Séminaire « Enseigner le chinois »

L'enseignement du chinois aujourd'hui : état de l'art


Joël Bel Lassen, chargé de mission d'Inspection générale pour le chinois, professeur à l'Institut national des langues orientales

Je ne peux m'empêcher de repenser aujourd'hui à l'année 1976 ou 1977, lorsque le premier chargé de mission de l'Inspection générale, Monsieur Robert Ruhlmann, avait réuni la quasi-totalité des enseignants de chinois dans le secondaire. Nous étions assis autour d'une table ovale, certes assez longue. Aujourd'hui, les choses ont décidément bien changé. Évoquer ce changement à travers ce souvenir anecdotique me fait dire qu'il en va des langues comme il en va d'un paysage.

Comme tout paysage, le paysage des langues et de leur enseignement est l'objet de bouleversements, de recompositions, de secousses, d'émergences et de disparitions. Soumis à des effets micro climatiques, il n'échappe pas aux mutations plus générales qui le transcendent et aux évolutions planétaires. À cet égard, l'essor de l'apprentissage du chinois en est assurément l'une des évolutions majeures, dans un contexte général marqué par la mondialisation des échanges et des communications, la place occupée désormais sur la scène internationale par la Chine des réformes, les aspirations d'une classe moyenne naissante ouvrant des opportunités significatives à la France et à la langue française, et enfin la forte impulsion donnée ces dernières années par les autorités chinoises à une politique de diffusion du chinois langue étrangère.

Si la malédiction de la tour de Babel avait eu pour effet d'associer confusion et diversité linguistique, il est possible que nous soyons aujourd'hui à l'aube d'une nouvelle ère, marquée à l'échelle mondiale par l'extinction de milliers de langues, mais en même temps par une certaine multipolarisation linguistique. Constat doit être fait que la valeur des langues se mesure également à l'aune de leur vitalité, de leur valeur véhiculaire effective, des publications scientifiques, du nombre d'internautes et de publications de sites Internet, des dynamiques générales qui les portent.

Le terme de "mode" qui peut être rapporté aux mutations qui affectent l'engouement pour le chinois trouve vite ses limites et a en fait davantage une valeur descriptive qu'explicative.

La trame historique

D'abord, quelques données historiques afin d'expliquer l'essor du chinois. Rapporté en termes de données chiffrées globales, le chinois reste à une échelle modeste, mais il se détache en termes de progression, dans un contexte de présence de plus en plus marquée de la Chine sur la scène internationale.

Beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts de France depuis qu'à l'aube de la sinologie, le Père Nicolas Trigault a conçu un premier système cohérent de romanisation du chinois, que le Père Joseph Henri Marie de Prémare a signé dès 1728 la première grammaire de référence et que, pour la première fois en Occident, la sinologie a accédé au rang de discipline universitaire, avec la création le 29 novembre 1814 de la Chaire de langues et littératures chinoises et tartares-mandchoues au Collège de France. La première chaire de chinois moderne verra le jour en 1843 à l'École des Langues Orientales, suivie par des gens qui voulaient commercer, des missionnaires et par des étrangers qui voyaient la littérature chinoise comme le domaine exclusif de la France. Aujourd'hui, qu'en est-il ? J'aurai du mal à vous communiquer les effectifs des étudiants apprenant le chinois dans les écoles supérieures françaises, tant les points d'enseignement sont nombreux. À propos des missionnaires, je dirais qu'ils se trouvent devant moi : ils sont ces passeurs évoqués précédemment. Quant à la littérature chinoise, le Salon du livre a montré que le centre de la littérature chinoise en Europe se situe en France, même si l'Allemagne et l'Italie traduisent énormément.

Le 3 juillet 1913, Gao, un jeune lycéen chinois, fut le premier candidat autorisé à présenter le chinois aux épreuves du baccalauréat en Sorbonne. En 1900 est créée à Lyon la première chaire de chinois dans l'enseignement supérieur des Universités, grâce à un financement de la Chambre de Commerce et d'industrie. Près de soixante ans plus tard suivront Paris, Bordeaux, Aix-en-Provence et, plus près de nous, Arras, Nanterre, Montpellier, La Rochelle. Le berceau de l'enseignement du chinois dans l'enseignement secondaire se situe au lycée expérimental de Montgeron. Cette naissance, qui a eu lieu en dehors de tout phénomène de mode en 1958, soit six ans avant l'établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine, va être le début d'une longue marche qui aboutira à ce que l'on peut considérer comme l'une des originalités françaises en matière éducative, à savoir une présence relativement forte du chinois dans le secondaire. La petite histoire nous apprendra que la première enseignante s'appelait Mademoiselle Cheng Yixia, que cette première expérience connut un succès certain, attirant dès la première année 135 élèves. L'idée initiale revenait à une enseignante de philosophie et la prise en charge financière de ce premier enseignement de chinois se fit grâce à des heures de surveillance de cantine. L'essentiel était l'efficacité et le pragmatisme. La première session de chinois du Capes date de 1964 ; une seconde session se tient en 1967 puis, après une interruption de plusieurs années, le concours de chinois reprend en 1974. Il faudra attendre 1999 pour voir la création de l'agrégation de chinois.

Le chinois tel qu'il va…

J'attire votre attention sur les propos d'Étiemble qui datent maintenant de plus de quarante ans : "Si nous voulons survivre sur un globe qui comptera dès demain un milliard de Chinois, ne tardons pas à préparer nos lycéens aux tâches qui seront les leurs…N'accepterons-nous jamais de voir le monde tel qu'il va ? " Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts du Grand Canal impérial depuis cette époque où le chinois était associé à des chinoiseries, à de la pacotille exotique ou encore à une excentricité savante. Aujourd'hui, première langue dans le monde en nombre de locuteurs, le chinois est parlé par 20, 4 % de la population mondiale ; avec la globalisation des échanges, une telle donnée, vieille de plusieurs siècles, commence à faire sens. Près de trente millions de personnes apprennent le chinois en tant que langue étrangère dans 2100 institutions réparties dans 85 pays différents, dont 700 établissements supérieurs aux États-Unis et une centaine en France. La courbe de progression du test international de chinois HSK (Hanyu Shuiping Kaoshi) durant les dix premières années de sa mise en place (1990-2000) est comparable à la courbe de progression de la certification de langue anglaise, le TOEFL (Test of English as a foreign language), lors des dix premières années de sa mise en place.

En Asie, la langue chinoise est d'ores et déjà une langue de communication reconnue. Le chinois est présent dans plus de 95 % des universités japonaises et, en dix ans, le nombre d'universités coréennes offrant un enseignement du chinois sera passé de 90 à 200. Le HSK est incontournable sur le marché du travail en Corée.

L'enseignement primaire

Longtemps, la section internationale franco-chinoise du XIIIe arrondissement de Paris, créée le 17 juillet 1985, fut la seule éclosion du chinois dans l'enseignement primaire. Il y en aura huit à la rentrée prochaine. Nous comptons environ 500 écoliers sinisants en métropole et, si l'on englobe l'enseignement primaire des lycées français de Pékin et de Shanghai, nous arrivons à un total de 1 000 écoliers sinisants. Les premiers programmes scolaires en chinois sont parus en 2002 et je peux vous annoncer que nous ne passerons pas la Saint Sylvestre sans voir la publication des documents d'accompagnement de ces programmes.

L'enseignement secondaire

Dans l'enseignement secondaire, les effectifs d'élèves de chinois connaissent une croissance continue et forte : ils sont passés d'une centaine d'élèves dans les années 1950 à 2700 en 1995, pour passer le cap des 5000 élèves en 2000, le cap des 6 000 en 2001 et atteindre 7000 élèves en 2002. Aujourd'hui, 7631 1 élèves étudient le chinois (enseignement à distance par le Cned non compris). Ces élèves sont répartis dans 142 collèges et lycées. La répartition géographique du chinois est particulièrement équilibrée : elle concernera, à la rentrée 2004, vingt-deux à vingt-trois académies offrant peu ou prou un enseignement de chinois. Il y a dix ans, treize académies seulement offraient un enseignement de chinois. Au-delà de Paris, Lyon, Bordeaux ou Marseille, les implantations du chinois ont pour nom, à titre d'exemples, Pontivy, Roanne, Tarbes, Montargis, Avignon, Arras ou Saint-Denis de la Réunion. À la rentrée prochaine, l'académie de Strasbourg offrira ses premiers cours de chinois et il est possible que l'académie de Nancy-Metz voie également sa première implantation à la rentrée, dans l'enseignement privé.

L'encadrement pédagogique est caractérisé par un essor des effectifs d'enseignants (123 en 2004). J'attire votre attention sur la faible proportion de titulaires (50 % environ), et je crains que nous ne soyons là aussi dans le domaine des records. Il devient nécessaire d'accroître le nombre de titulaires, car nous sommes loin de satisfaire la demande, malgré le passage de trois à quinze assistants. Le chinois fait toutefois preuve d'une remarquable stabilité dans le corps des inspecteurs statutaires : aucun inspecteur en poste en 1954, aucun en 2004.

Les statistiques officielles créditaient le chinois d'une augmentation de 25 % entre 2000 et 2002. Pour ma part, j'estime cette progression à 30,28 %. Vient ensuite l'espagnol (7, 7%), l'italien (6, 5%), le portugais (5, 3%) et l'anglais qui ne peut monter plus. Ensuite, nous passons hélas à des chiffres négatifs avec le recul des effectifs de russe (-3, 5%), d'hébreu (-6, 4%) et d'allemand (-8, 6%).

L'enseignement supérieur

Le chinois est présent dans douze ou treize départements universitaires LLCE ou LEA et dans une bonne centaine d'établissements supérieurs (écoles de commerce, écoles d'ingénieur, grandes écoles) où il est enseigné au titre de langue non-spécialiste. Enfin, nous avons vu, depuis 1997, les premières implantations dans les classes préparatoires aux grandes écoles.

Altérité culturelle, linguistique, didactique

Certains facteurs s'avèrent propres à l'enseignement de ce genre de discipline : il existe une motivation particulière de la part des élèves, qui puise sa source dans l'image d'altérité linguistique culturelle attachée au chinois, dans la mobilisation d'une "gymnastique mentale", d'aptitudes intellectuelles spécifiques et dans les perspectives de découverte touristique et d'insertion professionnelle. L'autre caractéristique qui marque le chinois est la cohérence du suivi pédagogique : de fait, cet enseignement est souvent assuré, dans un établissement, par un même professeur. Par ailleurs, le chinois représente un avantage en cas de poursuite d'étude dans le supérieur, puisqu'il présente une offre d'enseignement au niveau débutant. Il faut également citer le potentiel de rayonnement pluridisciplinaire que représente notre discipline, les ouvertures se faisant principalement vers l'histoire, la géographie, le français, l'économie ou la philosophie.

Pour la première fois en 2002, le chinois s'est doté de programmes scolaires complets, assortis d'objectifs pédagogiques. Nous avions bien sûr des programmes depuis les années quatre-vingt, mais ils étaient partiels. Le chinois dispose aujourd'hui de programmes aussi complets que les autres langues. L'an dernier ont été publiés les programmes pour la classe de première et, au moment où je vous parle, les programmes de terminale sont en cours de consultation nationale. La France se distingue également par la publication d'un nombre non négligeable d'outils pédagogiques, et ce dès les années 1950 si l'on pense à Paul Demieville. Dans les années soixante, Pénélope Bourgeois publia le premier manuel de chinois dédié à l'enseignement secondaire. Il y en a eu ensuite beaucoup d'autres. Ainsi, la réflexion didactique en chinois, désormais constituée en champ scientifique naissant (dans ce domaine, la très brillante thèse de doctorat de Bernard Allanic a été soutenue en 2003) doit en grande partie son émergence aux pratiques pédagogiques développées avec souvent beaucoup de talent par les enseignants dans leurs établissements. L'enseignement du chinois en a bénéficié, de même qu'il bénéficie de l'implication pédagogique d'un nombre important d'enseignants dans des activités extrascolaires.

Nous sommes heureusement loin des jugements à l'emporte-pièce d'un Jean-Jacques Rousseau qui distinguait trois manières d'écrire : les hiéroglyphes égyptiens et glyphes aztèques, soit "peindre non pas les sons, mais les idées", qui convenaient selon lui "aux peuples sauvages" ; le chinois, soit "représenter les mots et les propositions par des caractères conventionnels", qui revenait selon lui "aux peuples barbares" ; "l'analyse de la parole en alphabet" qui correspondait à ses yeux à l'écritures des "peuples policés".

Ces visions appartiennent à l'histoire. La linguistique a en effet porté un regard phonologique sur l'écriture. L'orientation didactique qui a vu le jour dans les années 1980 en France a ainsi été à mon sens particulièrement salutaire : elle s'est caractérisée par une prise de distance par rapport aux langues à écriture phonétique. Ce fut la prise de conscience, appliquée aux spécificités du chinois, qu'il ne peut y avoir d'approche indifférenciée du contenu d'apprentissage. En 1984-1985, un petit groupe de chinois s'est constitué à l'Institut national de la recherche pédagogique et sa première tâche fut la constitution du Seuil minimum de caractères (SMIC). La philosophie des seuils était déjà en route : on ne prétend pas tout savoir, il faut donc sélectionner les connaissances. S'agissant du chinois, nous avons estimé qu'il convenait de sélectionner non seulement les mots, mais également les caractères : "Une marche de mille lis commence sous le premier pas." On ne sait jamais tout en chinois. Ainsi, la didactique du chinois, de façon souvent empirique, a peut-être contribué à une forme de renouveau de la tradition chinoise des seuils de caractères.

Il s'ensuit qu'en chinois, et c'est l'un des points de vue didactiques affirmé dans les programmes de 2002, aux canoniques "quatre compétences", s'en ajoute peut-être une cinquième : la connaissance sinographique qui, de fait, se situe en amont de la compréhension et de l'expression écrites proprement dites (savoir reconnaître et écrire un sinogramme). Cette orientation a trouvé sa confirmation et un certain développement dans les récents programmes : pour la première fois à un niveau officiel ont été distingués (prenant la mesure de la révolution informatique que représente la saisie informatique alphabétique d'une écriture non alphabétique) les caractères dits actifs des caractères dits passifs.

Enjeux et perspectives

Un retard préoccupant dans les représentations liées au chinois peut encore être constaté ici ou là ; il importe de prendre rapidement toute la mesure d'une telle évolution, en étant conscient de la valeur très forte d'insertion professionnelle du chinois. Il serait temps à cet égard de développer un enseignement du chinois en lycée professionnel, notamment dans la perspective d'échanges entre les lycées hôteliers et les partenaires chinois.

Il faut aussi prendre acte du fait que les échanges liés aux secteurs d'activité tels que le tourisme sont bel et bien à envisager dans leur double flux : le secrétaire général de l'Organisation mondiale du tourisme nous promet, dans une dizaine d'années, 100 millions de touristes chinois voyageant hors de leurs frontières. Ensuite, il conviendrait malgré les dénégations, les sourires quelque peu gênés, d'abandonner définitivement les dénominations tenaces et déformantes de "petite langue", de "langue rare", de "langue à faible diffusion".

Par ailleurs, il faut savoir que cette évolution s'accompagne d'un effort soutenu de l'enseignement du français en Chine et à Taiwan, qui est appelé à se développer. Urgentes paraissent une implantation raisonnée des enseignements de chinois et une articulation réelle entre le secondaire et le supérieur. À mon sens, une mutation est en train de s'opérer au sein des études chinoises : en passant de la langue considérée comme un passage obligé, parfois reléguée au rang de transition en vue d'un accès au savoir noble, à la question de la maîtrise effective des compétences linguistiques, nous assistons aujourd'hui à la constitution d'un champ scientifique : celui de la didactique du chinois langue seconde. Certaines parcelles invisibles encore apparaîtront sur cette terre à peine découverte, autour des questions posées par la transmission du wenyan, du chinois langue étrangère en primaire ou de l'enseignement de la calligraphie.

Il convient rapidement de réfléchir aux incidences du décrochage lecture/écriture : avec des publics différents, le chinois est un. Le supérieur devrait réfléchir à ce découplage des exigences et des objectifs, auquel conduit désormais la saisie phonétique des caractères par ordinateur. De même, une réflexion sur la certification en langue chinoise (HSK) est à mener. Le talon d'Achille du chinois était la formation des enseignants : la formation continue des enseignants était inexistante jusqu'au 26 mars 2004. L'Association française des professeurs de chinois avait organisé des colloques en 1996 et 1998, mais l'initiative, aujourd'hui, de la direction de l'Enseignement scolaire et du ministère fera date. Elle doit beaucoup à l'accueil que m'a réservé Germaine Simoni, une matinée de décembre 2002, lorsque je lui ai exposé mon modeste diagnostic sur le besoin en formation. Cette manifestation doit beaucoup à l'énergie et aux compétences de Véronique Staat, aux conseils avisés que nous avons reçus de la part du doyen de l'Inspection générale de l'Éducation nationale, Dominique Borne, du doyen de l'Inspection générale de langues vivantes, François Monnanteuil, ainsi qu'à Marianne Bastid-Bruguiere et Geneviève Zarate, et à Alain Peyraube.

Au moment où les modes de transmission du savoir connaissent une révolution profonde, où la langue chinoise se voit conférer une valeur sans précédent, il revient aux enseignants et chercheurs de faire face aux nouvelles perspectives qui s'offrent à leurs élèves et à la langue chinoise elle-même.





  1. 9328 élèves ont été recensés par J. Bel Lassen à la rentrée 2004.


Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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