Université d'automne « La lecture et la culture littéraire au cycle des approfondissements »

Fonctions et nature des lectures en réseaux

Catherine Tauveron, professeur des Universités, IUFM de Bretagne, INRP

Toute compréhension suppose une mise en relation. La littérature, en ce qu'elle est avec constance citation, réécriture, réappropriation, ingurgitation-régurgitation, détournement, démarcage d'œuvres antérieures, appelle le tissage. Vaste palimpseste, elle invite à " ouvrir le texte, au lieu de le clore sur lui-même, en le saisissant à travers un lacis de correspondances multiples 1". C'est tout le sens qu'il faut accorder à la lecture en réseaux. Le pluriel a son importance : d'une lecture à l'autre, d'un moment à l'autre, d'un lecteur à l'autre, ce sont des ponts différents qui peuvent se construire entre l'œuvre lue et les œuvres engrangées dans la mémoire culturelle. Le rôle du maître est d'offrir les conditions pour que cette mémoire, singulière et collective, s'organise en cases où se rassemblent des histoires présentant des points communs (cette histoire me fait penser à telle autre parce que…), cases au contenu évolutif, cases perméables dans la mesure où une même histoire peut migrer d'une case à l'autre, au gré des rencontres et des éclairages variés portés sur elle. Dans la classe, les histoires sont appelées à avoir plusieurs vies et à contracter plusieurs mariages, mariages arrangés par le maître, mariages d'amour aussi, imprévisibles.

J'assigne pour ma part quatre fonctions à la lecture en réseaux :

Premièrement, permettre l'éducation d'un comportement de lecture spécifique qui suppose la mise en relation des textes, ce qui correspond, me semble-t-il, à ce que Bernard Devanne appelle " la pensée en réseaux " ;

deuxièmement, permettre de construire et de structurer la culture qui en retour alimentera la mise en relation ;

troisièmement, permettre de résoudre les problèmes de compréhension-interprétation posés par un texte donné, problèmes qui trouvent leur solution dans la considération d'autres textes ;

quatrièmement, permettre, en tant que dispositif multipliant les voies d'accès au texte, d'y pénétrer avec plus de finesse, d'y découvrir des territoires autrement inaccessibles, d'éclairer des zones autrement laissées dans la pénombre.

Relier Le journal d'un chat assassin d'Anne Fine avec Les mémoires d'un âne parce qu'il s'agit de deux journaux intimes, est sans profit, pour l'un comme pour l'autre. En revanche, le chat de Machin-Chouette de Philippe Corentin, pourvu comme le chat assassin d'une âme de manipulateur, mais, pourrait-on dire, plus " transparente ", peut sans doute contribuer à éclairer le comportement de son frère en rouerie. De la même manière, la mise en résonance du Journal d'un chat assassin et de Moi fifi de Grégoire Solotareff devrait pouvoir favoriser un éclairage mutuel, dans la mesure où Moi fifi est un journal écrit par un jeune garçon tout aussi affabulateur, contradictoire et donc peu fiable que le chat.

Je rappelle ici les différentes formes que peuvent prendre à mes yeux les réseaux centrés sur une problématique ou répondant au souci d'initier aux codes culturels :

  • autour d'un personnage-stéréotype ;
  • autour de l'univers langagier, thématique, symbolique, fantasmatique d'un auteur ;
  • autour d'une même technique d'écriture problématique (par exemple, l'adoption d'un point de vue contradictoire, la perturbation de l'ordre chronologique) ;
  • autour d'un genre ;
  • autour d'une reformulation ;
  • la réécriture /réappropriation (Esope / La Fontaine) ;
  • la parodie (Texte source et parodies du Petit Chaperon Rouge ou du Vilain petit canard) ;
  • la continuation (texte source et suites : Le prince grenouille et après de Scieszka) ;
  • le mélange (Le loup est revenu de Geoffroy de Pennart) ;
  • les variations (Un même auteur fait des gammes sur une même histoire : Cocottes perchées de Dedieu et Couperie) ;
  • les variantes (différentes versions des Trois petits cochons) ;
  • l'allusion (texte et intertexte) ;
  • l'adaptation (Perrault et ses adaptations) ;
  • autour d'un mythe ou d'un symbole (eau, mur…).

Chaque histoire s'inscrit potentiellement dans une toile aux ramifications sans limites. Prenons le cas de Poussin noir de Rascal. Prise comme centre du réseau, l'histoire, pour être comprise et appréciée, appelle naturellement une confrontation avec le texte source dont elle est la parodie : Le Vilain petit canard. Au-delà, elle demande à s'inscrire dans l'ensemble plus vaste des contes parodiques (Pauvre Verdurette, Prince Gringalet, Mademoiselle Sauve-qui-peut, Le petit Chaperon vert…). Pour percevoir et goûter son humour noir et, par exemple, il convient de ne pas y lire un brûlot raciste, lecture fantasmée rencontrée en formation continue qui va contre l'intention du texte 2 : il faut la replacer dans tout un pan de l'œuvre de Rascal et la confronter singulièrement à Petit Lapin rouge et à Ami-Ami. C'est dans cette confrontation que les trois histoires vont s'éclairer mutuellement. La fin " tragique " de Poussin noir (dévoré par deux loups qu'il a pris pour ses parents) invite à " narcotiser ", comme dit Eco, l'interprétation lénifiante des fins ambiguës que connaissent les deux autres histoires : le Petit Chaperon rouge dévore le Petit Lapin rouge, le loup de Ami-Ami dévore le lapin. Le loup de Ami-Ami a précisément mis autour de son cou la même serviette blanche à carreaux rouges que celles des loups de Poussin noir, il tient dans sa main la même fourchette que celle que tiennent les loups de Poussin noir, ses adverbes ont un délicieux double sens et le titre même peut alors se lire à l'envers : Miam-Miam. Et puis, contre toute attente (ou prévision) du maître, parce que tout à coup, un enfant a l'intuition juste qu'un autre pont peut être tracé, c'est avec Germaine (la Germaine de La vengeance de Germaine) que le poussin noir fera un bout de chemin : dans l'un et l'autre cas en effet, c'est le personnage le plus investi de valeurs positives (un gentil poussin solitaire en quête de parents d'une part, une belle poule coquette aux bas rouges à résilles d'autre part) qui connaît in fine un destin malheureux (l'un est dévoré par les loups, l'autre est passé à la casserole, le tout est orchestré par une poule " moche " et vengeresse). Deux histoires transgressives, en quelque sorte.

En bref, la lecture en réseaux doit se penser (du côté de l'enseignant) et se laisser penser (par les élèves). C'est sa difficulté et son charme.


  1. JEANDILLOU, 1997.

  2. " Je ne lirai jamais à mes élèves une histoire comme celle-là, qui dit que tous ceux qui ne sont pas comme les autres, noirs en particulier, seront dévorés. " On retrouve là l'idée reçue déjà rencontrée qui veut que tout récit ait une portée morale. En l'occurrence, le texte véhiculerait une moralité douteuse. Convoquons en guise de commentaire Alice au pays des merveilles : " Vous êtes en train de penser à quelque chose, chère amie, et vous en oubliez de parler. Je ne peux, pour l'instant, vous dire quelle est la morale à tirer de ce fait, mais cela me reviendra dans un petit moment.
    - Peut-être n'y a-t-il aucune morale à en tirer, se hasarda à remarquer Alice.
    - Ta, ta, ta, mon enfant ! répondit la Duchesse. A tout il y a une morale, il n'est que de la découvrir. " Quelle manie elle a, de vouloir tirer une morale de tout ! " se dit Alice. " (Traduction Henri Parisot).

Actes de l'université d'automne - La lecture et la culture littéraires au cycle des approfondissements

Mis à jour le 15 avril 2011
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