Colloque « Éduquer à l'environnement, vers un développement durable »

La ville et la nature, un accord difficile,un désaccord impossible Le regard de l'historien, le regard du géographe


Danielle Champigny, IA-IPR histoire et géographie à Lille

Le regard de l'historien

J'aborderai ici une histoire des représentations construites par les sociétés autour de la relation ville/nature. Ce dernier terme est à entendre dans son sens originel (ce qui englobe l'homme) et dans celui de milieu naturel. Quant à définir la ville, considérons que nous en avons tous une image commune.

Deux espaces en conflit

Ce que l'on sait des origines

Sur l'origine des villes, parmi les multiples interprétations proposées par les chercheurs (politique, économique etc.), je privilégierai, avec Paul Wheatley 1 et Mircea Eliade 2 , le rapport au sacré et à la nature comme élément déterminant de la genèse urbaine.

La ville serait d'abord bâtie autour d'un "complexe cérémoniel", lieu où la terre et le ciel se rencontrent. La ville recrée en quelque sorte l'ordre cosmique. "Construire une ville, c'est soutenir l'ordre cosmique" rappelle Michel Ragon 3 à propos de l'Inde. Il en va de même pour la Chine où la ville sur un plan carré, orientée selon les cinq points cardinaux, s'inscrit dans la recherche de l'harmonie entre les cinq éléments (bois, eau, métal, feu et terre). Elle doit être, idéalement, adossée à une montagne au Nord (symboliquement la colline de charbon à Beijing, ouverte sur l'eau au sud ou à l'est… La nature cosmique est considérée comme le donné fondamental et fondateur, substance et permanence, qu'il s'agit de se concilier et/ou de recréer dans l'espace urbain. Fermé et protégé par un mur, le Temenos grec ou le Cheng chinois (cheng shi, c'est la ville en chinois), ou la muraille rappelant le sillon de la charrue de Romulus, il devient espace sacré et ordonné à l'image du cosmos. Bagdad, ville circulaire, entre dans un schéma semblable. La nature environnante, espace rural ou sauvage, apparaît comme informe, menaçante.

Même lorsque la composante sacrée de l'espace urbain s'estompe pour laisser place au pouvoir politique ou économique, la Polis ou l'Urbs restent le lieu où la nature est mise en ordre, le lieu de la civilité, de la civilisation par opposition à la barbarie et à la nature indomptée. En Chine c'est le lieu du "cuit" (shao) par rapport au "cru" (sheng).

Cette vision positive de la ville n'est pas celle de la Bible. En fait la tradition biblique est paradoxale. La première ville fondée par Caïn et qu'il baptise Hénok du nom de son fils, porte sur elle le sang d'Abel. Caïn, chassé du jardin d'Eden, allégorie d'une nature paradisiaque, devient "constructeur de villes". On évoquera aussi Babel, Babylone, Sodome et Gomorrhe. Ces villes, et d'abord Babel, symbolisent l'orgueil humain qui défie Dieu et la Création. Babel est détruite. Mais la Bible parle aussi de la Cité de Dieu, la Jérusalem céleste, horizon du croyant, image du Royaume de Dieu. Cette double vision (lieu du péché / avant-goût du Royaume), perdure jusqu'au Moyen-Âge. Même ambivalence dans les pays d'Islam. C'est dans le désert, lieu de pureté, milieu minéral et intouché qu'Allah s'adresse au Prophète. Le Coran dit qu'il ne faut fréquenter la ville que pour le repos et la prière. Pourtant la civilisation musulmane est une civilisation urbaine prestigieuse.

L'époque moderne et contemporaine : la nature, inépuisable pourvoyeuse de richesses

En Occident comme en Asie, l'inscription des relations ville-nature dans un rapport au sacré s'efface au profit du pouvoir politico- religieux et économique de la ville et à l'intérieur de celle-ci. Cela se vérifie dès l'Antiquité et plus encore à partir de la fin du Moyen-Âge, à la Renaissance et plus encore au XIXe siècle. La nature cosmique n'est plus une puissance cachée, elle n'est plus fondement, ordre et mesure. La nature milieu naturel peut rester une menace, lieu sans lois, mais, identifiée à la matière, elle devient une inépuisable pourvoyeuse de richesses. Les villes opèrent des prélèvements sur la nature. Formidables aspirateurs d'énergie, elles la modèlent, créant des paysages nouveaux, par l'intensification de l'agriculture, par les prélèvements sur les ressources non renouvelables, par les réseaux qui les relient, etc. Révolution industrielle et développement du capitalisme marquent l'accélération de ces phénomènes.

Par opposition ou par antidote, se développe la sacralisation esthétique du "paysage", rêve rousseauiste de "l'état de nature", manière de reconstruire les représentations de la nature comme pureté et "cosmos" c'est- à- dire "ordre".

Le deuxième XXe siècle : la prise de conscience écologique

Les préoccupations écologiques nous situent dans un troisième type de relation des sociétés humaines à la nature. La prise de conscience de l'existence d'un écosystème planétaire menacé a en quelque sorte inversé les rapports. La nature n'est plus celle des premiers bâtisseurs de villes, elle est devenue périssable, fragile. Ce n'est plus l'homme qui se confie à la nature mais la nature qui lui est confiée comme le dit très bien Jean Marc Besse. Pour les partisans de la deep ecology, ce constat, sacralisant la nature, en va jusqu'à signer la mort de la ville. Plus simplement, il pose le problème du développement urbain durable.

La nature intégrée dans la ville

De la cité antique à la ville de l'âge classique

L'Antiquité affirme la dichotomie ville/nature (même la cité grecque qui associe ville et campagne mais où l'espace urbain est contenu à l'intérieur de remparts). Elle peut néanmoins être présente dans la ville par des "espaces verts", des jardins, ceux de Babylone en sont l'archétype imaginaire). La ville romaine relève du minéral : les riches Romains vont chercher l'air, le soleil et la mer du côté de Pompéï… où d'ailleurs ils ont été rattrapés par les violences "naturelles" du Vésuve !

La Chine et le Japon offrent de multiples exemples de l'importance du jardin : construction intellectuelle, reconstruction de la nature dans la ville, il représente un microcosme du macrocosme. Quant aux éléments qu'on ne peut pas borner (l'air par exemple), les dimensions urbaines sont trop réduites pour les compromettre. Je parlerai plus loin de l'eau.

La ville médiévale chrétienne laisse peu de place à la nature : densité du bâti, venelles, ruelles, entrelacs. Seul subsiste le jardin utile : légumes, simples et fleurs. Bien différentes sont les villes musulmanes, nous avons tous en mémoire les jardins de l'Alhambra, ou Damas et Samarcande, "roses du désert". La Renaissance et l'âge classique en Occident aèrent l'espace urbain. La "mise en scène" de la ville conduit à laisser des blancs dans le tissu construit, places royales et perspectives plantées d'arbres, parcs et jardins à l'anglaise ou à la française. La nature verdoyante, instrumentalisée, est le décor des puissants.

Entre fumées d'usines et cité-jardin

À partir du XVIIIe siècle, en faisant exploser ses murailles (c'est le cas de Paris), la ville absorbe l'espace rural, champs et bois, et la croissance "tentaculaire" (E.Verhaeren), le reconquiert vite. La ville redevient le lieu de l'entassement, dans les quartiers populaires en particulier, de la grisaille et des fumées d'usines, de ce fait c'est aussi la ville "dangereuse". Les utopies urbaines proposent une réintroduction de la nature dans la ville, une nature créatrice d'équilibre, d'apaisement social : qu'il s'agisse du précurseur qu'est Claude-Nicolas Ledoux (à Arc-et-Senans, chaque ouvrier a son jardin ; des arbres et des pelouses séparent les bâtiments), des fouriéristes, du familistère de Guise, des réalisations du "paternalisme" anglo-saxon ou plus tard de Tony Garnier ou des jardins ouvriers promus par la gauche comme par les tenants du catholicisme social (l'abbé Lemire). Dans le même temps la pensée hygiéniste pose la question des nécessaires "poumons de la cité" que sont bois et forêts.

Le point ultime de cette évolution est sans doute l'anglais Howard avec la "cité jardin", ville à la campagne. S'agit-il vraiment d'une ville réconciliée avec la nature ? C'est en fait, semble t-il, bien davantage un retour à la ruralité et la négation de la ville dans son essence. Problématique très contemporaine au fond qui préfigure un certain écologisme radical ?

Il faudrait aussi évoquer Le Corbusier pour qui le soleil et le ciel doivent entrer dans la ville, ou Hennebique, l'inventeur du béton armé qui, à Bourg-la-Reine, surmonte sa maison familiale d'un imposant château d'eau de béton…pour arroser ses jardins suspendus ! Il faudrait peut-être, dans un ordre d'idée un peu différent, évoquer aussi Guimard qui place le végétal au cœur de son architecture.

La ville verte ?

Avec l'écologie au deuxième XXe siècle, la "ville verte" devient l'horizon de l'urbanisme. Arbres, coulées vertes représentent la solution miracle : pas de projet immobilier sans quelques arbres. La reconquête de l'ancienne voie ferrée de Paris-Bastille est l'archétype de cette évolution. Les manifestations phares de l'ouverture de "Lille 2004" dont le thème est la cité idéale, sont aussi à cet égard symboliques : les fleurs de béton de la japonaise Kusama, la forêt suspendue de Lucie Lom et une exposition au musée des Beaux Arts "Flower power"… Nature ? Ou fac-simile de la nature "spéciale citadin" ?

Cette évolution s'étend aux pays du Sud dont les quartiers riches verdissent jusqu'à la débauche, ainsi à Ryad. À l'échelle individuelle, c'est le triomphe de la terrasse verdoyante, la sacralisation de la parcelle de pelouse et l'affirmation du "Not in my back yard" (Nimby) qui conduit à refuser l'élargissement de la rue s'il doit conduire à l'abattage d'un arbre.

Dans le même temps, les citadins s'installent en banlieue, aux confins du monde rural, mais pour chercher une nature organisée et sans pour autant abandonner le mode de vie urbain (comme l'utilisation de l'automobile).

Il faudrait savoir si ce respect de la nature dans la ville n'est pas un alibi, l'introduction du "vert" dissimulant des atteintes à l'air, à l'eau… aux hommes. En affirmant la fonction sociale d'un environnement naturel apaisant, sans doute imaginaire, on exclut la ville de cet environnement, alors qu'on pourrait dire qu'elle en fait partie. C'est tout le travail de l'écologie urbaine ou des travaux sur la "médiance" du géographe Augustin Berque 4 .

La ville : un environnement à partager de manière équitable

La forme d'une ville

Pour Julien Gracq, la forme d'une ville est d'abord celle que perçoivent ceux qui la vivent. L'environnement architectural, l'urbanisme, la traduction dans l'espace des différents besoins (biologiques, fonctionnels et culturels) peuvent être abordés dans les classes lors de l'étude du fait urbain, en seconde en particulier. L'histoire a beaucoup à dire sur ce sujet : chaque époque a proposé à la satisfaction de ces différents besoins des traductions spatiales différentes.

La tendance actuelle est à la préservation du "Patrimoine" que protègent de nombreuses lois. Le citadin recherche dans la ville ses racines culturelles comme si la vieille pierre parlait de ses origines mieux que la construction contemporaine. Le temps de la Charte d'Athènes 5 et de sa tendance à la table rase est révolu.

Dans l'histoire, en France au moins, ce comportement est récent, il remonte à Mérimée pour le XIXe et se développe depuis trente ans. Le Moyen Âge avait réemployé sans vergogne les pierres des constructions antiques, la Renaissance avait éliminé à cœur joie les vestiges médiévaux quand elle le pouvait, la Révolution avait "vandalisé" le patrimoine religieux et la période contemporaine a creusé le trou de Halles …

À l'échelle mondiale, la préservation du Patrimoine est loin de faire l'unanimité. Ainsi nous sommes accablés par les destructions réalisées dans les villes chinoises, en particulier à Beijing. Il faut savoir que dans la mentalité chinoise, et japonaise aussi, prévaut l'idée que la ville est un palimpseste. L'important n'est pas la préservation du bâtiment ancien mais celle du geste qui l'a construit. Détruire puis rebâtir à l'identique n'est pas entaché du crime de plagiat mais contient la noblesse du geste pérennisé. Ceci n'empêche pas que nous nous interrogions sur les horreurs qui se bâtissent en Chine et la folle croissance urbaine dévoreuse d'espace rural et productrice de pollutions incontrôlables !

L'environnement urbain doit enfin nous intéresser en ce qu'il est une image des ségrégations socio-spatiales.

L'environnement urbain image des ségrégations socio-spatiales.

L'environnement urbain n'est-il pas à l'image des relations des hommes entre eux ? À Rome déjà, les villae patriciennes s'établissaient sur les collines pour échapper aux pestilences et aux encombrements de la ville basse et populaire. Dans Le miasme et la jonquille, Alain Corbin 6 consacre un chapitre à "La puanteur du pauvre" qui rebute tant les classes aisées. La cartographie des épidémies, jusqu'au XIXe siècle compris, se calque sur celle des quartiers pauvres. Des photographies aériennes actuelles montreraient la différence de densité du bâti et celle de la verdure entre quartiers chics et populaires, pour ne rien dire de la "gentryfication" des quartiers centraux, ceux du "patrimoine réinventé".

À l'échelle de la planète, l'environnement urbain est aussi l'image des différences de développement. Si nous connaissons des pics d'ozone, qu'en est-il d'une ville comme Mexico ou comme Cotonou ? Si nos déchets urbains coûtent cher à traiter, dans les villes du sud ils deviennent le cadre de vie des plus pauvres.

On ne peut donc traiter de l'environnement sans aborder les rapports humains au sein des sociétés. Justice sociale et justice environnementale vont de pair, et depuis toujours. C'est un thème qui rejoint l'éducation civique…et le développement durable.

Pour terminer, il me semble qu'il faut envisager l'environnement urbain en tant qu' "organisme" dont le fonctionnement n'est pas sans conséquences.

La ville comme organisme : du "miasme" à la rupture des équilibres planétaires.

La ville est en effet un organisme qui absorbe une formidable quantité d'énergie et fabrique une quantité non moins grande de déchets. L'explosion urbaine des deux derniers siècles a aggravé des problèmes qui ont toujours existé. Il a toujours fallu approvisionner la ville et évacuer les déchets (la Cloaca Maxima à Rome). La ville, du Moyen Âge au XIXe, est celle des "miasmes", des "gaz méphitiques", des "pestilences, de l'air vicié, des épidémies foudroyantes". Il faut attendre 1785 pour que le cimetière des Innocents déménage du centre de Paris. Au début du XIXe, on jette encore le contenu des vases de nuit par les fenêtres, la Seine et la Bièvre sont des égouts 7 .

Grâce aux hygiénistes du XIXe, la ville se dote des réseaux qui lui permettent d'évacuer ses déchets (égouts, filtrage, jusqu'aux actuelles stations d'épuration). Elle les rejette à grands frais (champs d'épandages… et cimetières) et devient une menace pour la nature.

Si l'environnement urbain des pays du Nord 8 s'est en un sens assaini, d'autres pollutions sont apparues : pollutions sonores, pollutions automobile et industrielle, risques technologiques. Mais surtout, les "miasmes" ne sont plus circonscrits à l'étendue de la ville. Si la ville représente une menace pour elle même, elle peut représenter aussi désormais une menace pour l'ensemble de la planète. Les conséquences du développement urbain prennent une dimension planétaire. C'est donc bien à chacune de ces échelles qu'il faut, avec nos élèves, traiter de ces problèmes, sans se limiter au milieu local.

Au terme de ce survol des rapports entre la ville et l'environnement dans l'histoire, la question se pose de l'avenir des villes. La ville ayant toujours été pour les hommes un "projet", et un lieu d'espoir, comment inventer un développement urbain durable ? Pour que la ville demeure ce lieu privilégié de rencontres et d'échanges et ne devienne pas ce monstre froid dessiné par Enki Bilal, cette cité menaçante sur laquelle planent les charognards.




Nancy Meschinet de Richemond, maître de conférences, université de Cergy-Pontoise

L'environnement urbain durable : est-ce une question de géographie ?

À l'heure où plus de 50% de la population mondiale y habite, la ville est le principal environnement des hommes. Dès lors, toutes les questions environnementales, naturalistes au départ, prennent une dimension sociale et économique.

Environnement urbain, environnement durable

Le développement durable répond au besoin d'un nouveau projet de société qui remédie aux excès d'un mode de développement aperçus dès le début des années 1970. Cette notion se trouve à la jonction de plusieurs thèmes : l'écologie, l'économie et le développement local et prône une gestion plus économe, plus équitable et plus intégrée du territoire.

Apparu en 1972 lors de la conférence de Stockholm sur l'environnement, le terme de développement durable traduit la volonté d'améliorer le niveau de vie sans compromettre les ressources. Les organisations internationales cherchent à s'appuyer sur les villes et incitent les collectivités locales à mettre en oeuvre des plans d'écodéveloppement (130 villes s'y engagent à Toronto en 1991), puis à partir de l'Agenda 21 lancé lors de la Conférence de Rio en 1992 des Agendas 21 locaux (330 municipalités européennes signent en 1994 la Charte d'Aalborg). Sur quel cadre de références s'appuie aujourd'hui l'action publique en ville ?

des principes de prévention et de précaution, de pollueur-payeur, de participation, de rationalité, d'intégration. On est passé de l'idée de "ville verte", des années 70 (premier modèle de "ville durable"), à l'idée d'une ville moins consommatrice d'énergie et d'espace. La ville dispersée renforce la balkanisation sociale. Ainsi la Commission Européenne penche pour une ville compacte, sur le modèle latin. Pour ses experts, la ville durable doit densifier le bâti, limiter l'éparpillement résidentiel, reconquérir les espaces publics et renforcer l'urbanisation autour des points de forte accessibilité.

des approches écosystémique, patrimoniale, participative, économique...

des initiatives en matière de transports, valorisation du patrimoine bâti et naturel, intégration des populations, gestion intégrée de certains milieux ou de maîtrise des consommations énergétiques, de concertation et de partenariat, de coopération décentralisée. La notion de développement durable appliquée à la ville coïncide ainsi avec la notion de " ville recyclable " afin de renouveler la ville sur elle-même sans accroître encore les superficies bâties.

L'environnement urbain renvoie à l'opposition Nord/Sud

Alors que plus de 75% de la population est urbaine en Europe (plus de 90% en Belgique), elle est rurale à près de 75 % en Chine ou en Inde, 80 % en Afrique. Cependant, les rythmes de croissance sont inversement proportionnel au taux d'urbanisation. La Chine, par exemple, est en train de vivre le plus grand exode rural de l'histoire mondiale. Villes du nord et villes du sud ne sont donc pas des environnements évoluant au même rythme : les enjeux de développement durable s'y exprimeront différemment, comme l'esquisse le tableau comparatif ci-dessous :

PAYS RICHES PAYS PAUVRES
La nature en ville :
Jardins, divers types d'espaces verts (cimetières, parc sur dalles…, histoire des espaces verts et des jardins).
Perception, représentation, coût (entretien, création).
L'animal en ville (animaux domestiques, animaux " sauvages " adaptés à la ville, nuisibles…)
Peu d'intérêt pour la nature dans beaucoup de pays pauvres.
Loisirs rares, faibles usages de tels espaces.
Espaces " naturels " qui sont plutôt des espaces d'agriculture vivrière et alimentant les marchés locaux.
Ressource en eau : qualité, quantité, distribution, réseau, traitements très surveillés.
Gestion, organismes de gestion (France : Agence de l'eau, SAGE, SDAGE).
Normes pour la qualité de l'eau, réglementations pour les captages, la protection des sources.
Problèmes pourtant de pollution des nappes en raison des intrants agricoles…
Principe pollueur/ payeur.
Alimentation en eau : qualité, et parfois insuffisance de la ressource.
Réseaux, traitement des eaux usées insuffisants.


Réglementation sur la qualité de l'eau insuffisante.
Distribution insuffisante, eau trop chère ou au contraire gratuite, gaspillage.
Déchets :
Réglementation concernant le tri sélectif, la collecte et le traitement.
Assez bonne maîtrise y compris des déchets les plus dangereux (déchets ultimes).
Sols pollués, plus difficilement reconnus et traités, coût élevé, inventaire en cours en France, peu ou pas de réglementation.
Difficile gestion des déchets
Pas de réglementation, pas de ramassage, problème des déchets industriels, des huiles…

Arrivée de déchets dangereux venant des pays riches, méconnaissance de ces risques par les populations.
Paysages urbains, inégalement soignés : Centre ville préservé et restauré, périphéries plus ou moins dégradées, mal organisées, mal desservies par les transports en commun et correspondant à un usage majeur de la voiture.
En France, amendement Dupont pour mieux traiter les périphéries urbaines.
Problèmes de friches industrielles à reconvertir.
Insertion de l'eau dans le paysage urbain.
Paysages urbains correspondant à une demande culturelle et sociale, modèles de la ville différents.
Paysages urbains souvent hétérogènes, quartiers informels où les problèmes sont les plus nombreux.
Grandes différences selon les villes (villes africaines / Pékin où centre ville important.

Vieux quartiers incommodes et mal équipés, mal raccordés aux réseaux (eau, électricité…)
Maîtrise insuffisante de la croissance urbaine, quartiers créés librement, sans urbanisme ni plan d'ensemble, avec les moyens du bord.
Patrimoine
Dimension historique très prise en compte, intérêt touristique important.
Patrimoine plus ou moins présent, plus ou moins entretenu.
Différences importantes entre quartiers historiques et quartiers plus récents.
Qualité de vie, problèmes de nuisances
Pollutions : sols, air, bruit, problème de la voiture en ville, réglementation pour réduire les émissions de gaz polluants et de particules, circulation alternée.
Santé : asthme, allergies, mais moins de risques majeurs qu'au XIXe siècle (pollutions industrielles considérable, smog londonien ; maladies liées à l'eau en été à Marseille, Paris…)
Nombreuses mesures et réglementations
Qualité de vie : ne sont pas des préoccupations majeures dans les PVD car les priorités sont autres.
Santé : beaucoup de nuisances et de pollutions, peu ou pas de réglementation sur les rejets industriels liquides ou gazeux.
Maladies liées à l'eau, parasitoses (Afrique, Asie), épidémies liées au manque d'hygiène et au manque de soins médicaux.
Risques naturels : séismes, volcanisme, inondations, mouvements de terrain.
Réglementation stricte (POS, PLU, PPR en France).
Risques technologiques : industries, réseaux, stockages divers, circulation (TMD)…
Ancienne réglementation (XIXe siècle).
Directives européennes SEVESO I et II, transposées dans la réglementation française, mais des problèmes demeurent (effet domino).
Peu de connaissance des risques, prévision, protection et prévention insuffisantes. Peu ou pas de réglementation ou d'aménagement urbain prenant les risques en charge. Les acteurs sont mal identifiés.

Problème grave du foncier et de sa maîtrise : détournement des aides, corruption ; réglementations non appliquées
Risques technologiques peu connus, liés parfois à des industries implantées par les pays riches.

L'environnement urbain : l'exemple parisien

Changeons d'échelle pour évoquer ce thème de l'environnement urbain comme une ressource patrimoniale avec l'exemple du métro parisien 9 . Dès sa conception dans les années 1900 ce métro fut pensé comme un prolongement vertical de la ville et la RATP se présente aujourd'hui comme un acteur urbain.

Le réseau présente une mosaïque de paysages souterrains, reflets des goûts, des choix d'aménagement et des performances de chaque époque. Il est objet de valorisation architecturale et technique (prouesse technique en 1900 et toujours lieu d'innovation technologiques : Eole) et support d'animation culturelle depuis la mise en place en janvier 1998 d'une entité d'ingénierie culturelle née de la volonté de célébrer le centenaire du métro. Elle anime stations, couloirs d'accès et de transits, lieux qui se caractérisent par de fortes contraintes d'aménagement, fonctionnelles, techniques, de sécurité, d'entretien… et patrimoniales. Certains mobiliers comme les stations aériennes les entourages et édicules Guimard ont acquis un statut d'oeuvre culturelle majeure, symbolisant aujourd'hui la Ville lumière au même titre que la tour Eiffel.

Le lien voulu par la direction de la RATP entre le réseau souterrain et la ville se traduit par des réalisations concrètes comme la scénographie en 1996 de la station Arts et Métiers représentant l'intérieur du Nautilus. Ce projet, en collaboration avec le musée des Arts et Métiers, célèbre la création technique et renvoie à l'environnement littéraire des voyageurs qui ont exprimé leur satisfaction à la RATP par courrier. C'est un exemple de transformation et d'appropriation réussie d'une station de métro.

Vers une architecture naturelle et durable ?

Les tendances nouvelles de l'architecture révèlent parfois des choix en matière d'environnement urbain. Le cas de "l'immeuble qui pousse" à Montpellier illustre bien ce thème.

L'opération (construction de soixante-quatre logements et quarante-sept places de stationnement) s'inscrit en centre ville, dans la Z.A.C. des Berges du Lez en bordure du quartier récent d'Antigone, "en vis à vis direct de vastes espaces boisés naturels où coule la rivière du Lez. Les futurs immeubles devront, par leur architecture, assurer harmonieusement cette transition en insistant sur le traitement paysager ". Les façades ressembleront à du gabion pour assurer cette transition visuelle entre le béton gris du centre ville et l'empierrement rustique des berges de la rivière. Les fenêtres seront placées "en dehors de tout présupposé géométrique, le langage urbain par excellence".

Les façades en béton sont conçues pour permettre l'accrochage de la végétation. "Entre les pierres de lave de Turquie, qui comme la pierre ponce est très poreuse, j'ai disposé plus de deux tonnes de graines de Sedum", raconte E. François 10 , l'architecte-paysagiste du projet. Un grillage inoxydable retient les milliers de plantules. Le Sedum est une plante de rocaille, bien adaptée au climat méditerranéen car peu gourmande en eau. La paroi présente de profondes rainures où l'eau peut circuler. Un arrosage automatique, enrichi en engrais, est prévu 1h/jour (la nuit) et l'étanchéité intérieure a été renforcée pour éviter les infiltrations. Enfin, les "plantes aromatiques pourront être plantées à même la façade : il suffira d'ouvrir la fenêtre de la cuisine et de se servir coté mur". La mise au point d'une telle façade végétalisée a nécessité de nombreuses études, et fait l'objet d'un avis technique expérimental délivré par le Centre scientifique et technique du bâtiment.

Vers de nouveaux paysages agricoles urbains

Les espaces péri-urbains se voient investis de missions nouvelles, engendrées par la demande sociale de nature, en réaction à une croissance urbaine rapide depuis 1945. Les massifs forestiers proches de Paris ont déjà connu un tel changement d'identité et de fonction au XIX° siècle : ils ont gardé leur physionomie, or leur véritable production n'est plus du bois ou du gibier mais des loisirs. Ils sont devenus urbains, sans pour autant être bâtis. On débouche ainsi sur la notion de campagnes urbaines, territoires de production agricole voués en priorité à satisfaire les attentes urbaines, en matière de paysages, mais conservant leur autonomie économique, fondée pour partie sur leur production agricole : cela se traduit par le développement de fermes pédagogiques, de forêts privées, de fermes ouvertes au public urbain qui vient y faire son marché, de jardins familiaux. C'est un aménagement agri-urbain de la ville, riche et varié. De tels usages sont en rupture avec deux principes traditionnels d'aménagement urbain :

un principe paysagiste, qui élimine habituellement l'agriculture de l'espace urbain, quitte à en reproduire certaines formes stylisées dans ses parcs et jardins ;

un principe aménagiste qui fragmente l'espace urbain en autant de zones que de fonctions identifiées (production, récréation, éducation, résidence..).

De quelques nuisances chroniques plus ou moins bien connues

La pollution de l'air en ville est un thème maintenant classique pour évoquer les nuisances urbaines chroniques. Sans oublier la réalité du phénomène et son augmentation probable (la Chine n'a encore que 0, 9% de sa population équipée d'une automobile…), il faut rappeler que la connaissance du contexte historique est indispensable pour une bonne évaluation géographique des problèmes actuels.

Dans beaucoup de pays industrialisés cette pollution est en baisse par rapport au XIXe siècle, grâce à la réduction des émissions industrielles et malgré l'augmentation du trafic routier. Le bruit, thème émergent grâce à de nouveaux outils de mesures et de nouvelles normes, apparaît aujourd'hui comme une nuisance urbaine importante, au moins dans certains pays développés, comme en témoigne le nouveau plan national d'action contre le bruit lancé en octobre 2003 par la ministre française de l'Écologie et du Développement durable.

Une nuisance en augmentation, quoique moins connue, est constituée par le risque aviaire, ou comment assurer une cohabitation harmonieuse entre les citadins et les étourneaux, les pigeons et autres goélands argentés ! Les méfaits du nourrissage des pigeons, image emblématique de certaines grandes villes, existent, et les agglomérations se sentent souvent démunies face à ces problèmes. P. Clergeau 11 montre bien la nécessité d'une réflexion et d'une gestion globale sur ces questions, ne séparant pas milieu rural et milieu urbain comme cela a longtemps été le cas par le passé. En effet, les populations d'oiseaux qui posent problème s'alimentent souvent dans la campagne proche, et, de manière générale, s'avèrent être de bons indicateurs biologiques des échanges ville-campagne. Une gestion adaptée doit donc être menée à l'échelle appropriée, qui n'est pas celle du seul espace urbain. Une lutte intégrée appliquée aux oiseaux implique au moins trois exigences. Tout d'abord, assurer le suivi des populations dans les zones à risque. Pratiquer ensuite une gestion raisonnée des interventions sur les oiseaux : l'effarouchement systématique des dortoirs d'étourneaux dès qu'il y a une plainte de riverain, méthode longtemps pratiquée, déplace le problème vers un autre quartier parfois plus sensible, voire entraîne l'accoutumance des oiseaux. Enfin, il faut une gestion des ressources utilisées par les oiseaux (supports des dortoirs, nourriture) associant mesures curatives (protections mécaniques, effarouchements ciblés) et mesures préventives (choix d'espèces plantées plus facile à protéger, semis de cultures non attractives pour les oiseaux aux alentours des dortoirs ruraux). Une démarche appliquée fondée sur ces principes de gestion a été testée avec succès notamment à Rennes ou à Perpignan. Ce type d'exemple montre bien la nécessité d'aborder cette question des nuisances urbaines de manière systémique et globale. La question des risques est encore plus emblématique de cette nécessité.

Les risques naturels et les risques technologiques

L'environnement urbain, c'est aussi l'accident d'AZF à Toulouse ou les villes du Languedoc inondées. Rappelons que le rapport Ponton établi après l'inondation de Nîmes en 1988 précisait la liste des agglomérations exposées à ce type d'inondation par ruissellement urbain : Vaison-la-Romaine (1992), Béziers et les villes de l'Aude et des Pyrénées-Orientales (1999), Montpellier (2003). Cette question des risques en ville permet d'aborder plusieurs thèmes transversaux :

Le poids des héritages dans la géographie urbaine actuelle est très fort en matière de risque industriel : des sites aujourd'hui en plein cœur du tissu urbain ne l'étaient pas lors de leur installation. De nombreux exemples peuvent être pris autour de Lyon : la réglementation mise en place par Napoléon Ier et développée par la suite n'a pu empêcher la croissance urbaine de la fin du XIXe siècle d'absorber ces sites sensibles.

En matière de risques naturels, on peut s'intéresser au poids respectif à accorder aux différents facteurs à l'origine des catastrophes. Les géographes qui travaillent sur les inondations méditerranéennes ont montré la permanence de phénomènes météorologiques extrêmes depuis plusieurs siècles. Même si la question du changement climatique global est pertinente, il convient de la remettre à sa place face au développement des zones urbaines imperméabilisées, loties de maisons individuelles sans étages, alors que le bâti traditionnel méditerranéen réservait le rez-de-chaussée aux animaux, au matériel agricole. Les aménagements mis en place depuis 50 ans ont un rôle plus immédiat et sensible aux échelles régionales européennes, surtout si l'on souligne que les infrastructures mises en place contre les crues ces 30 dernières années en France l'ont été dans un contexte d'années aux crues plutôt moins nombreuses et moins fortes que des décennies passées observées au XIXe siècle. Les micro-oscillations climatiques sont normales : on ne peut considérer les paramètres naturels comme fixes dans une perspective d'aménagement urbain durable.

un environnement urbain riche d'incertitudes par le cumul des différents risques. La plupart des agglomérations sont exposées à plus d'un risque naturel ou technologique, comme on peut le voir en consultant par exemple le dossier communal de synthèse (DCS) de Narbonne sur le site http://www.aude.pref.gouv.fr/ddrm/. Que dire alors de villes comme Mexico ou Quito ? Lorsque la réglementation ou la prévention existent, comme en France, elles traitent souvent les risques de manière thématique et segmentée : "l'effet domino" est encore peu pris en compte dans de nombreux pays.

L'écart reste toujours très fort entre le rythme des transformations urbaines, parfois extrêmement rapides comme à Shanghai ou à Yinchuan, et le rythme de la production de connaissances et de mesures opérationnelles, de plan de gestion urbaine. Les études sur la vulnérabilité et son augmentation énorme liée à la concentration urbaine sont encore très, trop peu développées compte-tenu des enjeux humains et économiques.

Nouvelles approches géographiques face aux problèmes d'aménagement urbain

Aujourd'hui, l'environnement urbain est de plus en plus l'objet de réglementations, orientant également l'aménagement du territoire. La France dispose d'un héritage législatif datant du milieu des années 1970. Il s'inscrit dans une approche conservatoire et contraignante (premières lois sur la protection de la nature et des paysages) qui s'élargit peu à peu à la gestion des ressources naturelles (lois sur l'eau, les déchets, le bruit en 1992) pour tenter aujourd'hui de mieux inclure les préoccupations environnementales dans la planification des territoires (loi sur l'air de 1996). Ainsi, la loi sur l'aménagement du territoire de 1999 affiche-t-elle dans son titre le mot durable. Elle engage notamment l'Etat à gérer à long terme les ressources naturelles et les équipements collectifs. Par ailleurs, on ne peut plus aujourd'hui aborder les relations ville-environnement en omettant la question foncière (l'habitat informel de grandes villes comme Mexico ou Quito) et le jeu complexe des acteurs locaux.

Tous ces exemples montrent bien la complexité des problèmes environnementaux qui se posent en ville et la nécessité d'analyses croisées (trans- ou pluri- disciplinaires) pour comprendre les enjeux actuels.




  1. Wheatley Paul (2001), The places where pray together, University of Chicago Press XVIII.
  2. Eliade Mircea (1965), Le sacré et le profane, Gallimard, Paris.
  3. Michel Ragon (1975), L'homme des villes, Albin-Michel, Paris
  4. Berque Augustin (1990), Médiance. De milieux en paysages, Reclus, Paris.
  5. La Charte d'Athènes, adoptée lors du 1er congrès international des architectes et techniciens des monuments historiques en 1931, comporte 7 résolutions, appelées aussi Carta del Restauro.
  6. Corbin Alain (1986), Le miasme et la jonquille, Champs. Flammarion. Paris.
  7. "Il y a beaucoup de rues qui, pour la saleté, la noirceur et les mauvaises odeurs ne peuvent être comparées qu'à d'étroits canaux, percés dans un sombre fumier" : A.Young. Voyages en France 1788. (Clermont Ferrand)
    "Il faut avoir parcouru ces lieux d'infection pour savoir ce que sont ces résidus ou produits que l'on peut appeler les excréments d'une grande ville, et pour connaître quelle est au physique l'incommensurable augmentation de malpropreté de puanteur et de corruption qui résulte du rapprochement des hommes". Thouret. (même époque)
  8. De tous les progrès dans le traitement de l'eau et de l'air en particulier, les villes des pays du Sud sont encore largement à l'écart et pas seulement dans les bidonvilles.
  9. Le Mouël E., 2001 : La culture dans le métro, mémoire de DESS Métiers du développement culturel et du tourisme. Université de Cergy-Pontoise, 56 p.
  10. http://montpellier-histoire.com, rubrique architecture, item Construction végétale sur le bord du Lez.
  11. Clergeau P., (1995) : La maîtrise des oiseaux en milieu urbain, n°26, déc. 1995, pp. 5-12. Les nuisances entraînées par les fortes concentrations d'étourneaux ou de goélands en ville.


 

Actes du colloque - Éduquer à l'environnement, vers un développement durable 17-19 décembre 2003

Mis à jour le 15 avril 2011
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