Séminaire « Enseigner le chinois »

Le fait urbain en Chine

Pierre Trolliet, professeur de géographie à l'Institut national des langues et civilisations orientales

Il n'y a pas si longtemps, enseigner la géographie de la Chine consistait à accorder une place importante à la géographie agricole et au monde rural - démarche justifiée s'agissant de quelque 85 % de la population chinoise, importance renforcée, il est vrai, par l'idéologie maoïste. De nos jours, c'est le fait urbain, issu de la formidable mutation des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix, et qui va s'accélérant, qui s'impose en Chine.

L'héritage impérial

À partir de quels héritages cette mutation s'est-elle produite ? Tout d'abord, à partir du phénomène urbain unifié morphologiquement et fonctionnellement (sauf exception) et au moins bimillénaire de la Chine impériale. La ville est conçue comme un rouage du pouvoir dont les fonctions économiques restent marginales, à la différence de l'évolution historique des villes occidentales.

Puis, au milieu du xixe siècle, c'est-à-dire très tard, c'est la fracture ouverte par la pénétration occidentale et japonaise qui investit le réseau urbain-portuaire de la façade littorale puis en Mandchourie : phénomène des ports ouverts ("treaty ports" - il y en aura vingt-cinq à la fin du xixe siècle - puis des territoires à bail. La ville occidentale, à partir des quartiers des concessions, s'y surimpose et finit par phagocyter le vieux noyau chinois ; Shanghai en est alors l'emblème. La fracture est telle que, en 1949, la Chine populaire compte neuf villes "millionnaires" (un million d'habitants et plus) héritées, et sept de ces villes sont situées sur ladite façade littorale 1 , dont les provinces bénéficient de 90 % du kilométrage ferroviaire du pays et les ports, de l'essentiel du commerce et des industries.

Une nouvelle société urbaine s'y constitue : une couche supérieure étrangère ; les bourgeons d'une "bourgeoisie nationale" ; des compradores faisant la liaison ; un prolétariat ouvrier chinois ; un sous-prolétariat, avec, fait nouveau dans la morphologie urbaine de la Chine, une floraison des slums périphériques en contrepoint des quartiers des concessions étrangers luxueux et protégés (extraterritorialité).

Tout le réseau urbain de la Chine intérieure en est coupé, pour l'essentiel, et ses villes restent enfermées dans leurs murailles 2 et dans leurs fonctions traditionnelles. Les historiens occidentaux ont ainsi pu opposer une "Chine bleue" avec sa "civilisation de la côte" à une "Chine jaune", deux Chine juxtaposées, deux mondes urbains décalés.

Le fait urbain depuis 1949

Un siècle après la fracture du milieu du XIXe siècle, l'instauration de la République populaire de Chine provoque une rupture, marquée par deux temps forts en ce qui concerne le fait urbain.

De 1949 à 1978

Les années cinquante voient l'application du modèle soviétique, qui impose deux dogmes en matière d'urbanisation : transformer les villes consommatrices en villes "production" ; les industrialiser sur des bases lourdes, pour rééquilibrer le fait urbain au profit de l'intérieur (tout en développant la classe ouvrière, fondement au moins théorique du nouveau régime).

Un nouveau paysage urbain apparaît ainsi dans les grandes villes et les capitales provinciales. Le tissu intérieur traditionnel sera plus ou mois éventré par quelques grandes artères triomphales le long desquelles vont se dresser les buildings des nouvelles fonctions urbaines : c'est l'inscription du nouveau pouvoir dans l'espace urbain ; l'avenue Chang'an à Pékin en est l'emblème. Les périphéries urbaines voient surgir des quartiers inédits en Chine : des grands ensembles de logements ouvriers associés aux nouvelles unités industrielles (quelque 25 millions de ruraux y seront embauchés au cours des années cinquante, âge d'or qui voit la transformation ipso facto de leur hukou rural en hukou urbain…).

De 1958 à 1978, l'histoire s'accélère et se dramatise, après la rupture sino-soviétique et les coups redoublés de la "pensée Mao Zedong". C'est d'abord le Grand Bond en avant, où l'on s'efforce de diversifier les activités industrielles du réseau urbain de l'intérieur ; il aboutit à la catastrophe que l'on sait mais laisse un héritage toujours opérationnel par le principe développé depuis 1958 d'une extension plus ou moins considérable des territoires municipaux des grandes villes (la municipalité de Pékin passera ainsi de 4 000 km² à 16 000 km² du début à la fin de 1958). À l'époque, il s'agissait de répondre à des impératifs stratégiques et surtout idéologiques, comme "supprimer les trois grandes différences" 3 . Impératifs stratégiques et idéologiques qui ont bien changé depuis lors, mais le dispositif demeure au bénéfice des processus modernes d'urbanisation.

À partir de 1966 se développe la Révolution culturelle prolétarienne, nouveau désastre et qui frappe le monde urbain : la ville est diabolisée, paralysée et de plus en plus délabrée.

Ainsi, à la mort de Mao, la Chine inscrit un nouveau record mondial à son palmarès déjà chargé, celui d'un des plus faibles taux d'urbanisation (qui n'atteint pas 15 %) pour le pays le plus peuplé de la planète. Les héritages historiques et les conceptions idéologiques ne sont pas seuls en cause : c'est aussi la mise en application des années cinquante du hukou, ce "certificat" ou "livret de résidence" qui fixe la population chinoise au lieu de naissance et interdit l'accès des ruraux au monde urbain - sauf migrations très étroitement organisées par les autorités - ainsi donc, si les murailles de pierre des villes chinoises tombent, elles seront remplacées par des "murailles" administratives et policières bien plus efficaces…

L'ère Deng Xiaoping

La mutation fondamentale et décisive interviendra à partir de 1979 avec l'ère Deng Xiaoping qui, en matière d'urbanisation (entre autres) va prendre le contre-pied des politiques urbaines qui ont précédé, en considérant le caractère universel du fait urbain comme fondement du développement, et sa mise en œuvre aux deux extrémités de la hiérarchie urbaine du pays, à savoir : d'abord le développement des villes-clés, les quatorze ports ouverts aux capitaux et au commerce étrangers en 1979 (hérités de la fracture du milieu du xixe siècle), ainsi que cinq zones économiques spéciales (au Fujian, Guangdong et Hainan), formule inédite, ouverture que suivra celle de l'ensemble des deltas en 1984 (et de l'ensemble de la Chine aujourd'hui). Cette nouvelle politique urbaine était alors résumée par un slogan : "Shenzhen prend exemple sur Hong-Kong, Canton prend exemple sur Shenzhen et la Chine prend exemple sur Canton." 4

Puis intervient le développement des "bourgades" (zhen), interfaces villes-campagnes de 20 000 à 50 000 habitants, qui sont aussi bien des zhen traditionnelles, sièges des marchés et des foires, que des zhen instituées, devant être dotées de toutes sortes d'activités, en mesure de revivifier les campagnes et surtout d'y fixer une partie de l'exode déclenché par la décollectivisation de l'agriculture. C'est le slogan Litu bu lixian, en somme, l'application moderne de la formule désormais taboue de "marcher sur les deux jambes".

Une nouvelle morphologie urbaine se développe, d'abord dans les villes-clés où les tours de verre et d'acier surgissent comme des pousses de bambou après la pluie, en occupant d'abord les quartiers centraux où se constituent les CBD ("Central business districts") à l'américaine remplaçant les vieux quartiers traditionnels que l'on rase (avec le funeste sinogramme chai inscrit en blanc sur la façade de la maison condamnée) et dont la population est transférée dans les "villes-satellites" des périphéries plus ou moins lointaines ; en revanche, c'est la pénétration spectaculaire et polluante de l'automobile avec autoroutes intra-urbaines…la modernité, quoi ! Extrême tension socio-économique, mais aussi culturelle, qui se manifeste par le besoin d'édifier aussi des quartiers "en trompe l'œil" de style Song et Ming soigneusement ripolinés et dont la fonction n'est pas seulement touristique comme on pourrait le croire.

Cette nouvelle priorité - et une frénésie - urbaine et industrielle requiert une masse de main- d'œuvre à bon marché, justement libérée par la décollectivisation de l'agriculture du milieu des années quatre-vingt ; un flux de 100 millions et plus, mais en contradiction avec le maintien du hukou qui "paradoxalement" n'est pas supprimé dans cette nouvelle conjoncture, mais "réajusté" 5 , phénomène qui aboutit en 1995 (enquête officielle) à une proportion de près de 60 % de migrants "sans-papiers" dans les villes de leur propre pays.

Une nouvelle société urbaine très différenciée se constitue en contraste vigoureux avec l'homogénéité (apparente) des périodes précédentes :

  • une couche de "nouveaux riches", de "nomenklaturistes" et d'entrepreneurs étrangers habitant de plus en plus des quartiers luxueux, clôturés et bien gardés, nouvelles "cités interdites" en périphérie où se multiplient les terrains de golf ;
  • des "villages" (qui peuvent abriter jusqu'à 50 000 personnes) de communautés provinciales récemment immigrées dans d'autres périphéries et constituées par des filières et selon des modalités qui sont celles de la diaspora historique en Asie du Sud-Est ; -- une classe ouvrière "aristocrate" déchue et jetée par millions au chômage après faillites ou privatisation d'entreprises d'État ;
  • une classe ouvrière issue récemment des campagnes et progressivement intégrée ( ? ) ;
  • un lumpenprolétariat sans papiers ni domicile intégré, nouvelle "classe dangereuse" ;
  • et, c'est essentiel, une nouvelle classe moyenne dont le pouvoir d'achat en plein essor en fait une nouvelle "société de consommation" au point d'alimenter déjà des flux touristiques en Asie du Sud-Est, aux États-Unis et en Europe (surtout en France).

Le taux d'urbanisation hérité (10 à 15 %) est ainsi passé à 38 % au début des années 2000 (c'est le taux de l'Inde) et il atteindra 50 % à l'horizon 2020 6 , le voilà bien le Grand Bond en avant !

En somme, si en Occident l'urbanisation a précédé la "mondialisation" c'est le processus inverse qui se manifeste en Chine, mais une urbanisation chinoise dont la mutation aura demandé quarante ans, tandis qu'elle s'est effectuée sur un siècle et demi en Occident ; formidable contraction temporelle qui peut en expliquer bien des brutalités et des dégâts collatéraux.

Bibliographie

BURGEL G. et al., Villes chinoises, Villes en parallèle, université Paris - X, 1996.
DANIS D.S. et al., Urban Spaces in Contemporary China, Cambridge university Press, Cambridge, 1995.
GENTELLE P., Chine et "Chinois d'outre-mer" à l'orée du xxie siècle, Sedes, Paris, 1999.
SANJUAN T., La Chine, territoire et société, Hachette, Paris, 2000.
TROLLIET P., LE CORRE P., Géographie et géopolitique d'un monde chinois, Les Indes Savantes, à paraître à l'automne 2005.




  1. Les deux exceptions étant les deux capitales de l'intérieur : Pékin, à peine 2 millions d'habitants et Chongqing, siège de la "Chine libre" de 1938 à 1945 ; tandis que Shanghai dépasse déjà 5 millions.
  2. La plupart le seront encore à la fondation de la République populaire.
  3. Différences entre villes et campagnes, entre ouvriers et paysans, entre manuels et intellectuels, dernière instance que le Premier ministre français vient de ressusciter en glorifiant "l'intelligence de la main". !
  4. Depuis les années quatre-vingt-dix c'est (à nouveau) Shanghai le modèle.
  5. Mot-clé comme on sait de la terminologie "langue de bois" depuis 1949…
  6. Le taux d'urbanisation de la France n'est pas loin de 80 %.

Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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