Séminaire « Enseigner le chinois »

"Y'a pas photo" L'utilisation de l'image en cours de chinois

Françoise Audry-Iljic, professeure de chinois, lycée Jeanne-d'Albret, Saint-Germain-en-Laye, académie de Versailles

Une rapide comparaison avec les manuels des autres langues suffit pour constater que, malgré quelques avancées récentes remarquables, l'image reste la parente pauvre de nos manuels de chinois, quand elle n'en est pas la grande absente : les images y sont peu nombreuses, elles occupent une surface très faible par rapport au texte, leurs fonctions sont limitées, il n'y a pas de couleurs, rien que des dessins au trait en noir et blanc, bref au propre comme au figuré : "Y'a pas photo ! "

Il en résulte non seulement un manque à gagner pédagogique évident, mais aussi un "déficit d'image" très sensible chez nos élèves, tant en matière de représentation de la Chine et des Chinois que d'image de marque de la langue elle-même et de son enseignement. Tout en les privant d'une autre voie d'accès au sens, cet état de fait contribue, par contraste avec ce qu'ils connaissent dans les autres langues qu'ils étudient, à leur donner du chinois une image austère, voire hermétique et désuète, une image d'un temps d'avant l'image.

Avec l'arrivée sur le marché des moyens multimédias et alors que déferle dans la presse et à la télévision, particulièrement en cette année de la Chine, une véritable avalanche d'images, il apparaît urgent de réfléchir à la place de l'image dans notre enseignement, à son statut et à ses fonctions. C'est l'objet de cet atelier. Afin de nourrir nos réflexions communes, je reviendrai dans un premier temps sur les pratiques dans les manuels français avant d'ouvrir, dans un deuxième temps, le champ des possibles à partir de quelques exemples concrets.

La situation peut sembler en effet paradoxale à notre époque où l'image est partout. Par-delà les contraintes matérielles évidentes (étroitesse du public et faible rentabilité de l'édition), il faut en chercher les raisons dans l'histoire même de l'enseignement du chinois, une histoire didactique marquée à la fois par une grande jeunesse - après tout cela ne fait jamais que quarante ans que le chinois est enseigné dans le secondaire - et par une alternance de périodes d'isolement et de rapprochement des grands courants de la didactique des langues.

Par la force des choses, l'enseignement a précédé la réflexion didactique, et quel que soit le talent des pionniers, leur sens inné de la pédagogie, ils ou elles ont dû faire avec les moyens du bord techniques d'une époque où la photocopieuse et le traitement de texte n'existaient pas, et où les effectifs ne permettaient pas d'envisager des tirages décents. Éditer du chinois c'était déjà beaucoup, alors des images... Rien d'étonnant dans ces conditions que, dans le tout premier manuel de chinois destiné aux élèves des lycées, le Manuel élémentaire de chinois (1965) de P. Bourgeois mi-tapuscrit (pour le français) mi-manuscrit (pour le chinois), il n'y ait pas d'image hormis une carte.

Ce n'est que dans la décennie suivante que vont paraître successivement deux manuels, Hanyu shiting keben ("Méthode audiovisuelle de chinois") chez Didier, en 1974 et Passeport pour la Chine aux Éditions Langages Croisés, en 1980, inspirées respectivement par la méthode structuroglobale audiovisuelle (SGAV) et les travaux du Credif, pas spécifiquement destinés aux lycéens d'ailleurs, et avec eux les premières images. Dans la perspective audiovisuelle qui est celle de ces manuels, ces images sont une succession de vignettes didactiques destinées à permettre de comprendre le contenu de ce qui est dit sans passer par le français. Ce ne sont pas des images réalistes de la situation, et si elles laissent paraître ici ou là un élément "couleur locale" (un chapeau chinois par exemple), ce n'est pas dans le but de délivrer une quelconque information sur le plan de la civilisation, mais pour utiliser un stéréotype qui fait comprendre que le personnage en question est un Chinois.

En réaction à ces méthodes, qui écartent ou relèguent les caractères et l'apprentissage de l'écriture hors du champ de la méthode, vont apparaître dans la période suivante des méthodes qui placent les caractères au centre de l'apprentissage de la langue, le cours de Lyssenko à Paris - VII, puis la Méthode d'initiation à la langue et la culture chinoises de Joël Bel Lassen. Cette dernière constitue une véritable révolution : première méthode à être bâtie sur un programme (lexical) défini pour le secondaire, elle est aussi la première à faire usage d'images authentiques, c'est-à-dire qui proviennent pour la très grande majorité de sources chinoises et n'ont pas été dessinées ad hoc. La très large diffusion de ce manuel, son caractère novateur en franche rupture avec les méthodes précédentes, méritent qu'on s'arrête sur la nature et la fonction des images dans celui-ci.

On notera qu'elles occupent pratiquement toujours la même place, une pleine page de gauche et au début de chaque leçon, en regard du texte avec lequel elles entretiennent un rapport thématique plus ou moins vague, et rythment littéralement le livre. Décoratives et séduisantes, elles lui apportent sa part de rêve. Elles présentent la caractéristique d'être à la fois datées, au sens où elles ne représentent pas la Chine actuelle même pour les plus modernes d'entre elles (et ce dès la parution du livre) et non datées, au sens où des représentations d'époque très différentes se succèdent sans indication. En l'absence de date, de source et de légende, les contenus culturels qu'elles véhiculent demandent donc une intervention de l'enseignant. Mais le plus intéressant c'est la nature formelle de ces images. Pour illustrer son ouvrage, l'auteur a puisé à la source de la tradition chinoise du dessin au trait. C'est le type de dessin qui a servi à la gravure des illustrations de nombreuses éditions anciennes et dont s'est inspiré par exemple Van Gulik pour dessiner les illustrations des Aventures du juge Ti. Jusqu'à une date récente, c'est ainsi qu'étaient dessinées toutes les BD chinoises, et avant la signature par la Chine de la convention sur les droits d'auteur, des éditions pirate de Tintin par exemple ont été recopiées et éditées en Chine en noir et blanc. C'est cette technique qui est appliquée aux images des pages 192 et 214, reprises d'une série de gravures en couleur représentant les petits métiers de Pékin du temps jadis. Le livre emprunte donc des images mais aussi un style et un procédé tout à fait dans la tradition chinoise. Le procédé de réduction au trait d'un original en couleur, qui permet de reproduire des documents existants à moindre coût, sera repris d'une façon un peu différente dans Le chinois autrement de Y. Wintrebert et Lei Ruian.

On retrouve ce style de dessins, empruntés aux bandes dessinées ou autres, dans les cours du Cned et dans deux manuels plus récents, C'est du chinois ! de Monique Hoa (1999) et Ping et Pang de Catherine Meuwese (2000), deux ouvrages dans lesquels l'image occupe une place moins importante en termes de surface par rapport au texte mais où elle est directement sollicitée à l'occasion d'exercices de compréhension et d'expression, ou pour illustrer un point de civilisation, ce qui lui confère une fonctionnalité et une dimension supplémentaire. Monique Hoa introduit même la présentation d'un dessinateur connu : d'auxiliaire le dessin devient sujet. L'art populaire du papier découpé, jeu de pleins et de vides, lui aussi aisément reproductible en noir et blanc, est également fréquemment utilisé. Il est assez emblématique d'un usage décoratif de l'image dans les manuels de chinois.

Avant de passer à un nouveau tournant dans l'histoire des manuels et de l'image représentés par Le Chinois autrement (2001) et Le Chinois vivant (2003), il faut d'abord dire un mot de deux autres facteurs d'influence : les manuels chinois et l'introduction il y a quelques années du commentaire d'image à l'oral du Baccalauréat. Les manuels de Chinois langue étrangère publiés à Pékin ont été longtemps en usage en France. Le Manuel de chinois rédigé par l'université de Pékin paru en 1964, contemporain de celui de madame Bourgeois, ne comportait lui non plus aucune illustration, pas plus que le Manuel de chinois fondamental. Il faudra attendre le Manuel de chinois pratique de l'Institut des langues étrangères de 1981 pour voir apparaître des images, toujours en noir et blanc, très démodées dès le départ, mais dessinées ad hoc. Elles illustrent le contenu de la leçon, mais sont aussi présentes dans les exercices d'expression guidée en particulier. Malgré la grande austérité des dessins, on voit poindre une autre fonction pour l'image : l'image support d'expression. C'est aussi cette fonction que les nouvelles épreuves du baccalauréat firent entrer dans la pratique, en marge des manuels. Avec le commentaire de document, c'est la photo, photo-reportage des magazines ou photo personnelle des enseignants, qui est entrée massivement dans la classe, induisant des pratiques pédagogiques et même des contenus linguistiques nouveaux (l'emploi de phrases descriptives avec un verbe suffixé en -zhe par exemple, relativement marginalisé auparavant), généralisés du fait de l'examen. Des travaux du groupe de recherche de l'INRP sur le sujet, il ne reste pas trace dans les manuels, en dehors d'un exemple type reproduit en annexe de la Grammaire mode d'emploi. Ces images n'apparaissent pas dans les livres simplement parce que en dehors même des problèmes de crédits, la reproduction de photos, a fortiori en couleur, représente évidemment un coût d'édition trop élevé par rapport aux tirages escomptés. C'est ce point précis que va très astucieusement contourner Y. Wintrebert dans Le Chinois autrement (2001) en faisant une très large place à l'image, dans la continuation à la fois du manuel de Joël Bel Lassen, dont il est un complément agréé, et de l'héritage de l'usage du document iconographique des épreuves du Baccalauréat. Comme dans la Méthode d'initiation à la langue et la culture chinoises, l'image occupe la page à gauche du texte de la leçon. En noir et blanc, elle utilise de façon systématique le procédé qui consiste à reproduire une image en ne gardant que le trait de contour, sauf que cette fois c'est la Chine actuelle qui entre en scène, c'est la photo-reportage qui est là sous le dessin, sous-jacente au dessin. C'est pour cela que l'on peut dire que, bien qu'il n'y ait qu'une seule "vraie" photo, celle de la couverture, celle-ci est représentative de la démarche de l'auteur. Comme dans la Méthode d'initiation à la langue et la culture chinoises, elle n'est pas l'illustration du texte avec lequel elle n'a parfois aucun lien même lointain, en revanche elle est accompagnée de questions qui en font un support d'expression qui la situe davantage dans la perspective des épreuves du Baccalauréat (même s'il ne s'agit pas forcément d'en faire un commentaire en bonne et due forme) que dans celle de la construction d'un récit à partir de plusieurs images.

En passant de la vraie photo au dessin au trait, on perd la couleur, la texture et le volume, mais on y gagne en lecture, et la main du dessinateur confère à l'ensemble son unité. Outre le dessin-reportage, il est fait un usage secondaire non négligeable du dessin pour illustrer les points de civilisation, qui permet de se familiariser avec la représentation que les Chinois se sont donnée de Confucius par exemple. Cet usage de l'image est également présent dans les pages de civilisation Ping et Pang de C. Meuwese (Cf. par exemple la représentation traditionnelle de Fuxi).

Bien que très différent, Le chinois vivant (2003) a un point commun avec Le chinois autrement : contrairement à ceux de Joël Bel Lassen, du Cned, de Monique Hoa et Catherine Meuwese, qui utilisaient des documents authentiques, il a été fait appel à un dessinateur pour réaliser les illustrations, mais dans une perspective très différente qui s'explique par le fait que, alors que le livre de Y. Wintrebert est un recueil de textes et d'images d'actualité pour élèves ayant déjà des rudiments de chinois, le livre d'Isabelle Rabut, Wu Yongyi et Liu Hong, conçu pour les débutants, se réclame d'une approche communicative.

Les wagons de la didactique du chinois se raccrochent au train de la didactique des langues en général, mais sans négliger les spécificités du chinois Pour la première fois en France des manuels issus de ces deux courants ne vont pas alterner dans le temps mais arrivent simultanément sur le marché. Même si le public visé n'est pas le même, on arrive à un carrefour d'influence, un moment historique qui coïncide par hasard avec une très rapide évolution des matériaux en Chine aussi, où l'image est de plus en plus présente, entre autres de façon très importante dans des workbooks à l'anglosaxonne, et on peut penser que cela aussi aura une influence dans le futur sur les méthodes utilisées en France. Pour l'heure, l'image, même limitée au dessin, même en noir et blanc, même dans une proportion et un usage encore restreint par rapport à ce qui se passe dans les autres langues, a d'ores et déjà conquis un droit de cité dans nos manuels et dans notre enseignement.

Bref, on se rapproche de ce qui se fait ailleurs, même si c'est toujours sans photo et sans couleur. Mais on est encore loin de tout ce que l'on pourrait faire. Dans cette deuxième partie, à travers quelques exemples, je vais tenter d'ouvrir quelques pistes et plaider pour une utilisation beaucoup plus large de l'image dans notre enseignement. Je montrerai au passage d'une part que le manque de moyens, de photo et de couleur, n'est pas un obstacle rédhibitoire, et d'autre part que l'image offre même pour l'enseignement du chinois des possibilités particulièrement intéressantes, et enfin que, si nous avons besoin d'images, les images aussi ont besoin de nous.

Même si comme on l'a vu, la place, le rôle et la nature de l'image dans les manuels de chinois sont d'abord le résultat de contraintes matérielles et d'influences extérieures, plus que le fruit d'une réflexion directe sur l'apprentissage de la langue, le manque de moyens n'est pas en soi un obstacle insurmontable à une utilisation de l'image riche et innovante. J'en veux pour preuve le Hanyu rumen sishi ke (1988). Dans ce manuel de facture modeste, imprimé sur un très mauvais papier, l'image (des dessins en noir et blanc exclusivement) est à toutes les pages, de bout en bout, que ce soit comme support de l'apprentissage phonétique, pour illustrer une situation ou comme point de départ de la leçon ou dans des exercices de vocabulaire, de répétition de structures grammaticales etc. Le dessin apporte à chaque fois de la variété et un "plus" culturel. Non seulement il permet d'éviter le recours massif à la langue maternelle, mais il permet de donner à l'exercice une dimension pluridirectionnelle et beaucoup d'agrément. Tel exercice à base d'images représentant des couples de verbes de qualité (gros/maigre, riche/pauvre etc.), permet à la fois de pratiquer la structure "sujet-hen-verbe de qualité" mais aussi d'apprendre en même temps par paires un certain nombre de mots de vocabulaire ; un autre, intitulé "Son dimanche" p. 228, permet à la fois de présenter sur le plan lexical les activités d'une journée et de s'exercer à l'emploi du suffixe d'accompli -le dans un de ses emplois les plus représentatifs, la succession d'actions dans le discours narratif. L'apprentissage du suffixe -guo se fera tout naturellement à l'aide de silhouettes de lieux célèbres. Le manuel exploite à fond les qualités propres au dessin par rapport à la photo, notamment la possibilité de styliser la réalité, la rendant ainsi plus lisible et plus drôle : le gros est rond comme une boule, le maigre plus maigre qu'un Giacometti. Les dessins, peu réalistes, tiennent des cartoons, et il y a quelques véritables caricatures d'artistes, comme Lu Xun ou Qi Baishi. Au fil des pages toutes ces vignettes constituent de fait une sorte d'imagier culturel. Mais plus que tout autre chose, ce qui caractérise le livre, c'est l'intégration des différents objectifs à travers l'utilisation de l'image, qui permet de redoubler d'efficacité. Simples, efficaces et pleins d'humour, les dessins jouent un rôle essentiel dans la méthode, les supprimer la rendrait largement impraticable et aride. Pourtant, malgré cette remarquable réussite, et le fait que les dessins soient conçus spécialement pour la méthode, aucune mention n'en est faite dans la préface et on ignore jusqu'au nom du dessinateur : l'auteur lui-même peut-être ? C'est que l'objectif que celui-ci revendique est, comme il le dit dans la préface, d'éviter avant tout au maximum les explications, réduites à quelques lignes à peine en fin de chapitre. Et le dessin lui permet incontestablement d'atteindre cet objectif. Tout en court-circuitant la langue maternelle, et donc en minimisant les interférences de celle-ci, il permet de gagner un temps considérable. Bref il constitue un formidable raccourci : en apportant aussi souvent que possible un "plus" culturel, il permet de faire d'une pierre deux ou trois coups et de travailler le lexique, la grammaire et en même temps la civilisation. C'est là que les possibilités offertes par l'image dans l'enseignement des langues s'avèrent particulièrement intéressantes pour le chinois. D'abord parce que plus la réalité est lointaine et la différence culturelle importante, plus l'image, substitut de la réalité permettant de faire entrer cette réalité dans la classe, est nécessaire. Ensuite parce que, dans l'enseignement d'une langue non alphabétique comme le chinois, où l'acquisition de l'écriture et du lexique accapare une bonne part du temps, le gain de temps est crucial.

Mais d'autres caractéristiques encore de l'écriture et de la grammaire chinoises devraient nous inciter à recourir à l'image. À commencer par le fait que les sinogrammes eux-mêmes sont des images graphiques de l'objet. Même quand ils ne dérivent pas directement du dessin de celui-ci, et même lorsqu'ils contiennent une indication phonétique (une allusion à leur prononciation), ils ne sont pas la transcription de celle-ci. Ils renvoient directement au sens, ils ne passent pas par le son pour accéder au sens. C'est le sens, la référence commune qui crée le lien entre le signe et le son, et non le son qui sert d'intermédiaire, le caractère n'est pas notation du nom de l'objet, mais une image visuelle indépendante de l'image sonore. C'est pourquoi il est particulièrement intéressant de travailler à la fois la prononciation et la mémorisation sonore et visuelle. C'est ce que je fais depuis plusieurs années en faisant découvrir aux élèves les sons du chinois en projetant des diapositives représentant des objets et les caractères correspondants, accompagnés de la prononciation. En exploitant les ressources offertes par ce procédé, on peut travailler de façon ludique en même temps la discrimination des phonèmes et des tons (initiation à la prononciation), la prise de repères visuels (initiation à la reconnaissance des caractères), et la mémorisation de l'association du signe, du son et du sens. Des tests d'association son-image, et image-caractère permettent de tester la mémoire auditive et visuelle des élèves, de déterminer leurs aptitudes individuelles, de mesurer leurs progrès. Au passage, le choix des images permet de donner à voir des objets typiquement chinois (une tasse beizi et une couette chinoises beizi par exemple), de faire découvrir un découpage lexical différent de la réalité (beizi recouvrant tous les verres, tasses etc.) ou des traits grammaticaux (une ou plusieurs tasses, une ou plusieurs couettes, c'est pareil, le pluriel n'est pas marqué).

D'une manière générale, la grammaire du chinois se prête particulièrement bien à l'utilisation de l'image. On est donc étonné de constater combien celle-ci est peu utilisée pour enseigner les directionnels par exemple. Quoi de plus parlant pour illustrer l'emploi de lai et qu qu'un plan de face ou de dos ? Mais il est possible d'aller beaucoup plus loin. Dans une étude menée avec Robert Iljic sur les phrases en ba, nous avons montré, en marge du travail sur la langue, que l'image pouvait être utilisée à la fois comme représentation icônique de la structure de la phrase, pour littéralement donner à voir l'ordre des mots, et pour faire comprendre dans quel contexte il est opportun ou non d'employer cette tournure. Voir c'est appréhender directement et synthétiquement la situation, et non abstraitement et successivement comme quand on en parle. Or le dessin est un mode d'expression avec lequel nos élèves sont particulièrement familiers. À l'occasion, on peut même leur demander de produire eux-mêmes des "dessins grammaticaux".

Mais si le mode d'expression leur est familier, ils ont néanmoins besoin de nous pour interpréter ce qu'il voient. Il fut un temps où les images de la Chine étaient relativement rares. Ce n'est plus le cas. Pas une semaine ne se passe sans qu'un magazine ou une chaîne de télévision ne consacre un reportage à la Chine. Le professeur n'est plus le seul ni le principal pourvoyeur d'images. Pour autant, ne faisons pas l'erreur de croire que parce qu'il y a beaucoup d'images dans les médias (et que l'image n'est plus obligatoire au baccalauréat), nos élèves auraient moins besoin que nous en introduisions dans la classe. Pour ma part j'insisterais plutôt sur la nécessité impérieuse d'introduire une bonne dose d'images choisies, et surtout mises en résonance avec d'autres et commentées. Car la meilleure des images n'est jamais qu'un minuscule fragment d'une réalité que nous voyons avec ce que nous savons, et que nos élèves ignorent. Dans son Antimanuel de français, Claude Duneton illustre de façon magistrale le danger d'interprétation des "morceaux choisis" à l'aide de deux photos justement. Sur la première, sans légende, on voit jusqu'à la taille un Noir grimaçant de douleur, le buste renversé en arrière. On jurerait qu'il vient de recevoir une balle dans le dos. Photo suivante, le plan s'élargit, c'est un coureur à l'arrivée d'un marathon... Malgré la relative abondance des images, chaque image est partielle et sa lecture complètement faussée volontairement ou involontairement.

En dehors des photos, il est nécessaire aussi de familiariser nos élèves avec la manière dont les Chinois se représentent et représentent le monde. Eh non ! Les Chinois ne se dessinent pas avec les yeux en amande et du coup nos élèves ont du mal à les reconnaître comme tels sur des dessins chinois. Comme ils se trompent sur le sexe des personnages coiffés et habillés à l'ancienne, comme le "blanc" du ciel les abuse dans une peinture traditionnelle et leur fait prendre la nuit pour le jour, la pleine lune pour le soleil...

L'image peut donc et doit être "travaillée". Prenons un type d'image peu utilisé en chinois, la reproduction de peintures justement, si présentes dans les manuels d'espagnol ou d'italien. On en trouve un exemple dans un manuel russe avec le tableau Visite à un ami de Qi Baishi (rebaptisé ici Hui jia), accompagné d'un dialogue dont la première partie, descriptive, permet un travail sur les locatifs, les phrases d'existence et de localisation, tandis que la seconde sort du tableau pour donner des informations simples sur l'auteur et son oeuvre, indiquer que c'est lui qui a écrit les caractères en haut à gauche etc., ceci donne à la fois des éléments d'ordre culturel et permet d'introduire d'autres structures grammaticales. On voit d'emblée le plus culturel que cette reproduction apporte à la description d'image. Le texte est accompagné d'une image "secondaire", un portrait de Qi Baishi (dessin au trait, encastré dans le texte) le représentant en train de dessiner ses célèbres écrevisses. Cette vignette apporte des compléments culturels (portrait du peintre, thème récurrent de son oeuvre) tout en pouvant servir de base à un réemploi des éléments du texte. Mais on peut faire un pas de plus en demandant aux élèves de décrire une image analogue, bien que différente, d'un peintre d'une autre époque, par exemple Yue shang de Sun Kehong (1532-1610). Par-delà l'entraînement linguistique, l'exercice fait ressortir l'analogie entre les deux oeuvres : une petite maison basse dans un jardin, clos d'une enceinte, dans lequel s'ouvre une porte, un homme à la fenêtre et un autre au milieu de la cour, un univers de recueillement à la fois dans et hors de la nature. Le mur répond à la palissade, les arbres remplacent les bambous, pas de vraie montagne au fond mais une jiashan, plus de toit de chaume mais des tuiles. On n'est peut-être pas dans la même région, mais on est bien dans le même genre pictural, une même tradition : jour ou nuit peu importe, le fond est blanc et à même ce fond quelques caractères, de l'écrit sur de la peinture. Ouvrez Le Jardin dans un grain de moutarde et avec des éléments choisis dans ce célèbre manuel de peinture, composez un tableau analogue qui vous servira pour un contrôle, par exemple, et vous ferez véritablement toucher des yeux à vos élèves cet héritage pictural, le tout en leur faisant travailler de façon plus intéressante les locatifs et autres, même s'ils sont encore loin de pouvoir faire en chinois un commentaire littéraire de la peinture en question. D'une manière générale, utiliser les images en résonance les unes avec les autres, susciter à travers la comparaison la réflexion que permet le recul et faire dégager les analogies, c'est faciliter la transposition des connaissances (savoir utiliser ce que l'on sait pour parler d'autre chose), une démarche fondamentale d'un apprentissage actif.

J'espère avoir montré ici à travers ces quelques exemples concrets tout l'intérêt de l'image. Je n'ai parlé que de l'image fixe. Certaines de ces réflexions peuvent s'appliquer à l'image animée, qui offre d'autres possibilités, mais l'image fixe a sur elle d'autres avantages : elle entretient avec l'oral un lien très souple ; l'arrêt permet la réflexion, lui donne du temps. Elle donne à voir et à comprendre mais aussi à penser et à dire, elle permet d'apprendre de façon plus globale, pluridirectionnelle, plus intuitive, elle sort de la linéarité du discours. Elle peut être un raccourci extraordinaire, un concentré d'information, et faire gagner énormément de temps ; elle contourne la langue maternelle mais aussi agrémente l'apprentissage, nourrit l'imaginaire et fait rêver enfin d'une autre façon que le texte.

Reste bien sûr la question de l'accès à toutes ces images. Le public s'est élargi, mais pas encore au point de nous offrir des moyens comparables à ceux des autres langues. L'accès à certaines illustrations est devenu plus réglementé et plus coûteux, et il reste difficile de donner toute sa place à l'image dans un manuel de chinois. Pour autant cela ne signifie pas que l'image, peu présente dans les manuels, soit absente de la classe, où l'avait pour ainsi dire propulsée il y a quelques années l'interrogation sur document iconographique au baccalauréat. La généralisation des moyens de reproduction, les accords passés par l'Éducation nationale dans le domaine de la photocopie, la généralisation de l'Internet facilitent la tâche des enseignants. Mais cela reste essentiellement de l'ordre de la pratique individuelle de chacun. Or du fait de l'isolement et de la dispersion des enseignants de chinois, documents et réflexions circulent peu, ce qui entraîne dans notre matière, dans ce domaine comme dans d'autres, une déperdition considérable de l'expérience et des innovations. D'où l'importance d'un colloque comme celui-ci, d'où sans doute aussi la nécessité de créer des sites d'échanges pédagogiques sur le Net.

Alors "Y'a pas photo" dans nos manuels ? Il ne faut pas que cela nous empêche d'utiliser l'image ! Il y en aura un jour et le dessin, cela peut être fabuleux !

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Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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