Colloque « Pour une refondation des enseignements de communication des organisations »

La communication : enjeu de société, enjeu scientifique et enjeu de formation

Françoise Bernard, professeur de sciences de l'information et de la communication, université de Provence, responsable du centre de recherches sur les pratiques de communication et de médiation, présidente de la société française des sciences de l'information et de la communication


La réflexion proposée intègre une approche des enjeux de formation mais aussi des questions théoriques dans un cadre élargi, celui des évolutions de société et des responsabilités de l'institution scolaire et universitaire

Le propos est structuré en deux grands points :
pertinence et enjeux d'une formation à la communication ;
vers une intelligence communicationnelle pour les organisations.


Pertinence et enjeux d'une formation à la communication

Le contexte de la "société de l'information" qui est proposé par les pouvoirs publics, par certains groupements de décideurs économiques et politiques, par certains médias et par un ensemble d'auteurs et d'experts est interrogé par les chercheurs. On peut déjà observer les effets des discours et pratiques de publicisation de cette notion. Un processus de "naturalisation" est porté en fait par des actions, et donc des acteurs identifiables et nombreux qui contribuent à étayer et diffuser cette notion. Cependant, et loin de faire évidence, la notion de "société d'information" est un objet d'études et un objet de controverses pour les chercheurs. Les travaux montrent certaines logiques de construction à l'œuvre au niveau des logiques institutionnelles et économiques. Tout se passe comme si la création événementielle et certaines logiques d'énonciation contribuaient à étayer une réalité pour le moins incertaine et contradictoire.

C'est dans un tel contexte que se pose la question de la formation à la communication. Celle-ci ne peut donc être abordée sans faire référence à l'actualité de la recherche et aux travaux de recherche. Ces travaux peuvent être présentés sous la forme de champs de savoirs constitués.

Le contexte

Les sciences de l'information et de la communication (SIC) sont une discipline au centre d'enjeux de société cruciaux. L'actualité des notions de "société de l'information", de "société en réseaux", de "relations publiques généralisées" est représentative de tels enjeux.

De nombreuses déclarations publiques sont nourries par l'idée selon laquelle les modèles de société de l'ère industrielle, qu'ils soient capitalistes ou socialistes-collectivistes, seraient dépassés et transcendés par l'émergence d'un nouveau modèle de société, celui de la société de l'information, société postindustrielle 1 aux destinées planétaires.

Des ouvrages importants sont consacrés à l'analyse des dynamiques économiques et socio-techniques en cours ; parmi ceux-ci nous citerons les travaux de Manuel Castells 2 qui font souvent référence en la matière. L'auteur propose d'associer, en les distinguant, d'une part, les phénomènes de mondialisation liés à un nouvel essor du capitalisme et, d'autre part, les phénomènes d'informationnalisme ou informationnalisation liés au développement d'une nouvelle structure sociale. À côté d'une tendance à l'homogénéisation liée à la globalisation, ce serait la combinaison de trois logiques : celle de la productivité (source : la technique), celle de la profitabilité (source : l'entreprise) et celle de la compétitivité (source : l'État), qui produirait les différences régionales que l'on observe à l'échelle mondiale.

Les innovations techniques et l'orientation vers la convergence technologique, permettant le développement de systèmes informationnels de plus en plus puissants et complexes, sont accompagnées de réflexions épistémologiques. De nouvelles propositions sont formulées, notamment celles du "paradigme technologique" 3 , de "l'épistémologie de la complexité", de "la nouvelle économie informationnelle". Si l'hypothèse de l'émergence d'une "société nouvelle" fait évidence pour certains 4 , elle est en débat pour d'autres. Nous sommes donc confrontés à deux catégories d'hypothèse :
globalisantes, avec par exemple la notion de "capitalisme informationnel", nouvelle figure dominante et conquérante du capitalisme où la création des richesses et leur appropriation sélective passent par la productivité de l'innovation et la compétitivité planétaire 5 .
relativisantes, avec par exemple l'idée qu'au-delà des processus de globalisation, la "variété des capitalismes nationaux" demeure 6 .
Dans tous les cas, le marché devient une référence forte, pour ne pas dire dominante ; la notion de production de valeur est introduite dans tous les champs d'activité : éducation, santé, culture, etc. La communication, comme perspective de régulation, devient centrale.

Dans une perspective néo-libérale, la régulation est produite par la communication (dans l'acception des modèles de la publicité, du marketing ou des relations publiques, selon les auteurs). La communication est de fait définie comme un dispositif facilitant la mise en acceptabilité, la naturalisation de choix de société présentés comme autant d'évidences incontournables. La figure de "l'individu consommateur et libre de ses choix" est promue comme idéal type.

Dans une autre perspective, davantage centrée sur la défense du bien public et la recherche d'équilibres entre le développement durable et le développement social, il convient de convoquer une autre figure de l'individu, celle du "citoyen interdépendant et de ce fait communicant" soucieux d'intercompréhension et de la préservation de certains équilibres à plus long terme.

Par ailleurs la communication concerne désormais toutes les activités humaines, de la plus violente d'entre elles, la guerre qui se gagne ou se perd aussi grâce aux technologies de l'information et de la communication et sur les écrans de télévision comme nous le montre une certaine actualité, jusqu'à la plus intime (les équilibres de la vie privée et familiale dépendraient de la communication). Ainsi dans une représentation désormais usuelle et largement partagée, les dysfonctionnements, voire les échecs, sont très souvent imputés à des déficits de communication. Autrement dit, les jeunes que nous accueillons dans les établissements scolaires sont déjà concernés par la communication et le seront inévitablement dans leur activité professionnelle.

Une telle généralisation de la communication ("ça communique partout et tout le temps") et une telle surenchère ("plus de communication est la solution") nourrissent des ambiguïtés fortes sur ce que sont la pensée et les pratiques communicationnelles. Le discours du chercheur et du formateur académique en communication est donc confronté à un environnement très concurrentiel où de nombreux autres discours sont énoncés par bien d'autres sources.

C'est en ayant à l'esprit de tels enjeux qu'il convient d'aborder les questions de la formation à la communication en général et à la communication des organisations en particulier.

On peut distinguer deux catégories d'objectifs :
celles d'une formation professionnalisante selon deux acceptions : premièrement l'acquisition d'une compétence communicationnelle pour un "sujet communicant" ; deuxièmement la maîtrise de certaines techniques de communication dans des domaines diversifiés (relations médias et nouveaux médias, relations aux publics internes et externes, publicité, etc.) ;
celles d'une formation pour un "sujet communicant citoyen" dans une société de la communication et de la consommation où l'on pourrait ajouter à la formule évocatrice d'Armand Mattelart : "Les hommes ne naissent pas égaux devant le marché " 7 , la phrase suivante : "Les hommes et les femmes ne naissent pas égaux devant la communication". Dans ce cas, l'objectif est de permettre aux futurs diplômés de savoir décoder les interactions entre logiques communicationnelles et logiques commerciales et donc de savoir mettre à distance certaines logiques commerciales lorsque cela s'avère utile, par exemple en prenant en compte d'autres logiques, celles du "bien public" pour la régulation par la communication des activités de l'éducation, la culture, la santé, l'environnement. La prise en compte de telles logiques suppose d'étudier la médiation d'autres entités que celles du marché et notamment celles de l'État, des réseaux d'États et des associations de citoyens, de consommateurs, d'usagers, etc.

Le lien formation-recherche

La direction de l'enseignement supérieur, en décidant que les parcours professionnalisés des "masters" mis en place dans le cadre de la construction de l'espace européen de l'enseignement supérieur (réforme du "LMD") et devant désormais explicitement prendre appui sur des équipes de recherche, définit une norme extrêmement importante. Cette norme souligne le fait qu'il ne peut y avoir d'enseignement professionnalisé performant sans relation avec la production scientifique et l'activité de recherche. Si le problème se pose différemment pour l'enseignement du second degré, l'ambition demeure de faire acquérir des connaissances qui ne peuvent être désavouées par la recherche.

Si un tel propos paraît évident pour nombre d'entre nous, il est cependant très utile de le rappeler clairement tant les activités de formation à la communication sont foisonnantes sur d'autres scènes, notamment celle des entreprises et des organisations en général. Un tel foisonnement est marqué par une diversité dans laquelle, il faut bien le reconnaître, on trouve le meilleur comme le pire.

Même si la communauté éducative ne se situe pas prioritairement sur le terrain des entreprises, il est nécessaire de souligner les interdépendances qui peuvent exister et se traduire parfois par effets de mode, de contagion et donc de diffusion entre domaines de formation apparemment dissociés. Les formes de médiation entre l'institution scolaire et le monde économique sont multiples et souhaitables ; il convient cependant d'interroger les présupposés qui circulent à ces occasions. La vigilance doit être présente.

L'ambition d'un projet de formation dans l'enseignement du second degré pourrait être de former à certaines techniques tout en initiant les élèves à une posture analytique fondée sur la fréquentation des théories.

Le lien entre formation et recherche pour la communication des organisations ne fait pas évidence si l'on s'en réfère à l'histoire du domaine au sein des SIC, comme le montrent les travaux qui ont été consacrés aux origines des SIC 8 . Dans le chapitre consacré à l'histoire de la communication des organisations 9 , l'auteur propose de distinguer deux phases dans la constitution du domaine :
une première phase marquée par une double origine, littéraire et professionnelle ;
une deuxième phase marquée par le passage d'une approche méta-professionnelle à une approche scientifique.

Autrement dit, dans un premier temps, dès les années 50, le projet de professionnalisation destiné à des étudiants d'origine littéraire dans des disciplines qui ne s'appelaient pas encore la communication des entreprises a conduit à diffuser des pratiques et des discours de décideurs économiques avec peu de recul et de distance. Ainsi pendant cette première période, les catégorisations professionnelles étaient enseignées comme catégories universitaires de la communication : la publicité, les relations publiques, le marketing, etc.

Dans un deuxième temps, le succès de la démarche a conduit à un développement et à une diversification des diplômes et des enseignements (création des IUT) et à une articulation progressive avec des activités de recherche. Une telle dynamique a connu un élan particulièrement significatif, somme toute tardivement dans la deuxième moitié des années 80 (création des BTS, IUP, DESS de communication).

Aujourd'hui, un bilan d'étape peut être dressé qui fait apparaître les points suivants :
les organisations sont un laboratoire pour la construction des connaissances en SIC ; toutes les problématiques communicationnelles et informationnelles sont présentes ;
étudier la communication des organisations pour les chercheurs et les équipes de recherche, c'est donc contribuer à construire les connaissances en SIC ;
former à la communication des organisations, c'est initier en amont de la vie professionnelle les futurs acteurs économiques que sont les diplômés à une pensée informationnelle et communicationnelle qui leur permettra d'évoluer dans des contextes socioprofessionnels et sociétaux où les enjeux de l'information et de la communication jouent un rôle très important ;
tout projet de formation à la communication des organisations nécessite d'identifier les formes de médiation des connaissances. En ce qui concerne la formation à la communication des organisations deux remarques s'imposent :
1) les modèles de référence dans le domaine de la communication circulent des organisations industrielles ou de services, privées et marchandes, vers les organisations du secteur public et celles des autres secteurs d'activités (santé, éducation, culture, environnement, politique, etc.) ; le présupposé plus ou moins implicite et largement partagé est le suivant : l'efficience serait du côté de l'activité marchande et les pratiques forgées dans un tel contexte sont transférables à tout autre domaine d'activités. Les médiateurs sont des cabinets de consultants qui forment les cadres et conseillent les décideurs ;
2) de nombreux acteurs, notamment certains cadres qui ont été formés dans des écoles d'ingénieurs, ont une représentation soit technique, soit assez floue de ce qui peut conduire à catégoriser les discours et les pratiques communicationnels dès lors que l'on s'éloigne des approches techniques. Or à des fins d'efficience, des distinctions doivent être établies entre "contenus de formation à finalités pratiques et professionnelles" étayés par des logiques strictement commerciales "vendre l'air du temps" et d'autres contenus, également à finalités pratiques et professionnelles, étayés par des références théoriques.

L'organisation est consommatrice de modèles qui sont souvent produits par des cabinets de consultants et diffusés comme des produits plus ou moins standardisés. Parmi ces modèles, certains sont étayés par des références théoriques et des approches scientifiques, d'autres sont construits selon des modalités et des logiques qui ne relèvent pas de catégories scientifiques. De ce point de vue, la formation à la communication interpersonnelle des cadres est très représentative. Elle a connu des cycles et des modes (après l'analyse transactionnelle, la PNL, etc.) qui révèlent l'autonomie des logiques de formation sur le terrain vis-à-vis d'autres logiques de formation plus institutionnelles et associées à des logiques de recherche.

Une telle distinction - techniques et pratiques professionnelles en appui ou non sur des connaissances validées - est importante sur le terrain des organisations, mais aussi sur la scène de la formation de manière plus générale. Elle mériterait d'être davantage prise en compte. Plus généralement, nous sommes confrontés à une situation où l'industrialisation de la formation à la communication échappe en grande partie à l'institution de l'enseignement du second degré et de l'enseignement supérieur.

Souligner la pertinence du lien entre la formation et la recherche conduit à rappeler que la recherche est une activité structurée. Les connaissances sont produites par les équipes de recherche et les chercheurs. Sont également impliqués dans la politique scientifique et la diffusion des connaissances les groupes d'études et la commission recherche de la société française des sciences de l'information et de la communication (SFSIC) 10 . La SFSIC organise également les journées doctorales et les congrès qui permettent à l'ensemble de la communauté scientifique de se rassembler tous les deux ans et d'établir un bilan d'étape de l'actualité des recherches en langue française.

Les champs de production des savoirs en SIC

Afin de présenter la structuration scientifique du champ des SIC, nous proposons de développer plus précisément le champ de la communication des organisations qui est fortement représentatif de l'ensemble des problématiques informationnelles et communicationnelles.

Les champs de production des savoirs
La communication comme doxa, dans l'acception d'une opinion collective stabilisée, peut être définie comme une représentation du réel fondée sur l'horizontalité, la médiation. La régulation sociale et économique procèderait désormais par ajustement, par effacement des rapports de force, des conflits et tensions. Les notions de pouvoir, de domination, d'inégalités sont remises au placard du passé ; elles sont volontiers remplacées par la notion d'asymétrie susceptible d'être corrigée techniquement.

De telles représentations sont en phase avec certaines notions qui sont travaillées dans la perspective d'une nouvelle épistémè, notamment la notion de réseau. Cette notion est parée de nombreuses vertus, par exemple nous trouvons sous la plume de Manuel Castells la définition suivante : "Le réseau est la seule organisation capable de croissance indéterminée et d'apprentissage indépendant" 11 .

La situation est donc complexe pour qui souhaiterait faire clairement la part des choses entre des productions à caractère scientifique et d'autres productions. L'analyse de la production scientifique dans le champ des SIC contribue fortement à clarifier un tel débat.

Les travaux de cartographie scientifique conduits par Yves Jeanneret 12 distinguent huit champs :
pratiques documentaires, usages de l'information, organisation des connaissances ;
médiation des savoirs et des cultures ;
analyse des dispositifs et acteurs médiatiques ;
sémiologie des messages et discours ordinaires ;
économie politique des industries culturelles, informationnelles et éducatives ;
relation entre communication et politique, communication et territoires ;
usage et appropriation des TIC ;
communication des organisations.

Selon la métaphore de l'hologramme, l'ensemble de ces champs est représenté dans le huitième, celui de la communication des organisations que nous développerons car il correspond davantage aux centres d'intérêt et à l'objet du colloque.

Présentation du champ de la communication des organisations
Afin de connaître la production des chercheurs français en communication des organisations dans le champ des SIC, il convient de faire appel aux actes des journées d'études du groupe d'études et de recherches en communication des organisations qui fédèrent l'ensemble des chercheurs du domaine. Pour avoir dirigé, pendant une longue période et jusqu'à une date récente, le groupe national de recherches et d'études en communication des organisations de la SFSIC, je peux témoigner du fait que ce champ est un laboratoire pour l'ensemble des problématiques informationnelles et communicationnelles.

La perspective heuristique
Elle est souvent privilégiée afin de contribuer "à penser ce qui n'était pas déjà là". Convocation et confrontation de concepts issus d'une approche pluridisciplinaire, pluralisme méthodologique, construction de collectif de chercheurs permettent d'observer des objets émergents en les inscrivant dans des perspectives historique et comparative.

Pendant une dizaine d'années, l'analyse de la production scientifique nous conduit à considérer que nous sommes confrontés à une École française de la communication des organisations qui comporte les caractéristiques suivantes :
élargissement et ouverture du champ des études à l'ensemble des formes organisationnelles et des pratiques communicationnelles en relativisant l'hégémonie du présupposé selon lequel les objets d'études nobles seraient les organisations marchandes ;
étude d'objets émergents et d'objets frontières ;
permissivité dans la démarche d'emprunts épistémologiques, théoriques et méthodologiques.

Trois approches dominantes
En simplifiant, nous proposons de distinguer trois grandes approches qui fédèrent chacune un ensemble de travaux.

La communication de ré-enchantement
La communication est étudiée dans un ensemble de travaux comme réponse au désenchantement wébérien, comme ré-enchantement et figure de la quête associée de sens et de lien.

La communication ne serait donc pas seulement le lieu où se cache ce " bloc impressionnant de pouvoirs " 13 .

On peut associer une telle approche à l'utopie communicationnelle. Sans ouvrir le débat, nous rappellerons cependant que l'utopie, comme le souligne Roland Barthes, est périodiquement utile à la société dans la mesure où elle est source de connaissances car elle permet d'explorer le désir humain 14 . Nous généralisons une telle proposition aux micro-sociétés que sont les organisations.

Il s'agit donc d'une contribution plus ou moins distanciée à une ingénierie socio-sémiotique qui convoque les apports théoriques de la sémiotique, de l'analyse des récits et des mythes.

La communication asservie
Des travaux sont consacrés à l'analyse des processus d'asservissement de la communication aux logiques de marché. L'optique développée est celle d'une communication aliénée et aliénante d'un "business is business" 15 , d'une communication leurre qui contribue par une coercition douce et une violence symbolique à un enfermement des corps et des esprits. Nous avons affaire à une critique des dominations dans la tradition sociologique où les auteurs de référence fréquemment cités sont Pierre Bourdieu, Michel Foucault.

Dans le champ des SIC, ces travaux rejoignent les textes d'Armand Mattelart, notamment ceux consacrés à la publicité, analysant "le nouveau régime de vérité vissé autour de l'entreprise, l'intérêt privé et le libre jeu des forces du marché et se détachant du régime de vérité précédent celui de l'Etat providence" 16 .
On peut objecter à une telle approche englobante de ne pas prendre en compte un ensemble de résultats empiriques qui montre les remises en cause multiples de l'homo œconomicus (développement durable, commerce équitable, etc.), et d'opposer à une vision néo-libérale une autre vision diamétralement opposée et somme toute "idéologique" de la communication.

La communication comme paradigme
Il s'agit de penser l'organisation dans la dynamique de la construction d'une intelligence communicationnelle. Nous sommes dans la perspective d'un "projet fort" de recherche en communication des organisations.

Les hypothèses sont celles :
d'une organisation élargie et interdépendante ;
de la pluralisation des logiques : logiques économiques mais aussi autres logiques culturelles, identitaires, conduisant par exemple au respect des cultures et des ressources (avec les figures du développement durable, du commerce équitable, de la médiation des états, mais aussi de collectifs et d'associations constitués en réseaux) ;
de la prise en compte de logiques communicationnelles infra ou supra professionnelles (la communication ordinaire, les savoirs communicationnels autochtones, etc.).

Un tel projet, celui de la communication comme paradigme, a trois conséquences :
il relance la question du saut épistémologique que nous proposons d'explorer à partir de l'attrait exercé par le constructivisme ;
il ré-ouvre la démarche d'emprunts théoriques dans de nouvelles directions : théorie des conventions, nouvelles sociologies et sociologies de l'innovation, ethno-méthodologie, théorie de l'engagement, etc.
il est nourri par l'étude de nouveaux objets et de nouvelles problématisations.

On peut là encore objecter à un telle approche de tenter d'articuler dans un projet scientifique cohérent, dans une perspective téléologique et donc parfois un peu volontariste, des travaux qui restent encore relativement dispersés.


Vers une intelligence communicationnelle pour les organisations ou la communication autrement

La communication ne peut être réduite ni à une ingénierie (approche instrumentée), ni à un nouveau mode d'exercice du pouvoir (approche idéologique) ; elle est plus que ça, elle est une grille d'intelligibilité pour penser la complexification de nos sociétés. C'est un espace social et scientifique privilégié où nous proposons d'articuler empiriquement et théoriquement les questions du lien, du sens, du savoir et de l'action.

Dans une telle perspective, les logiques de construction des savoirs sont marqués par l'emprunt, le déplacement, le projet de faire jouer ensemble des ressources théoriques académiquement séparées, de mettre à jour l'impensé de certains concepts et notions en les revisitant, au bout du compte de privilégier des perspectives heuristiques.

Afin de poser les éléments d'une telle réflexion, deux points seront abordés :
le constructivisme : entre attrait et désillusion ;
l'articulation des problématiques du lien, du savoir, du sens et de l'action.

Le constructivisme entre attrait et désillusion

Si le constructivisme est convoqué en SIC et en communication des organisations, c'est qu'il apporte des éléments de réponse à certains problèmes théoriques et méthodologiques. Parmi ceux-ci, nous en citerons cinq :
la quête d'un nouveau paradigme pour penser un "nouveau modèle industriel". Après avoir renoncé au projet d'une grande théorie générale de l'information et de la communication, il faut reconnaître que le constructivisme, dans les années 80, a relancé une telle quête pour certains chercheurs. Le projet de rupture avec le positivisme, dont on est aussi revenu aujourd'hui, représente cependant une ouverture épistémologique ; nous en reparlerons ;
une théorie de la connaissance 17 , qui attribue notamment au sujet connaissant un rôle décisif dans la construction de la connaissance ;
la légitimation de l'activité de modélisation : "Modéliser est aussi logique que raisonner" 18 ;
la convocation de concepts qui correspondraient à des conceptions implicites en SIC, par exemple le concept de complexité qui est en résonance avec les enjeux théoriques et pratiques de l'interdisciplinarité 19 . Autre exemple, la notion de reliance. Le double thème "l'organisation communicante et la communication organisante" 20 est en résonance avec les propositions défendues par Edgar Morin, à savoir que, d'une part, l'organisation est reliante (Morin, 1996, p. 319) et que, d'autre part, l'enjeu scientifique contemporain est celui de la reliance des connaissances séparées (Morin, 1996, p. 321) ;
la perspective d'accorder construction du temps court et construction du temps long ; les pratiques communicationnelles sont très souvent analysées dans des logiques d'émergence et d'immédiateté mais elles sont aussi des constructions sociales nouées dans le présent certes, mais aussi enracinées dans l'histoire (constructivisme socio-historique).

Les auteurs les plus fréquemment convoqués sont : Simon, Morin, Le Moigne. Pour la communication des organisations, la "troïka du constructivisme" proposée par Jean-Louis Lemoigne, à savoir : "PSM : Piaget, Simon, Morin", est donc déplacée et remplacée par : "SML : Simon, Morin, Le Moigne".

Nous proposons d'organiser notre réflexion en deux points : de grandes ambitions et de petits effets pratiques ; une permission pour penser autrement.

Grandes ambitions épistémologiques, petits effets pratiques
La diversification épistémologique du constructivisme a été accompagnée d'une diversification des emprunts constructivistes pour les différentes disciplines.

Jean-Louis Le Moigne propose de distinguer cinq variantes principales de la pensée constructiviste 21 :
le constructivisme projectif (téléologique) ; la notion de téléologie a été formulée pour la première fois par Kant 22 (Le Moigne) ;
le constructivisme dialectique ou génétique (Piaget) ;
le constructivisme empirique et ingénierial ou encore épistémologie de la conception (Science of design par opposition à Science of analysis, Simon) ;
le constructivisme radical (Von Glasersfeld) ;
le constructivisme dialogique récursif ou encore épistémologie de la complexité (Morin).

Des disciplines récentes, fondées pour l'essentiel d'entre elles dans les années 70, comme les sciences de gestion, les sciences de l'éducation et les SIC se sont intéressées au constructivisme à partir des années 80.

Par ailleurs, les nouvelles sociologies proposent un constructivisme social, entre constructions historiques héritées et constructions locales et situées d'individus et de collectifs. Le constructivisme social rend compte de nouvelles pratiques de recherche et de tentatives de dépassement des logiques binaires antérieures : l'idéalisme versus le matérialisme, le collectif versus l'individuel, le sujet versus l'objet. Plus fondamentalement, il s'agit d'une mise à distance d'une sociologie fondée sur le projet positiviste de Durkheim (1895) "les faits sociaux doivent être traités comme des choses" 23 .

Si pour les sciences de gestion en France, le constructivisme s'inscrit dans la filiation de l'apport épistémologique d'Herbert Simon et de Jean-Louis Le Moigne, si pour les sciences de l'éducation les travaux de Jean Piaget et d'Edgar Morin sont fortement revendiqués, la situation est à la fois plus floue et plus évolutive pour les SIC en général et pour la communication des organisations en particulier.

En ce qui concerne la communication des organisations, on peut distinguer deux périodes :
les années 80, où la pensée constructiviste se confond alors largement avec les apports de l'École de Palo Alto, de l'approche systémique et de l'épistémologie de la complexité avec la référence aux travaux de Paul Watzlawick, de Jean-Louis Le Moigne et d'Edgar Morin. Le constructivisme est convoqué autour de trois thèmes majeurs : la communication comme systémie, comme logique de changement et comme "praxéologie" de la complexité ;
les années 90, où l'on note un déplacement des centres d'intérêt constructivistes de certains chercheurs avec la convocation d'un constructivisme "social" autour de nouvelles problématiques concernant la communication de risque, la communication d'innovation, la médiation technologique 24 . Autrement dit, l'ambition initiale de "saut épistémologique" est rabattue sur des pratiques de pluralisme épistémologique, théorique et méthodologique.

Une permission pour connaître autrement
L'idée que nous voulons défendre est que finalement la version faible du constructivisme que l'on constate en communication des organisations est liée à la structuration du domaine. Une telle structuration conduit à travailler ensemble logiques d'ouverture et logiques de clôture disciplinaires. Si les chercheurs sont mobilisés autour d'un questionnement épistémologique et théorique, l'enjeu de l'autonomie de la discipline appelle une clôture disciplinaire, celle-ci est régulièrement posée puis déplacée.

L'histoire de la relation du constructivisme et de la communication des organisations est celle d'un déplacement permanent. Ce déplacement peut être résumé en "3 P" : nous sommes passés du Paradigme aux Perspectives, des perspectives à la Permission de chercher autrement. Fondamentalement, l'apport du constructivisme est une invitation structurante à développer un pluralisme épistémologique entre logique déductive et logique inductive.

Articuler les problématiques du lien, du sens, du savoir et de l'action

L'ambition d'un tel projet, qui peut être définie comme un défi, est d'ouvrir et de relier, dans la perspective d'une interdisciplinarité, mais aussi de mettre à distance et dénaturaliser, dans la perspective d'une analyse des processus de construction des pratiques, discours, artefacts et enjeux informationnels et communicationnels. Dans une telle perspective, nous aborderons les deux points suivants : développer une pensée de la reliance ; proposer une cartographie pour articuler les problématiques du lien, du sens, du savoir et de l'action.

Vers une pensée de la reliance
Développer une pensée de la reliance suppose bien sûr de rapprocher des termes qui sont traditionnellement séparés, voire opposés, mais aussi de questionner l'inertie rhétorique, de favoriser le pluralisme épistémologique et de faire jouer le pluralisme des langages théoriques.

Le projet est de mettre en tension des notions et des approches telles que :
l'objet et le sujet ;
l'humain et le technique ;
le singulier et le collectif ;
le local et le global ;
les processus d'homogénéisation et d'hétérogénéisation ;
le temps court et le temps long.

Le dernier point est particulièrement important en communication des organisations, puisqu'il s'agit de sortir des règles implicites de l'immédiateté, de l'anticipation (qui révèlent en fait la prégnance des normes managériales). Le chercheur court le risque d'être ou de se rendre, dans de nombreux cas, dépendant des modes du terrain, de " l'air du temps ". Afin de contenir de tels risques, l'orientation suggérée est donc d'inscrire l'étude des changements dans la perspective relativisante de l'histoire.

Pour illustrer la pensée de la reliance, nous prendrons pour exemple les relations entre les technologies de l'information et de la communication (TIC) et les formes organisationnelles.

La relation entre les TIC (groupware, télétravail, réseaux, etc.) et les formes d'organisation
Nous proposons quatre schémas de relation.

De nouvelles TIC pour de nouvelles organisations
L'hypothèse est qu'à la généralisation des usages des TIC correspondraient l'émergence et le développement de nouvelles formes d'organisation. Il y aurait une détermination réciproque de la technique et de l'organisation.

Les propositions formulées ailleurs par d'autres auteurs dans d'autres disciplines sont les suivantes : la forme "coopératrice" (Zarifian), la forme "interactive" (Jacot) sont retravaillées en SIC. La dynamique du changement organisationnel s'inscrit dans ce que certains chercheur, hors SIC, ont nommé "une perestroïka" du capitalisme (Blondeau) et d'autres une généralisation du "style bazar" (Raymond) 25 caractérisée par une fusion des temps et des espaces de conception, réalisation et consommation, ainsi qu'un brouillage des catégories de concepteur, réalisateur, consommateur.

Les notions de "cyberentreprise" (Champeaux et Bret) et "d'entreprise numérique" (Isaace) sont re-travaillées par certains chercheurs en communication organisationnelle.

De nouvelles technologies pour de "vieilles organisations"
Assez souvent les formes organisationnelles et les cultures qui les accompagnent évoluent moins vite que les technologies. Par exemple, certaines "résistances" au télétravail révèlent la prégnance des représentations classiques de l'organisation somme toute peu touchée culturellement par l'immatériel et l'ouverture des frontières.

De nouvelles technologies à l'image des vieilles organisations
Des travaux étudient le décalage entre les dispositifs numériques qui sont conçus à partir de modèles organisationnels obsolètes, dépassés par certaines pratiques de terrain, ce qui nécessite d'ouvrir la boîte noire des logiciels et progiciels (Mayère).

Une corrélation complexe entre l'organisation et la technologie communicationnelle
D'autres travaux encore reprennent implicitement l'hypothèse du Tavistock Institute (Emery et Trist, 1960) d'une corrélation complexe entre l'organisation et la technologie.
Les sociologues des organisations montrent que les innovations technologiques sont largement intégrées aux jeux d'acteur ; elles ne s'imposent pas, elles conduisent à un déplacement du champ de contraintes et d'opportunités pour les acteurs 26 .

D'une certaine manière, les travaux montrant que l'informatisation renouvelle et renforce la taylorisation (Lépine) vont dans ce sens, même si on peut se demander en les lisant quelle est la part dans un tel processus du volontarisme managérial instrumenté par les TIC : celle d'une inertie organisationnelle ou encore celle des nouvelles tensions qui se nouent dans les situations de communication impliquant réseaux locaux et autres groupware.

En résumé, la convocation de notions issues notamment de l'anthropologie et de la sociologie permet d'aborder les TIC autrement que dans la perspective d'une "pensée tuyau" (expression proposée par Yves Winkin) ou encore de la manipulation par un chef d'orchestre caché ou invisible mais aussi de la manipulation par la technique.

Cependant deux approches sont bel et bien formulées :
les TIC seraient plus déterminées que déterminantes ;
les TIC seraient plus déterminantes que déterminées.
Il reste aux chercheurs à ouvrir et à organiser un débat entre ces deux approches.

Lien, sens, savoir et action : proposition d'une cartographie
La cartographie proposée procède de la logique suivante :
un repérage des pratiques des acteurs (professionnels de la communication, décideurs et tout autre acteur) ;
une catégorisation de ces pratiques dans des thématiques ;
une identification des notions qui sont à l'interface des pratiques et des objets d'étude et qui appellent la convocation de telle ou telle théorie dans la perspective d'articulation des grandes problématiques du lien, du sens, du savoir et de l'action.

A côté des thématiques traditionnelles de la "communication-produit" et de la "communication-institution" (qui, d'une part, sont renouvelées par la généralisation des TIC et, d'autre part, sont notamment en ce qui concerne la communication-produit largement prises en compte par d'autres disciplines, principalement les sciences de gestion), de nouvelles thématiques sont identifiables dans les travaux de recherche en SIC.

Nous proposons de distinguer huit nouvelles thématiques.

Communication interculturelle
L'ouverture des échanges et des organisations, la mondialisation et la délocalisation conduisent à découvrir les problématiques des "branchements culturels" 27 . Dans une telle dynamique de très nombreux secteurs d'activités, métiers et acteurs sont concernés. Fondée sur une intercompréhension linguistique, l'intercompréhension est plus large et comporte la confrontation entre cultures (nationales et régionales). Les questions de l'identité/altérité/culture/communication sont relancées et déplacées pour les praticiens et deviennent des objets d'étude pertinents pour les chercheurs. De nombreux auteurs appartenant à des disciplines différentes (notamment l'histoire (Braudel), la philosophie (Ricoeur), la sociologie (Morin) contribuent à éclairer les enjeux liés à l'identité.

A la notion d'identité est fréquemment proposée une association lexicale afin de rendre compte de la complexification des enjeux et des débats : "identité-résistance" ; "identité-légitimante" (Castells) ; "identité-projet" nés des identités-résistance et non de l'ancienne société civile de la société industrielle (Castells) ; "identité-refuge" (Wolton).

Communication et réseaux
La notion de réseau accompagne l'hypothèse de relations "horizontales" et "transversales", d'ouverture et de symétrie dans les échanges. Les chercheurs développent des travaux dans deux perspectives : une perspective fonctionnaliste (description et optimalisation des structures en réseau), une perspective critique centrée sur le réseau comme organisation partielle et n'effaçant pas les relations d'asymétrie ou encore de pouvoir.

Communication de projet
Le projet est devenu un paradigme de l'action structurée par la communication. Les nombreux travaux sur le thème montrent que les logiques "projet" ne sont jamais pures mais souvent croisées avec d'autres pratiques organisationnelles et communicationnelles 28 .

Communication de changement
Le changement, dans sa dimension "processuelle", est étudié comme ensemble de pratiques de communication 29 .

Communication d'innovation
L'innovation comme enjeu économique et social est étudiée selon une approche communicationnelle qui souligne les jeux, enjeux et pratiques de médiation et de "publicisation" qui accompagnent toute démarche innovante.

Communication de crise et de risque
La communication de crise est une communication de réparation qui croise des formes de médiation et de médiatisation complexes. Le passage d'une communication "curative" à une communication "préventive" est un sujet d'actualité pour de nombreuses organisations qui souhaitent communiquer autour du "risque".

Communication et nouveaux médias
L'entreprise désignée comme espace public partiel est impliquée dans le développement des médias numérisés. La présence de la plupart des organisations sur Internet est un objet d'études émergeant en SIC.

Communication ordinaire
A côté de la communication "professionnalisée" conçue et conduite par les spécialistes de la communication, se déploie une communication "sociale" construite en commun par l'ensemble des acteurs. Cette communication appelle des formes communicationnelles issues d'autres contextes et parcours (sphère syndicale, sphère privée, etc.) ; elle est un objet d'études à la fois peu développé et très pertinent pour comprendre les limites des effets de la communication professionnalisée mais aussi les questions associées du lien et du sens dans les organisations.

Par ailleurs une de nos propositions fortes est de poser comme grille d'intelligibilité pour les organisations une réflexion qui articule les questions du lien, du sens, de l'action et du savoir.

Les savoirs
Les enjeux liés à l'innovation et l'actualité de l'organisation apprenante créent une pertinence forte pour les questions de médiations des savoirs.

De manière associée, le thème des savoirs communicationnels conduit à :
comprendre les articulations entre artefacts informationnels, évolutions des pratiques professionnelles et modes d'apprentissage ;
donner un statut de communicant à tout membre de l'organisation (Cf. la notion de "communicant de peu"). L'acteur de l'organisation n'est pas un "idiot communicant" (en hommage à la proposition par Garfinkel de l'individu qui n'est pas un "idiot social") ;
identifier et étudier toutes les formes de communication, même celles qui relèvent des "humbles ruelles du système social, loin des hautes sphères du pouvoir" (Castells, 1999, 2, p 435) ;
remettre en cause les frontières académiques entre savoirs d'action et savoirs théoriques ;
reconsidérer le grand partage issu du platonisme entre épistémè (la connaissance vraie du philosophe) et la doxa (l'opinion populaire).

Des emprunts sont faits à l'anthropologie avec les notions de :
"savoirs autochtones" 30 ;
savoirs métis 31 ;
savoirs d'action distinguée de la notion de savoirs théoriques 32 ;
braconnage à l'œuvre dans l'innovation quotidienne 33 .

Le sens
L'organisation est entrée en institution depuis les années 80 et la communication peut être considérée comme un activité institutionnalisante.

Du point de vue des logiques et pratiques professionnelles, cette question est souvent reléguée à la question de l'image. Les notions de capital confiance, crédibilité et sympathie (création événementielle, mécénat, sponsoring) sont valorisées par les professionnels.

Les questions de la réception et de l'opinion sont centrales. Le récepteur est bien sûr désormais considéré comme un acteur dans la construction du sens. L'opinion est une construction.

Pour les chercheurs et de manière générale, l'approche socio-sémiotique est orientée dans deux directions :
celle des discours et pratiques de communication ordinaire ;
celle de l'ingénierie socio-sémiotique (qui conduit à observer et à analyser un ensemble d'artefacts, de discours et de textes produits par des services différents : direction des ressources humaines, formation, média d'entreprise, management en général, etc.).

Les nouvelles pratiques de construction d'une intercompréhension liées aux ressources des nouveaux médias numérisés (Intranet, forums, messageries électroniques) relancent en la déplaçant et la renouvelant la pertinence de la théorie habermassienne de l'agir communicationnel et de l'organisation comme espace public partiel (convergence de trois champs de rationalités : la spatialité, la communication médiatée "les médias", les médiations de l'appartenance sociale).

Le lien
En simplifiant beaucoup, la question du lien est abordée traditionnellement de deux grandes manières : celle de la cohésion (nous sommes sur le versant des apports de la sociologie), celle de l'appartenance (nous sommes sur le versant des apports de la psychologie).

Cependant et traditionnellement, les chercheurs en SIC ont plutôt pris appui sur l'interactionnisme et la pragmatique de la communication afin d'étudier dans une perspective systémique les relations des collectifs de travail.

La métaphore de l'organisation interactive est donc privilégiée. Une telle orientation est confirmée avec les travaux qui portent sur les nouvelles formes de coopération et de collectif de travail à distance mais aussi les micro-pratiques de communication singularisées et situées qui tissent le lien social des organisations 34 au quotidien.

L'action
La question de l'action et de l'action communicationnelle me semblent centrales. Les problématiques de l'action sont travaillées bien évidemment dans d'autres disciplines. Par exemple, des propositions fort pertinentes sont formulées avec la sociologie des régimes d'action (Boltanski & Thévenot, 1989, 1990), la sociologie de l'expérience (Dubet, 1994), la théorie de la structuration (Giddens, 1987), etc.

L'étude du rapport entre utilitarisme et action est particulièrement pertinente. Tout comme en sociologie, le fil de l'utilitarisme et de la notion d'intérêt sert à lutter contre une vision angélique de la communication et à révéler la dimension stratégique de la communication, y compris de la communication ordinaire et quotidienne. Dans une telle perspective, la métaphore de l'organisation comme "artefact" est convoquée, l'étude des artefacts communicationnels et de la communication de projet est privilégiée. La question des rapports entre action, conscience et réflexivité est posée.

Conclusion

Au bout du compte, le projet à l'œuvre en communication des organisations et plus généralement en SIC se résume à :
ouvrir et ré-ouvrir en permanence la voie à d'autres intelligibilités ;
pluraliser la communication en révélant dans des études empiriques de plus en plus nombreuses la diversité et les singularités des pratiques communicationnelles ;
mettre à distance la focalisation techniciste afin de mettre à jour les interactions entre société et technique.


  1. Notion proposée par Daniel BELL dès le début des années 70, Les contradictions culturelles du capitalisme, PUF, Paris, 1973.
  2. CASTELLS M, L'ère de l'information, 3 tomes, trad française, Fayard., 1999 (introduits par le sociologue Alain TOURAINE).
  3. PEREZ, FREEMAN, DOZI in CASTELLS, op.cit. vol. 1, p. 101.
  4. CASTELLS M., op.cit. vol. 1, p. 403.
  5. CASTELLS M., op.cit., vol. 3, p. 401.
  6. Un tel point de vue rejoint les analyses développées par Peter HALL, Cf. Sciences Humaines, n°137, avril 2003, p. 42.
  7. MATTELART A., La publicité, La découverte, Paris, 1994, p. 116.
  8. Ces travaux ont été conduits dans le cadre d'un groupe d'études de la SFSIC, le groupe " Théories et pratiques scientifiques ", et ont été publiés : (sous la dir.), Les origines des SIC, regards croisés, Septentrion, Lille, 2000.
  9. BERNARD F., " Contribution à une histoire de la communication des organisations dans les SIC ". In BOURE R., Les origines des sciences de l'information et de la communication, Regards croisés, Septentrion, Presses universitaires, 2002, p. 153-179.
  10. www.sfsic.org
  11. KELLY, 1995, cité par CASTELLS, op.cit., vol. 1, p. 101.
  12. JEANNERET Y., Lettre Inforcom, n°60, 2002.
  13. SFEZ L., Critique de la Communication, Pais, Seuil, 1988, p. 322.
  14. BARTHES R., Œuvres complètes, Paris, Seuil, 2002, tome V, p. 540
  15. En référence aux notions de champ et de champ économique proposées par Pierre BOURDIEU.
  16. MATTELART A., La publicité, La Découverte, Paris, 1994, p. 115.
  17. LE MOIGNE J.-L., Le constructivisme, PUF, QSJ 62, Paris, 1995.
  18. Herbert SIMON cité dans LE MOIGNE, op. cit., 1995, p. 92.
  19. En ce qui concerne les relations d'interdisciplinarité, nous signalons la pertinence des travaux de Serge MOSCOVICI sur les rapports entre sociologie et psychologie dans La Machine à faire des dieux. Psychologie et Sociologie, Fayard, Paris, 1988.
  20. Thème qui avait été choisi pour accueillir la quatrième édition des journées d'études du groupe " Org&Co " à Castres, 2001.
  21. LE MOIGNE, op. cit., 1995, p. 92.
  22. LE MOIGNE, op. cit., 1995, p. 51.
  23. " Est chose tout objet de connaissance qui n'est pas naturellement compénétrable à l'intelligence /…/ tout ce que l'esprit ne peut arriver à comprendre qu'à condition de sortir de lui-même, par voie d'observations et d'expérimentations" (DURKHEIM, 1960, p. 12-13). Pierre BOURDIEU a aussi qualifié son approche de " constructivisme structuraliste ", in Choses dites, 1987.
  24. Nous pensons plus particulièrement aux travaux d'Arlette BOUZON, d'Anne MAYERE et de Michel DURAMPART.
  25. Cf. RAYMOND E., La Cathédrale et le bazar, 1998, diffusé sur le net.
  26. Cf. les travaux de David MUHLMANN, Centre de sociologie des organisations, CNRS, Sociologie du travail.
  27. ANSELLE J.-L., Branchements, Flammarion, Paris, 2001.
  28. BERNARD F., " Le management par projet : une logique de communication " imparfaite " ", Communication et Organisation, GREC/O, Université Michel de Montaigne, Bordeaux, n°13, 1998, p. 174-188.
  29. BERNARD F., " La communication de changement : vers une heuristique de l'induction ", Communication et Organisation, GREC/O, Université Michel de Montaigne, Bordeaux, n°12, 1998, p. 302-337.
  30. Cf. Revue Internationale des sciences sociales, n°173, septembre 2002.
  31. VIGNAUX G., Les jeux des ruses, Seuil, Paris, 2001.
  32. BARBIER, Savoirs théoriques et savoirs d'action, PUF, Paris, 1997.
  33. DE CERTEAU M., L'invention du quotidien, Gallimard, Paris, 1990.
  34. BERNARD F., " Le lien communicationnel en organisation " in Sciences de la société, 2000, p. 50-51, p. 25-46.


 

Pour une refondation des enseignements de communication des organisations du 25 au 28 août 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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