Colloque « Pour une refondation des enseignements de communication des organisations »

La société conquise par la communication ? Oui, mais selon quelles modalités ?

 


Bernard Miège, professeur de sciences d'information de la communication, université Grenoble 3, responsable du DEA "sciences d'information de la communication", responsable de la chaire UNESCO en communication internationale


L'approche que je vais proposer à partir de modèles de communication permettra peut-être de mieux appréhender ce qu'est la communication dans la société. Ce dont il est question en matière de communication - pas seulement en France mais dans la plupart des pays du monde - s'est produit à partir du milieu du XXème siècle dans les sociétés développées, plus tard dans d'autres. On a ainsi appelé "communication moderne" les transformations de la communication médiatée ou médiatisée, non sans s'intéresser aux stratégies des grands acteurs sociaux qui les portent.

Antérieurement, on n'avait pas besoin de s'intéresser à cela ; la communication n'était pas une norme sociale et avait peu d'importante. À partir du milieu du XXème siècle, la question commence à se poser et se pose de plus en plus actuellement. La communication telle que nous l'envisageons, en référence à quelques auteurs américains surtout, commence à partir de cette période.


Les points de vue théoriques en présence

Les points de vue discutables

Il faut en finir avec l'idée selon laquelle tout un chacun peut, à partir de son propre point de vue, traiter de toute la communication. La communication est un phénomène social, sociétal et à ce titre elle donne lieu à des élaborations de connaissances. On ne peut pas en parler simplement comme si c'était une dimension personnelle que l'on avait en soi ou que l'on n'avait pas en soi, comme si c'était seulement quelque chose de subjectif. Il y a certes beaucoup de subjectif dans la communication, mais l'empirisme de l'approche est à proscrire. Il faut, vis-à-vis de l'information et de la communication et quel que soit le champ social concerné, avoir une approche rationnelle, une approche éclairée, une approche argumentée et même une approche scientifique, d'autant que les apports des sciences de l'information et de la communication sont loin d'être négligeables. On n'en est plus actuellement au point de dire que ces apports sont inutiles, incomplets ou sans intérêt. Bien entendu, c'est une déclaration, un positionnement de principe mais pour les enseignants qui vont enseigner l'information et la communication à des lycéens, c'est un point très important.

La communication n'est pas la dernière chose dont on cause dans les médias : c'est une pratique professionnelle, une pratique sociale et même une pratique très diversifiée dans la société et par conséquent une pratique à propos de laquelle il importe d'élaborer des connaissances.

On voit se créer un peu partout des micro domaines ou des micro spécialités de la communication. En effet, nombre de disciplines universitaires s'intéressent à la communication, un peu comme les ouvriers de la 23ème heure qui ont compris enfin qu'il fallait s'en préoccuper après l'avoir négligée.

Même si des spécificités de la communication des organisations existent, la communication des organisations ne doit pas être constituée à part. Si tel est le cas, on peut craindre qu'elle ne soit qu'un appendice des sciences de gestion ou de la sociologie du travail. On peut dire la même chose de la communication du risque, de la communication politique, etc. Il faut, pour comprendre l'importance de ce qu'est la communication dans la société, avoir un point de vue général avant de s'intéresser au particulier. Je plaide donc contre le cloisonnement en micro-domaines ou en micro-spécialités.

Les points de vue à retenir

L'information communication suppose, pour être comprise, une interdisciplinarité exigeante. Aucune discipline n'a à s'arroger le monopole de l'approche et à revendiquer de traiter à elle seule de l'information et de la communication. Ce qui signifie aussi que toute discipline ne peut embrasser à elle-seule l'ensemble des phénomènes de communication. Par exemple, la psychologie ou l'une de ses branches, la psychosociologie, ne peut absolument pas, à elle seule, traiter de la communication, constituer une approche qui permette de saisir de façon pertinente les phénomène d'information et de communication et avoir uniquement cet objectif. Il en est de même des sciences politiques.

L'interdisciplinarité est une approche difficile à pratiquer, qui bien entendu ne doit pas être confondu avec la multidisciplinarité ou avec la pluridisciplinarité. Il s'agit de mettre côte à côte des disciplines et des méthodologies différentes. On obtient déjà des résultats pertinents avec deux disciplines ou deux méthodologies. Par exemple en associant la sociologie et la sémiologie qui sont deux disciplines très importantes et très développées pour l'étude des émissions de télévision, des discours de presse et des discours des médias. Leurs méthodologies respectives, mises en relation, permettent d'obtenir des résultats intéressants. Ce raisonnement peut être tenu pour tout ce qui relève de l'information et de la communication.

La communication suppose non seulement une interdisciplinarité exigeante, mais aussi une articulation des niveaux "micro, méso et macro". Articulation signifie que l'on ne peut se contenter, à partir d'un niveau, d'extrapoler aux autres niveaux. Ainsi, on ne peut passer du niveau micro des relations inter-individuelles à ce qui se passe aux niveaux méso et macro, et inversement. Mais il y a des articulations fines entre ces niveaux et c'est un problème clé des sciences de l'information et de la communication que de les articuler.

De même, on ne peut extrapoler à partir de la communication ordinaire (c'est-à-dire de la communication qui se noue tous les jours entre des individus dans la société) qui est une communication généralement interpersonnelle ou corporelle (où le corps joue un rôle) à une communication médiatisée, autrement dit une communication qui utilise les médias, et pas seulement la télévision, mais aussi de plus en plus de médias diversifiés. L'articulation de la communication ordinaire et de la communication médiatisée est devenue un élément décisif de la compréhension des phénomènes et par conséquent de l'information.

Ce point est tout à fait important. On imagine souvent qu'avec la télévision ou avec Internet, il y a une rupture entre la communication ordinaire et la nouvelle communication. Ce n'est pas ni évident, ni vérifié. En effet, on retrouve des éléments de la communication ordinaire dans la communication médiatisée par le net ou par tout autre support de communication médiatique. Dans les échanges via le net (forums ou "chats" par exemple) apparaissent des transpositions, des modulations de la communication ordinaire. Il n'y a pas une réelle rupture entre communication ordinaire et communication médiatisée.

On ne parlerait guère de communication ordinaire s'il n'y avait pas un développement de la communication médiatisée. Mais dans la communication médiatisée, il y a modulation - transposition - reprise de la communication ordinaire, beaucoup plus qu'on ne le dit et qu'on ne le pense.


Les quatre modèles d'action communicationnelle

Présentation

Dans le prolongement des thèses de Jürgen Habermas, important philosophe politique aujourd'hui en Europe, et tout particulièrement de l'un de ses premiers ouvrages "L'espace public" sa thèse de doctorat, on peut parler de modèle d'action communicationnelle. En fait, Jürgen Habermas s'est intéressé dans ce travail uniquement à l'émergence de l'espace public dans les sociétés libérales démocratiques européennes (Angleterre, Allemagne, France) au XVIIIème siècle, mais en mettant en évidence le rôle de la presse dans la circulation des idées et dans la formation des opinions publiques, ainsi que le rôle des salons et des cafés mais surtout de la presse, dès le XVIIIème siècle alors même, surtout pour l'Allemagne et pour la France, que l'on était encore dans des pays où fonctionnait un absolutisme monarchique extrêmement fort. Jürgen Habermas montre ainsi le rôle du premier média de presse dans la formation de l'espace public et dans la formation des opinions, au XVIIIème siècle, au sein des sociétés occidentales.

À partir de cette période, en France par exemple mais aussi dans d'autres pays européens, et différemment dans d'autres sociétés, on peut dire que la presse d'opinion était le premier modèle d'action communicationnelle mais qu'il y a trois autres modèles qui se sont ajoutés à celui-là. Ces trois autres modèles sont les suivants (analyse historique) :
la presse commerciale de masse à partir de la fin du XIXème siècle dans le cadre des régimes parlementaires ;
les médias audiovisuels de masse avec la radio mais surtout avec la télévision généraliste. La radio a commencé en 1920, mais c'est surtout à partir des années 50-60 que les médias audiovisuels généralistes deviennent en quelque sorte un média de masse ;
les relations publiques généralisées à partir des années 80.

Principales caractéristiques de ces modèles

Ces quatre modèles apparaissent successivement en France et dans d'autres pays, le modèle qui devient dominant ne se substituant pas aux modèles antérieurs ; les modèles antérieurs continuent à fonctionner mais le modèle dominant les complète et les réorganise.

En ce sens, on peut dire que la presse d'opinion n'a pas complètement terminé son cycle de vie. Elle est évidemment de plus en plus contrainte, mais la presse d'opinion continue à fonctionner, y compris dans les médias de masse, dans la presse imprimée aujourd'hui : ce n'est pas le service d'information du gouvernement qui peut dire le contraire…La presse d'opinion continue aussi à fonctionner par exemple dans des lettres confidentielles qui sont envoyées à des gens importants tenus pour des leaders d'opinion. De nombreuses news sont en fait des textes de presse d'opinion.

Aujourd'hui, le modèle dominant est encore celui des médias audiovisuels généralistes de masse mais sans doute avec une prégnance moindre que dans les années 1980. En tout cas, le modèle dominant ne remplace pas mais réorganise les précédents. Par exemple, on peut considérer que le rythme et la structure d'information de la presse écrite sont donnés par la télévision, par le journal télévisé.

À chaque étape historique les relations avec les espaces privés et les relations entre espaces privés se modifient profondément. Les relations espace public-espace privé évoluent : aujourd'hui, l'espace privé prend de plus en plus de place dans l'espace public (c'est le cas dans les émissions de télévision d'intimité, etc.).

Avec les modèles d'action communicationnelle, le langage (la langue écrite ou orale) n'est pas le seul médium des actions communicationnelles. Une erreur serait de ne s'en tenir qu'au langage ; il faut bien voir par exemple que dans la formation du sens des émissions télévisées, il y a bien autre chose que du langage, il y a de la gestuelle, du corporel, etc.

Enfin, dernière caractéristique importante de ces modèles : les médias jouent un rôle d'activateur des débats et des échanges, d'activateur aussi pour la formation des opinions. L'espace public n'a de sens qu'à partir du moment où les médias qui se diversifient de plus en plus jouent un rôle important dans l'échange et dans la formation des opinions.

Les médias généralistes restent aujourd'hui influents : le journal télévisé est important surtout pour la structuration des temps sociaux et pour le fait de livrer le minimum de nouvelles nécessaires dans une société donnée, à un moment donné pour pouvoir échanger. En fait, le journal télévisé ne peut pas être mis sur le même plan que le reste de la presse. Le journal télévisé est une succession (une dizaine) de news qui ont pour but de nous permettre de discuter entre nous avant le travail, après le travail sur ce qui se passe dans la société. La presse écrite a un tout autre objectif et par conséquent ces médias généralistes, et particulièrement la télévision, restent influents mais vraisemblablement dominent moins aujourd'hui qu'ils ne dominaient dans les années 80.

L'expression "relations publiques généralisées" signifie qu'à partir de la fin des années 80, pour des raisons liées à l'évolution des sociétés développées particulièrement, un peu antérieurement aux Etats-Unis, toutes les institutions de la société depuis les entreprises, les administrations, jusqu'aux petites associations et jusqu'aux institutions éducatives se sont trouvées progressivement dans la situation de devoir développer une stratégie de communication. Cela s'est quand même produit assez vite et il n'y a pas que les grands groupes multinationaux qui communiquent, il n'y a pas que le gouvernement qui communique, il y a toutes les administrations, toutes les petites organisations, les églises, etc. qui sont dans l'obligation de communiquer. Dans tous les champs sociaux, nous avons une communication professionnalisée qui s'est mise en place : la communication d'entreprise, la communication des organisations humanitaires, la communication des associations, éducatives, socio-éducatives, etc. Ce mouvement est très souvent critiqué par certains milieux professionnels (les journalistes par exemple). Tout cela concurrence les médias qui étaient en place antérieurement, les médias qui correspondaient aux trois modèles précédents, d'autant que la concurrence n'est pas seulement une concurrence quantitative mais aussi qualitative. Les prestations des services de presse ou des services de communication des grandes organisations font de l'ombre à nombre de médias écrits ou audiovisuels. De plus, ce ne sont pas les mêmes professions, il y a des journalistes d'un côté, des communicateurs de l'autre, d'où tous les conflits que l'on peut imaginer…En réalité ce quatrième modèle gagne incontestablement en importance. Il est présent partout et pas seulement dans les champs sociaux spécifiques dans lesquels il s'est développé.

La communication d'entreprise, qui n'est pas l'essentiel de nos préoccupations ici, participe des relations publiques généralisées, mais pas seulement puisqu'une partie de la communication d'entreprise, la communication interne, est en réalité une communication en direction des personnels des entreprises et, de ce point de vue, a une autre fonction. Mais ce qu'il est important de montrer, c'est que participant des relations publiques généralisées, la communication d'entreprise ne tire pas son origine seulement de l'entreprise. Ce serait une erreur de voir l'origine de la communication d'entreprise seulement dans telle ou telle entreprise, dans tel ou tel lieu de travail. En réalité, les entreprises sont dans l'obligation de communiquer parce que d'autres entreprises le font. Elles ne communiquent pas seulement pour les besoins propres de l'organisation ou la promotion de leurs produits. Les entreprises communiquent pour être présentes dans l'espace public, en tout cas dans l'espace social. Par exemple les campagnes de promotion des produits (sur les chaînes de télévision à l'occasion des championnats du monde d'athlétisme) vont beaucoup plus loin que leur but commercial évident (Reebook, Adidas, Nike…) : elles empiètent sur l'espace social de façon extrêmement importante et on peut généraliser ce raisonnement à toute communication d'entreprise dans la société. Ce qui montre bien que l'on ne peut pas traiter à part la communication des organisations. Elle est baignée et traversée de part en part par la communication sociale ou sociétale ; c'est la caractéristique des relations publiques généralisées, elle traite, intervient au niveau de l'ensemble de la société.

Voilà quelques indications sur ces modèles d'action communicationnelle. L'histoire est l'élément essentiel pour comprendre les changements. Mais, point très important, en tant qu'universitaire je souligne la nécessité de se méfier du temps court. S'agissant de l'information et de la communication, on est sous la pression des diagnostics, des évaluations qui concernent le temps court et même le temps très court. Tout changerait très vite mais en fait ces transformations dépendent de phénomènes structurels qui relèvent du temps long. Pour un formateur, c'est très important : avoir cette vision du temps long, cela veut dire qu'il faut savoir passer sur les derniers événements sur lesquels l'attention est focalisée et qu'évidemment les lycéens comme les étudiants connaissent parfaitement. Le temps long explique beaucoup plus de choses, il est central dans cette affaire.

Les sciences de l'information et de la communication s'intéressent particulièrement à l'évolution de la communication médiatisée ou médiatée. Elles s'intéressent surtout aux stratégies des acteurs : il ne faut pas considérer la communication comme quelque chose qui se développerait de façon systémique, sans savoir d'où ça vient. Il y a des acteurs dominants, il y a des acteurs dominés, il y a des négociations entre acteurs, il y a des jeux entre acteurs, il y a des enjeux entre acteurs, dans chaque média, dans chaque support et dans chacun des champs sociaux. Si on retient l'exemple de la communication d'entreprise, ce n'est pas quelque chose qui fonctionne simplement, même si telle direction d'entreprise veut imposer particulièrement en interne telle ou telle forme, tel ou tel type de communication. En réalité c'est en fonction des relations sociales, de l'état des rapports sociaux d'entreprise que cela se passe. Autrement dit, ce qui est important c'est de savoir quels sont les enjeux. Cette notion-là est tout à fait essentielle et en plus elle nous remet dans le temps long.

Alors qu'est-ce qu'un modèle d'action communicationnelle ? C'est une représentation simplifiée d'un ensemble de processus récurrents qui se produisent régulièrement, qui sont à l'œuvre dans la société et/ou dans un champ social donné en liaison avec l'activité des médias et affectant la communication médiatisée. Tout ne passe pas par ce modèle ; dans les années 60-70, tout ne passait pas par le modèle de la télévision généraliste de masse. Aujourd'hui tout ne passe pas par les techniques de l'information et de la communication et notamment le net. La représentation en est simplifiée.

Un exemple de ce que peut être un modèle : lorsque la télévision généraliste était dominante, on parlait de communication de point à masse. Ce qu'on mettait en évidence, c'était la directivité de la communication, le fait qu'il n'y avait pas de réponse, le fait qu'un petit nombre de sources étaient agissantes : les grands médias faisaient ce qu'ils voulaient, imposaient leurs programmes, leurs positions. Par exemple en France, en 1968, les journaux télévisés ont été sévèrement critiqués, la télévision a été critiquée, et cela a été un facteur décisif du mouvement social de 1968. C'était cette directivité, cette communication sans retour qui était au centre de ce modèle d'action. Il est évident qu'aujourd'hui, ce serait une très mauvaise stratégie commerciale pour TF1 ou France 2 que de fonctionner ainsi. Il y a toute une série de solutions pour échanger, dialoguer, discuter et même pour faire participer aux émissions les publics que nous sommes. Le modèle d'action communicationnelle a changé.

Lorsqu'il y avait près de 300 quotidiens en France (on en est loin aujourd'hui malheureusement), il y avait beaucoup d'échanges, de débats, des idées qui circulaient, etc. L'histoire de la presse française est pourtant faite de beaucoup d'affaires (pour employer un terme moderne). C'est un autre exemple de modèle d'action communicationnelle. Ces modèles ne disparaissent pas complètement, ils sont toujours plus ou moins à l'œuvre, mais d'autres modèles deviennent dominants sans les remplacer complètement.

Alors on peut se poser aujourd'hui la question suivante : en reste-t-on seulement à ces quatre modèles ? Fonctionnent-ils toujours comme cela actuellement ?

La question de l'émergence d'un nouveau modèle se pose à partir du constat de certaines tendances comme l'évolution des pratiques d'information, des pratiques culturelles et de leurs significations, particulièrement la tendance à une relative individualisation et à une plus grande diversification des usages des médias et des techniques de l'information et de la communication.

Cette évolution sur le long terme est réelle. On annonçait déjà en 1980 la grande fragmentation des publics de la télévision et l'éclatement de l'idée de public de masse. On est en 2003 et les chaînes généralistes continuent à fonctionner. Il y a bien sûr une tendance à la diversification, à l'individualisation des pratiques mais les médias généralistes continuent à être généralistes. Ils n'ont pas disparu, ils continuent à fédérer des populations, des catégories différentes autour de leurs programmes. Il faut donc être prudent sur le constat de l'individualisation, d'autant que du constat de l'individualisation à celui de l'individualisme, il y a un pas qu'on franchit le plus souvent et bien sûr les phénomènes ne sont pas aussi simples. Ce qui a émergé surtout dans les années 90, même si c'était prévu depuis longtemps, ce sont les techniques d'information et de communication. Ces techniques sont individualisantes mais, depuis les années 95, la téléphonie mobile de 2ème génération s'est développé et 70% de la population utilise maintenant des téléphones mobiles. Il s'agit là d'un support de masse qui va dans le sens de l'individualisation mais aussi de relations assez diversifiées. Le constat est fondé : la tendance évolue vers une relative individualisation.

La montée des techniques d'information et de communication, prévue dès les années 70, s'est fait attendre pendant longtemps. La tendance à faire "système" paraît essentielle, comme par exemple le rapport qui est en train de se nouer entre micro-informatique et téléphonie mobile. C'est quelque chose d'essentiel que ces techniques fassent de plus en plus système, que non seulement nous soyons connectés mais que ces outils finalement se relient.

Il est également important de constater, qu'on le regrette (je suis de ceux-là) ou non, que les évolutions s'opèrent dans le cadre d'une communication marchande. Il n'y a pas que l'OMC qui pousse à la marchandisation de l'information et de la communication : les supports techniques, en l'espace d'une dizaine, d'une quinzaine ou d'une vingtaine d'années, ont accéléré d'une façon très importante les dépenses des ménages en direction de la communication.

Le phénomène important n'est pas l'informatisation de la société. Il faut se méfier de ce constat. L'informatisation de la société ne nous intéresse pas en tant que tel, du point de vue de l'information-communication. C'est le fait que circulent et s'échangent de plus en plus d'informations entre individus directement, entre organisations, au-delà des cadres nationaux, pour le travail ou en dehors du travail, qui constitue un phénomène majeur. Le fait de mettre l'accent sur l'informatisation intéresse les techniciens : le développement des réseaux, le monde des réseaux, la puissance des réseaux, l'économie des réseaux au sens technologique. Mais le vrai problème est celui de "l'informationnalisation". On avait des éléments pour échanger de l'information antérieurement ; ils se sont considérablement multipliés et en réalité les cadres sociaux dans lesquels se faisaient les échanges d'informations ont été profondément bouleversés.

Avec la montée des TIC, on ne sait plus qui sont les producteurs d'informations aujourd'hui ; en tout cas les producteurs d'informations légitimes (les entreprises de presse et les journalistes, les documentalistes) se voient contestés, débordés, dépassés, mis sur le même plan, et cela pose des problèmes, avec d'autres producteurs d'information.

Je ne crois pas personnellement à l'émergence spontanée d'autres producteurs d'informations qui réussiraient à s'imposer facilement aux producteurs en place. D'ailleurs, la nouvelle économie a été l'échec des nouveaux producteurs d'informations. Il y aura bien sûr de nouveaux acteurs qui se mettront en place dans la durée. Mais l'essentiel est que les cadres sociaux culturels et politiques de la production de l'information sont en train de changer.

Les techniques d'information et de communication marquent en profondeur les autres médias. Les chaînes généralistes de télévision ou les organes de presse ont des sites qui accompagnent leur propre fonctionnement. Jusqu'à présent d'ailleurs ces chaînes ont essayé de créer de l'information numérique, mais sans trop de succès. C'est un autre débat.


De nouvelles normes d'action communicationnelle

Constats

Les nouvelles normes d'action communicationnelle dépassent ce que j'ai présenté à propos de certains médias. L'interpénétration de la sphère privée et de la sphère du travail est actuellement visible pour une partie seulement de la population qui travaille en vacances, en week-end. Mais cette interpénétration est un élément clé, et ceci nous touche directement en tant que formateur, qui exige de nouvelles compétences dans l'organisation du travail, dans les collectifs du travail, dans la gestion de sa vie quotidienne et dans la formation continuée.

Prenons l'exemple des techniques d'information et de communication dans l'éducation : le développement des réseaux, le plan informatique, les programmes produits par les enseignants, pour les enseignants ou pour les élèves. On se pose généralement la question de savoir si on apprend mieux avec ces méthodes-là qu'avec les méthodes que nous connaissons tous et avec lesquelles nous avons été formés. Ce n'est pas la bonne question ; la bonne question serait de se demander quels types de compétences développe l'usage de ces outils chez les lycéens ou chez les étudiants dont ils auront besoin dans leur vie professionnelle et dans leur vie personnelle, d'ores et déjà et surtout dans l'avenir ? C'est cela la vraie question : si nous développons les TIC dans l'appareil éducatif d'une façon générale, ce n'est pas avec la question prioritaire : est-ce que ça forme mieux, est-ce qu'on apprend mieux ? Mais plutôt : est-ce qu'on forme mieux à des compétences qui sont désormais requises ou qui seront requises à l'avenir dans l'organisation du travail, dans les collectifs de travail et dans la gestion de la vie quotidienne ?

Effectivement de nouvelles formes d'action communicationnelle émergent dans une société comme la société française et c'est de cela dont il faudrait se préoccuper.

Parmi les constats qu'on peut faire sur les changements actuels, s'ajoutent ceux qui affectent la communication interculturelle au niveau mondial, en relation avec la globalisation d'un mode de production qui tend à se généraliser, le mode de production capitaliste, et en relation avec la mondialisation de l'idéologie néo-libérale. Les changements de la communication culturelle sont évidemment lents mais ils sont de plus en plus prégnants et cela va bien au-delà de l'idée de la fracture numérique dont on va parler à l'occasion des débats sur la société de l'information vers la fin de la présente année (Cf. le Sommet Mondial de Genève). Cette communication interculturelle dont il est question-là existe effectivement (je suis de ceux qui pensent que depuis 20 ans beaucoup de choses se sont passées au niveau de la communication interculturelle).

Voilà toute une série de changements qui m'amènent à émettre l'hypothèse d'un cinquième modèle émergent qui serait un modèle encore plus sociétal que les précédents.

Vers un cinquième modèle ?

Un cinquième modèle renforcerait incontestablement la communication médiatisée, autrement dit tout ce qui passe par les médias ou par des supports, parce que la communication médiatisée a cette particularité d'offrir tous les possibles et en réalité de structurer considérablement les phénomènes d'information et de communication. L'émergence de ce cinquième modèle est en effet tout à fait envisageable. Si j'en fait état ici, ce n'est pas pour vous dire ce que sont les préoccupations d'un certain nombre de chercheurs universitaires ou les miennes, mais c'est parce que ces questions ont des rapports avec la formation. Il n'y a pas la communication d'entreprise à côté du reste : la communication globale pénètre la communication d'entreprise et le rapport aux médias et aux techniques d'information et de communication ; elle doit être pensée en même temps qu'on s'intéresse à la communication d'entreprise ou à celle des organisations.

L'enjeu majeur serait ainsi de voir structurer les rapports entre communication et société à partir de ces cinq modèles. Quel serait le modèle dominant ? Quelle que pourrait être la réponse à cette question, nous devrions également nous préoccuper des relations avec les cinq modèles, de la manière dont ils se relient les uns aux autres ? Nombre d'éléments de la démonstration sont sans doute des postulats de principe et j'en ai conscience. Je n'ai pu aller dans le détail et argumenter autant qu'il aurait été nécessaire, m'en tenant ainsi à cette présentation générale.


Référence bibliographique

MIEGE B., La société conquise par la communication, Presses Universitaires de Grenoble, Volume 1, Logiques sociales, 1996, Volume 2, La communication entre l'industrie et l'espace public, 1997.

 

 

 

Pour une refondation des enseignements de communication des organisations du 25 au 28 août 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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