. L'analyse reste pertinente pour comprendre les processus de l'illettrisme par exemple.

L'ethnographie de l'école s'appuyant sur une description de la communication montre que les enfants de milieux socio-culturels et ethno-culturels défavorisés ne sont pas linguistiquement déficients mais qu'ils ont du mal à comprendre et à interpréter ce qui est en jeu dans les interactions scolaires. Ils ont besoin de connaître les attentes partagées, les références communes, les manières syntaxiques d'organiser et de hiérarchiser, les attitudes discursives pertinentes chez les interacteurs, au niveau de l'audition et de la production. Pour peu qu'on encourage les élèves en leur montrant la manière adéquate de s'engager dans cette communication scolaire, les conditions contextuelles de menaçantes deviennent familières et on assiste alors souvent à des améliorations spectaculaires.

L'approche anthropologique du langage

Les rites et les jeux n'affectent pas seulement les formules stéréotypées de politesse ou de routines méthodologiques, ils ne sont pas les vestiges d'une socialisation archaïque et dépassée, sous une forme profane, ils sont probablement une condition nécessaire de toute activité langagière. Wittgenstein (1961) lui-même, le génial précurseur du grand tournant pragmatique dans l'analyse du langage était bien conscient de la dimension anthropologique du langage, il découvre que le langage tout entier est constitué par une série infinie et en perpétuelle mutation de language games. Mais si le jeu de langage fonde le sens, le jeu lui-même trouve sans doute son origine dans une forme antérieure, queWittgenstein cherchera bien évidemment dans le sacrifice. Mais Wittgenstein critiquera très sévèrement l'anthropologie évolutionniste de l'époque particulièrement celle de Frazer qu'il estime positiviste et méprisante pour les cultures autres, sous estimant la fonction du sacré. Pour lui, les jeux de langage des plus magiques aux plus scientifiques méritent un grand intérêt, si la différence entre eux est grande, leur ressemblance (contenir la violence) ne l'est pas moins.

Car les jeux concernent aussi les pratiques les plus évoluées sur le plan rationnel. Les genres discursifs de l'école et ses stratégies conversationnelles les plus cognitivement productives de significations et d'innovation sémantique (un dialogue de résolution de problème, un compte rendu d'expérience scientifique, un exposé, l'écoute compréhensive d'un cours de littérature ou d'histoire, une dissertation de philosophie) ne cessent pas pour autant d'être des rituels et des jeux de langage. Situations officielles ou cérémonielles, rites religieux ou magiques, rituels de présentation, de salutations ou d'adieu stéréotypés, partagent avec les débats juridiques ou politiques, les genres de l'école ou des disciplines scientifiques, le fait d'être des jeux de langage avec leurs règles et leurs rites cérémoniels d'interaction scrupuleusement constitués de procédures et de pratiques légitimées. Par eux se nouent un lien (religio), double face de connivence entre certains participants et d'éviction des autres. L'efficacité performative des rites langagiers comme celle des autres rites est immense, l'approche pragmatique des actes de langage a contribué à le montrer, ils agissent sur la réalité qu'ils transforment construisant l'objet de référence co-désigné par les interacteurs, ce faisant ils co-produisent les identités des interacteurs eux-mêmes et fabriquent l'institution qui se retrouve produite, reproduite, perpétuée ou transformée dans ses croyances et ses mythes partagés. Il y a un lien très fort de détermination réciproque entre les formes du langage et les réalités psycho-sociales, institutionnelles et anthropologiques qui les sous-tendent.

Les études de Kerbrat-Orecchionni (1990) en France ont montré que les contraintes rituelles jouent en permanence sur et par les interactants dans la fabrication des significations, des identités des participants et de l'institution. La pragmatique est une des conditions de signification du langage mais, interface du linguistique et de son extériorité, elle renvoie au champ des différentes institutions sociales où les interacteurs sont en négociations permanentes, plus ou moins agonistiques, pour la définition de la situation et du contrat de communication avec les rôles et les places réciproques.

Là où Bourdieu ne voyait que les rites d'institution avec la violence symbolique, Goffman (1973) plus lucide voit aussi l'autre face, la violence anomique qui émerge en permanence ; il assume progressivement toute la mesure de l'anthropologie du sacré dans son étude des rites d'interaction langagière. Les conduites langagières constituées de langage verbal mais aussi d'autres systèmes symboliques (gestes, objets, espace, temps) obéissent à des règles rituelles qui constituent un ordre social, celui-ci est perpétuellement renégocié pour instituer les rapports de domination, en régulant la violence endémique qui sourd des échanges humains. Les rites demandent une coopération minutieuse pour réussir à endiguer, diminuer, voire dépasser, la violence endémique. Les interactions en face à face ou en groupe, qui constituent les principaux évènements et éléments de la réalité, sont organisées en institutions (noce, repas de famille, assemblée syndicale, réunion de travail, cours, entretien médical, etc.) et sont structurées par des normes conventionnelles qu'il importe de respecter plus ou moins comme des liturgies pour célébrer l'harmonie sociale et éviter que n'éclate à tout propos la violence secrétée dans la relation. Il importe de respecter ces conventions pour ménager l'objet sacré de la 'face' de soi et de l'autre, car chaque intervenant se fragilise et s'expose à la maladresse et à la violence de chacun dans l'arène du face à face. Les différents contrevenants à cet ordre rituel, avant d'être exclus dans les espaces de la marginalisation ou de l'éviction plus radicale comme les asiles psychiatriques ou les prisons, se verront offrir des rituels de réparation des offenses territoriales pour restaurer l'ordre social et ses valeurs. Ces interactions sont l'espace même où s'institutionnalise la réalité quotidienne, avec la construction de significations et l'identification de chacun. Cet ordre rituel est un modus vivendi violent où la communication collusive se noue souvent contre l'absent qui évoque, comme Benveniste l'avait subodoré, l'animal propitiatoire qui fonde et restaure le lien communautaire. Mais Goffmann (1987) lui-même évoque à l'horizon du dépassement de la violence, une communication qui non contente de ménager la face serait régie par le respect des personnes.

Dans son versant philosophie du langage, l'approche anthropologique permettra de mieux saisir comment et à quelles conditions les pratiques langagières (orales comme écrites) sont des praxis rituelles de l'émergence de la personne. Les pratiques interactionnelles langagières considérées comme 'jeux' ou 'rites' permettront ainsi de lever le voile sur les processus d'éviction ou d'affiliation à l'œuvre dans la relation éducative ; elles permettent alors de discerner les modalités d'un ordre plus juste (démocratiquement), socio-cognitivement majorant et respectueux de l'émergence du sujet comme personne.

Un jeu de simulation globale pour décoder l'école et ses rites

Ainsi, l'approche anthropologique combinée à l'ethnométhodologie de l'école, à l'approche interactionniste et conversationnelle, à la pragmatique des actes de langage, de manière pluriréférentielle permettrait d'analyser la fonction et le fonctionnement des rites langagiers et des jeux de langage de l'école dans sa dimension 'vie scolaire' comme dans ses différentes dimensions disciplinaires.

On pourrait ainsi observer plusieurs fonctions :
- identitaire : inclure ou exclure de la communauté, produire des appartenances ou des marginalisations, des processus d'identification groupales, individuelle, personnelle, participation aux communautés discursives... négocier ou dépasser la violence…
- cognitive et symbolique : co-construction intersubjective du sens et des significations, des apprentissages appropriatifs de (et par) la médiation des pratiques discursives et rituelles pour interpréter et participer aux jeux de langage et aux genres des diverses disciplines.

L'approche anthropologique peut éclairer les fonctionnements et dysfonctionnements qui se rencontrent au niveau des trois finalités majeures de l'éducation :
1) l'appropriation des savoirs par l'élève ;
2) l'intégration citoyenne ;
3) l'émergence de l'élève comme sujet et personne par le processus éducatif.

Une telle étude systématique et théorique mériterait cependant d'être accompagnée ou préparée par une investigation plus pragmatique et ludique à la fois sans cesser pour autant d'être réflexive et critique.

Avec les collègues du Cefisem de Nîmes (Daniel Verdier et Olivier Terrades) nous sommes partis de l'hypothèse que, par vocation, le jeu de simulation globale comme outil méthodologique, appartenant à la panoplie de l'enseignant de Fle pouvait ouvrir la voie d'une entreprise originale de réflexion et d'élaboration de ressources théoriques et pratiques en formation de formateurs.
Possédant les caractéristiques d'un jeu, par affinités avec l'anthropologie, il pouvait justement nous aider à lever le voile sur les règles du jeu social.

La vie de l'école mode d'emploi

Certains et non seulement ceux qui arrivent dans l'école française sont largement démunis devant ces jeux de l'oie de l'école et de la société dont les conséquences peuvent être redoutables. Naïfs, ou manquant de l'habileté minimale, ils échouent et s'enferment dans des conduites destructrices, là où un simple coup de pouce pour expliciter les codes et les normes des jeux de langage et des rituels de l'institution au quotidien suffirait.

Les enfants acquièrent les compétences langagières et cognitives en fonction de circonstances appropriées ou non :
Quand parler ?
Quand ne pas parler ?
De quoi parler ?
De quoi ne pas parler ?
Comment parler ?
Comment ne pas parler ?
Avec qui ?
De quelle manière ?
Etc.

Les performances intellectuelles, l'acquisition des savoirs, la réussite scolaire, sont largement dépendants de la compréhension des évènements de parole, avec les anticipations et les hypothèses interprétatives qui les accompagnent. Des formateurs qui ont analysé les paramètres subtils de la communication à l'école devraient pouvoir aider les élèves à décoder et encoder l'école dans ses jeux et ses rites (des plus élémentaires aux plus cognitifs et des plus conviviaux au plus réflexif). Comment maîtriser tant soit peu les poussées désordonnées de l'interlocution quotidienne ? Pouvons-nous pour renforcer la cohérence des séquences et des situations pour piloter un peu mieux ces rites non sus comme tels ? Pouvons-nous donner explicitement les règles des usages pour permettre le respect des finalités de l'éducation, et des différentes pratiques disciplinaires au bénéfice de chacun ?


Vers une ethnométodologie ludique et heuristique en formation

Nous faisons le pari que le jeu de simulation globale peut avoir une fonction heuristique dans le cadre d'une étude anthropologique de l'école et de ses usages langagiers. Sans formalisme ni dogmatisme, cette réflexion sur savoir vivre l'école pourrait bien non seulement fournir aux élèves l'occasion d'apprendre et d'apprendre à apprendre de manière agréable, mais encore à des enseignants d'apprendre à enseigner, à des formateurs de formateurs d'apprendre à d'apprendre à enseigner et enfin à des chercheurs de comprendre un peu mieux les règles des rites et des jeux de la communication dans l'institution scolaire.

 

Didactiques de l'oral les 14 et 15 juin 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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