Colloque « Didactique de l'oral »

Politesse, respect : de quelques implications sociales de la didactique de l'oral

Bruno Maurer, Université Montpellier III

Le point de vue que je voudrais adopter aujourd'hui est celui des enjeux de la didactique de l'oral, afin de mettre l'accent sur les raisons qui rendent à mon sens incontournable un développement des compétences communicatives orales chez nos élèves, à tous les niveaux du système éducatif. Si je procède de la sorte, et m'en tiens à l'exposé de motifs plutôt qu'à celui de scénarios de classe, c'est parce que je considère qu'un travail d'explication encore très important est à entreprendre auprès des enseignants qui ne sont pas tous convaincus, loin de là, qu'il soit important, et même légitime, de consacrer beaucoup de temps à cela.

Mon point de vue sera donc celui des enjeux, c'est-à-dire que, voulant apporter des justifications, je m'attarderai aux conséquences éventuelles et aux implications. D'autres que moi dans cette manifestation auront l'occasion de souligner toute l'importance des conduites orales, qu'elles soient celles des enseignants ou celles des élèves, dans la réussite scolaire, sur le plan des apprentissages, d'un point de vue cognitif et métacognitif. Cette dimension est bien entendu capitale, attendu que l'école est avant tout un lieu d'apprentissage et que l'oral y tient une place prépondérante. Sans méconnaître donc l'importance de ce qui peut être proposé dans cette optique, je voudrais me placer sur un autre terrain, celui des implications sociales. L'école est un lieu d'apprentissage mais aussi de socialisation. C'est donc ce dernier aspect qui va me retenir, dans trois directions : oral et trajectoires sociales, oral et construction d'un rapport à l'autre et enfin, oral et médiation des conflits dans l'espace scolaire.

Oral et trajectoires sociales

A cet égard, A. Bentolila (1998) exprimait le souhait que l'on aide les individus, les jeunes notamment, à sortir de leurs usages minimaux du langage oral, forgés " dans un milieu restreint, peu exigeant et peu motivant (qui) ne s'est pas doté de moyens propres à véhiculer le sens au-delà de la connivence et de la familiarité ".

Cette dernière expression situe la problématique du côté de l'aptitude à communiquer en dehors de groupes de pairs, à sortir d'usages vernaculaires du langage pour utiliser ce dernier comme moyen d'expression et de communication à l'extérieur de son groupe.

Maîtrise de l'oral et exercice de la citoyenneté

Or, être capable de se mouvoir dans tous les milieux sociaux de la cité, ne pas être enfermé seulement dans certaines sphères, c'est une des conditions, certes non suffisante mais tout de même nécessaire, pour pouvoir commencer à exercer sa citoyenneté. La possibilité pour chacun d'effectuer ce que l'on appelle des trajets sociaux, la possibilité pour chacun de faire fonctionner à son profit l'ascenseur social fonde le pacte républicain sur lequel vit notre système politique : sans cela, ce pacte républicain risque de n'être qu'un marché de dupes. La possibilité de trajets sociaux en est le fondement, elle en conditionne l'adhésion. Sans elle, on aboutit à une ghettoïsation, à la cohabitation au mieux harmonieuse de groupes sociaux différents mais dépourvue d'interaction réelle, à un éclatement du corps social, à une perte des valeurs communes, à une dissolution de l'unité, à une fracture sociale et politique.

Justement, cette mobilité sociale suppose que le citoyen soit capable de communiquer partout et puisse réellement exercer son action dans tous les milieux sociaux. De ce point de vue, un ensemble de compétences langagières semble indispensable.

Inégalités sociales et maîtrise de l'oral

La position défendue ici est que nous ne sommes pas tous égaux devant la réalisation de certains actes de parole, un concept que j'emprunte à la pragmatique, qui s'est déjà révélé d'une grande utilité en Fle et qui peut être opérationnel en Flm, au prix d'un changement d'optique : certaines personnes disposent dans leur environnement de modèles langagiers suffisamment divers pour pouvoir tirer profit des interactions orales qu'ils auront avec les autres, dans des situations de communication variées, dans des sphères sociales diverses ; mais les autres risquent d'être enfermés dans des sphères de communication de connivence, et être les objets de jugements extrêmement négatifs, pouvant aller jusqu'à des jugements d'exclusion. La maîtrise des compétences de communication orale est de plus en plus importante dans les sociétés modernes ; c'est sur cette base que les individus sont le plus fréquemment évalués, jugés, catégorisés.

Les premiers pourront plus facilement que les seconds faire un plein usage de leur citoyenneté. On voit donc bien les enjeux d'une didactique de l'oral visant au développement de compétences de communication relevant de la conversation ordinaire et pas seulement de l'exercice de types de discours oraux ritualisés.

Les travaux des anthropologues et ethnographes de la communication montrent que bien communiquer suppose la maîtrise de paramètres que le plus souvent nous ne percevons pas, immergés dans notre propre culture, et dont nous faisons l'apprentissage de façon naturelle, par imitation des personnes de notre entourage. Mais tous les enfants ont-ils la possibilité d'apprendre ces règles par imprégnation ? Je ne le pense pas, compte tenu de plusieurs faits :
- pluriculturalisme croissant des composantes de la société française, avec des pratiques orales de communication et des codes différents ;
- déficience des adultes, du fait des changements dans la structure de la famille, dans le domaine de la transmission des modes culturels et des valeurs ;
- exposition par la télévision à des modes de communication souvent étrangers et mettant en scène le plus souvent des rapports conflictuels entre les individus.

De ce fait, l'école ne peut pas, me semble-t-il, continuer à laisser les apprentissages des compétences orales de communication au hasard des contextes sociaux. Ce serait contribuer à creuser encore des écarts d'origine sociale.

Oral et construction d'un rapport à l'autre : oral et politesse

L'interaction orale fait passer au premier rang des dimensions beaucoup moins importantes à l'écrit, au premier rang desquelles la construction d'un espace de collaboration qui permet la communication. A l'oral, on est tenu d'exprimer, par le choix de marques linguistiques culturellement déterminées, notre relation à l'autre ; plus exactement même, l'oral nous permet (ou nous impose...) lors de chaque interaction de rejouer cette relation, de reconstruire les positionnements respectifs. Parler à quelqu'un, parler avec quelqu'un, comme l'exprime justement la langue française, c'est à chaque fois construire une image de soi et une image de l'autre. Et chaque fois, nous devons respecter des règles fondamentales qui vont construire de nous une image positive tout en évitant de produire de l'autre une image trop négative, d'empiéter sur son territoire, de l'agresser verbalement. Sans ce souci de créer et de maintenir tout au long de l'interaction les conditions d'une coopération harmonieuse, la communication orale tourne à l'affrontement, l'interaction peut même s'arrêter brutalement.

À l'oral, un je face à un tu est la situation la plus courante ; l'investissement du sujet est constant, sa prise à témoin du co-énonciateur également ainsi qu'en témoignent le nombre élevé de marques personnelles, la fréquence des modalisations, les demandes de feed-back, la présence des continueurs. Ainsi, à l'oral, le problème du positionnement des actants, de la construction d'une intersubjectivité est extrêmement important : que ces positionnements soient dissensuels et l'interaction échouera.

Cette façon d'aborder la communication orale revient à poser la question de l'apprentissage de ce que j'appellerai la politesse, qui peut être envisagée de deux façons opposées :
- une optique culturaliste : celle-ci consisterait à proposer l'apprentissage de la politesse, sur un mode prescriptif-normatif en termes de "il faut/il ne faut pas" dire. Mais cela revient à imposer par la force des usages du langage oral qui sont ceux d'une catégorie sociale - en gros la bourgeoisie - à toutes les catégories de la population, avec les effets que l'on connaît : stigmatisation des façons de parler des élèves, rejet par ceux-ci de l'école et de ses formes de violence symbolique ;
- une manière plus pragmatique : la politesse n'est pas seulement un ensemble de comportements langagiers " bourgeois ", elle est plus fondamentalement le format nécessaire à toute communication. Il s'agit de concevoir celle-ci non comme pratique de distinction, signe d'appartenance à la classe dominante, mais comme un moyen efficace de réduire les risques de dérapage des interactions verbales en conflits involontaires, de respecter les faces pour le dire en termes ethnographiques. L'enseignement de la politesse ici défendu n'est pas un dressage aux bonnes manières mais le résultat d'une analyse réfléchie des fonctionnements des interactions. Je me place ainsi dans la ligne de Kerbrat-Orecchioni affirmant (1992, t.2 : 302) : "La politesse entraîne d'abord un refoulement de l'agressivité" et : "La politesse est un puissant facteur de cohésion sociale (…) elle a des vertus pacifiantes, sécurisantes (…) " (1992, t.2 : 303).

Il est important de développer des usages du langage qui permettent de ne pas avoir recours d'emblée à la violence, qui permettent " de créer un temps de sereine négociation linguistique propre à éviter le passage à l'acte et l'affrontement physique ", une langue qui ne soit pas " un instrument d'interpellation et d'invective qui banalise l'insulte et annonce le conflit plus qu'il ne le diffère", pour reprendre des expressions de Bentolila (1998).

Mais apprendre les formes du respect de l'autre conduit-il forcément à le respecter ? Derrière cette question qui m'a plusieurs fois été renvoyée depuis que j'ai proposé une certaine didactique de l'oral (Maurer, 2001), on voit bien ce qui est en jeu : mettre toutes les formes de la politesse sert avant tout à prendre le pouvoir sur l'autre, à l'enfermer dans ses stratégies. Ce faisant, l'autre devient quelqu'un sur qui je dois prendre l'ascendant, fût-ce au prix de stratégies de communication passant par la dissimulation de ce que je pense réellement. Politesse et respect de l'autre ne sont donc pas forcément synonymes.

C'est précisément la raison pour laquelle je pense qu'il ne faut pas s'arrêter à ces apprentissages formels : ils constituent le format de la communication orale, mais ils doivent s'articuler à d'autres apprentissages qui, sur le fond, permettront peut-être d'en arriver à une éducation au respect de l'autre.


Oral et respect de l'autre

Cette question du respect me semble fondamentale, pour notre système scolaire d'une part, mais également pour le modèle social que nous entendons construire. Les valeurs qui, hier encore, proclamaient l'autre comme alter ego indispensable et estimable, perdent de leur force, que ce soit dans leur version marxiste - " prolétaires de tous les pays, unissez-vous " - ou dans leur version chrétienne - " aimez-vous les uns les autres ". Le modèle d'individu que façonne la société libérale est celui d'un individu " privatisé ", replié sur ses intérêts individuels, son petit bonheur privé ; l'autre est vu avant tout comme un obstacle à ce bonheur, comme un concurrent à éliminer. L'enfant qui grandit dans notre société ultralibérale entend répéter partout les mérites de la compétition entre individus, entre pays, entre systèmes de valeurs - la lutte du Bien contre le Mal de G. W. Bush ! Et le sport, que l'on propose souvent comme modèle d'intégration sociale, n'est pas le dernier à façonner cette image. Pour un champion produit, combien de laissés pour compte et combien d'éliminés ? Il faut prendre conscience de cette violence de notre discours social pour comprendre que, pour nos élèves, l'autre n'est pas naturellement quelqu'un de respectable. Ce doit être à mon sens l'un des enjeux de la didactique de l'oral que de contribuer à cette éducation.

La découverte des valeurs de l'autre

Les discours moralisateurs n'ont guère de prise. Ce n'est pas en répétant et en faisant répéter que l'autre est digne de respect que l'on pourra aller à l'encontre des forces sociales qui montrent quotidiennement le contraire. Je pense qu'il est plus utile de faire découvrir à nos élèves la théorie de la relativité. Que l'on se rassure : il ne s'agit pas au primaire ou au collège de leur faire parcourir les démonstrations d'Einstein. C'est de relativité des points de vue et des systèmes de valeur qu'il s'agit. D'aptitude à la décentration, si on veut le dire autrement. Il s'agit de faire découvrir aux élèves que ce à quoi ils croient comme à une vérité absolue n'est qu'une façon de voir les choses, mais qu'il en existe d'autres, également soutenables. C'est à mon sens tout l'intérêt de la mise en place des débats argumentés qui se développent à tous les niveaux. Hier surtout en collège, aujourd'hui préconisés dès le primaire et mis en place dans des dispositifs prévus pour cela au lycée et dans l'enseignement technique, dans ce que l'on appelle l'Ecjs (Éducation civique, juridique et sociale).

Pourquoi multiplier les occasions de produire ce type de discours, oral polygéré, dans l'institution scolaire ? Pourquoi vouloir développer cette compétence ? Il y a au moins deux façons différentes de le faire. Soit l'on met l'accent sur la maîtrise d'un type d'oral particulier, dans une optique textuelle - respect des tours de parole, reprise des arguments de l'autre, etc. - soit l'on s'en saisit précisément comme d'une occasion unique de faire se confronter des systèmes de valeur, comme un moment destiné précisément à permettre aux élèves de réellement sortir d'eux-mêmes et de rencontrer l'autre et son point de vue particulier. Certes, il ne s'agit pas de forcer le trait. C'est parce que l'on y mettra les formes (première optique, textuelle) que l'on pourra permettre la confrontation des systèmes de représentation. Mais il ne faut pas non plus inverser les priorités et perdre de vue que l'intérêt du débat tient à une éducation à la citoyenneté plus qu'à l'apprentissage d'un genre oral.

Débat et valeurs

Un des problèmes que rencontre la didactique du français, à l'écrit mais peut-être plus encore à l'oral, est qu'elle croise sans arrêt la problématique des valeurs. Ces dernières années, dans l'enseignement primaire, l'accent s'est déplacé peu à peu du couple narration-description vers d'autres types d'activités discursives comme l'argumentation. Au niveau du collège, à l'écrit, il est de tradition de faire passer les élèves des textes narratifs et descriptifs, en classe de 6ème et de 5ème, à des textes argumentatifs en classe de 3ème, qui vont les amener ensuite à l'exercice scolaire de la dissertation.

Or, c'est précisément quand on aborde la question de l'argumentation que l'on se trouve confronté à la question cruciale des valeurs. Les apprentissages linguistiques vont en fait devoir s'opérer dans des situations de confrontation de systèmes de valeurs ; débattre, argumenter, convaincre, et même à un degré moindre exposer, c'est montrer que la thèse que l'on soutient a une valeur supérieure à d'autres thèses que l'on écarte et c'est exprimer les raisons qui fondent son jugement. Le cours de français est amené à convoquer des systèmes de valeur, à faire entrer dans la classe des systèmes de référence qui sont construits dans la sphère sociale et cela est assurément une source de difficultés pour les enseignants, en même temps qu'un problème identitaire posé aux élèves. C'est une difficulté, mais c'est aussi une chance, qu'il faut savoir exploiter. L'enseignant va être pris entre deux pôles, tous deux problématiques, mais de manière différente.

Thématiques "lourdes" ou "vides"

Il peut proposer aux élèves d'exercer leurs capacités de communication orale sur des thématiques posant effectivement ces problèmes de valeur : on connaît ces sujets, qui fournissent aux examens l'essentiel des sujets d'argumentation et qui portent sur l'écologie, la vie moderne, le rôle des médias, la violence, la publicité, les rapports homme-femme, etc. La difficulté de la tâche tient à ce que les élèves vont inévitablement situer leur réflexion dans le champ du vrai ou du faux, posant la question de " qui a raison ? ", " de quel côté se trouve la vérité ? " et le faisant de façon d'autant plus aiguë qu'ils y sont invités par le fait que le maître prend souvent partie dans le débat, à partir de son propre système de valeurs. La séance d'oral s'en trouve en quelque sorte rendue plus difficile et extrêmement ambiguë : l'élève met au premier plan non pas les apprentissages linguistiques, qui sont pourtant prioritaires pour l'enseignant, mais la question des valeurs ; de plus, il sait bien, pour avoir une représentation élaborée par des années de pratique scolaire, qu'en définitive la situation de communication est trop inégale et qu'au bout du compte l'enseignant aura toujours à la fois plus d'arguments que lui et une plus grande maîtrise des moyens d'expression et que ce sont les valeurs prônées par ce dernier qui finiront toujours par s'imposer dans l'espace de discussion ouvert dans la classe. Dès lors, la tentation est grande pour certains élèves de se réfugier dans le mutisme (vu de l'élève : " A quoi ça sert de discuter ? Il a toujours raison, je préfère garder mes idées pour moi. ") ou dans la provocation (vu du professeur : " Cet élève profite toujours des moments d'expression orale, des débats, pour perturber la classe et affirmer des choses que je ne peux laisser dire. "). Une des solutions consiste alors à faire le moins d'expression orale possible pour éviter d'avoir à croiser par trop la question des valeurs et c'est souvent ce qui se passe…au détriment des apprentissages.

Il peut aussi proposer des sujets de discussion qui éviteront d'avoir à se placer sur la question des valeurs, qui ne pourront être réglés en termes de vrai ou de faux, ni de bien ou de mal. Il s'agit de poser le problème sous l'angle des goûts personnels, sans plus de référence au champ des valeurs : " êtes-vous plutôt rap ou plutôt techno ? ", " préférez-vous partir en vacances à la mer ou à la montagne ? ", " aimeriez-vous avoir un animal domestique ? ", " préféreriez-vous un chat ou un chien ? ". Mais cette manière d'inviter à l'expression orale n'est pas plus favorable au développement de la communication, car dès lors qu'il s'agit de goûts et de couleurs, relevant de la sphère privée, à quoi bon discuter ?

Ainsi, la didactique de l'oral se trouve souvent prise au piège des valeurs.

Quel rôle pour le débat, quelle conception du débat ?

Il faut, je pense, pour sortir de cette alternative, revenir sur le rôle que l'on assigne au débat. Il serait illusoire de penser que l'objectif final soit la recherche d'un consensus, par émergence d'une position médiane, ou par accord sur un point de vue particulier. Les consensus ne sont souvent que de façade, fruit d'une adhésion sur le mode du " cause toujours " à celui qui représente, à quelque titre que ce soit, la raison du plus fort. Il est plus important que le débat permette non de convaincre l'autre ou de dégager une position commune, mais de faire émerger les systèmes de valeur à partir desquels chacun argumente.

Quand, dans un débat, l'un soutient que :
" Je ne mets pas la ceinture en voiture parce que les flics n'ont pas à me dire ce que je dois faire et que je ne mets en danger la vie de personne ",
et que l'autre répond :
" Je mets la ceinture en voiture parce que j'ai une femme et deux enfants",
on touche à un point important : chacun ne raisonne pas à partir du même système de valeurs. Pour le premier, il s'agit de mettre en avant la liberté individuelle, pour le second, la responsabilité vis-à-vis d'autrui. Tant que le débat ne fait pas émerger ces deux systèmes, l'échange n'est qu'un dialogue de sourds. Mais découvrir que sur une même question, l'autre peut raisonner en fonction de fondements que je n'avais pas pris en compte, c'est commencer à accepter que son point de vue, même différent du mien, peut aussi être valide, et que j'ai intérêt à l'entendre…

De ces considérations découlent quelques caractéristiques, selon moi fondamentales, si l'on veut mettre en place des débats :
- le choix du type de débat : le débat doit permettre, à partir de questions très concrètes, impliquantes pour les élèves, la confrontation des systèmes de valeurs implicites qui les constituent ;
- le rôle de l'enseignant : mieux vaut qu'il n'ait pas un rôle de premier plan (meneur de jeu) ; soit il ne participe pas, soit il intervient seulement sur la pertinence de l'argumentation, soit il occupe une place en tant que débatteur, à égalité de statut avec les élèves mais sans mener les débats ; cela veut dire que sa place est occupée par un élève et qu'il faut en amont une formation à ce rôle ;
- la place du débat dans un dispositif : le débat doit être la conclusion d'une séquence qui aura permis à chaque participant de choisir un point de vue, de l'étayer par une recherche d'arguments et, au cours de cette phase, de rencontrer déjà d'autres points de vue que le sien, de commencer le travail de décentration.

En conclusion, je voudrais revenir rapidement sur l'articulation entre politesse et respect, deux notions qui n'ont rien de strictement didactique mais qui ne doivent pas être écartées d'une réflexion sur l'oral. Si la politesse au sens large du terme est bien le format nécessaire de la communication orale, d'autant plus utile que les échanges risquent d'être conflictuels, l'emploi des formes qui la caractérisent ne suffit pas à une éducation au respect. Il faut, pour cela, passer par la mise en place en classe de moments d'oral qui permettent aux sujets de s'engager à partir de leurs propres systèmes de valeur et de découvrir, grâce au respect des formes cette fois, que l'autre, malgré ses différences, est un être éminemment respectable.

Didactiques de l'oral les 14 et 15 juin 2002

Mis à jour le 15 avril 2011
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