Séminaire « Enseigner le chinois »

L'enseignement des langues vivantes : une culture commune


François Monnanteuil, doyen du groupe des langues vivantes de l'Inspection générale

L'Inspection générale est organisée par groupes de discipline et de spécialités : les langues vivantes représentent une discipline. Pour autant, les enseignants de langue sont monovalents : ils enseignent une langue vivante. Il leur arrive éventuellement d'enseigner une discipline connexe comme le français, mais quasiment jamais une autre langue vivante. Mon travail consiste ici à mettre en perspective ce que vous vivez en matière de chinois par rapport à l'ensemble des langues vivantes.

Les langues vivantes sont un enseignement extensif et généralisé de la scolarité obligatoire. Deux langues vivantes sont en effet requises pour la quasi-totalité des élèves dans la phase de l'enseignement secondaire que l'on a maintenant tendance à appeler scolarité obligatoire, c'est-à-dire de la sixième à la troisième. Depuis 2002, il existe aussi un enseignement de langues à l'école primaire ; il est le résultat d'une longue hésitation entre apprentissage, sensibilisation et enseignement, mais il s'agit dorénavant bel et bien d'un enseignement, avec horaire spécifique et programme précis. Ensuite, au lycée, les deux langues se poursuivent et il est possible de démarrer une troisième langue vivante à l'entrée en classe de seconde. Les dernières évolutions ont en outre rendu obligatoires deux épreuves de langues vivantes dans toutes les séries du baccalauréat de l'enseignement général. Ainsi, 32 % d'une classe d'âge présente au moins deux langues vivantes au baccalauréat général. Si on y ajoute la grande majorité des élèves des sections technologiques, plus de 50 % d'une classe d'âge passe un baccalauréat comprenant deux épreuves de langues vivantes. Toutefois, cet enseignement reste extensif car, au fond, il ne s'agit jamais que d'un horaire hebdomadaire de trois heures, très exceptionnellement de quatre heures à l'entrée en sixième, et souvent de deux heures au lycée.

Il est question de plusieurs langues : quelles langues ? C'est une affaire à la fois d'offre et de choix. La direction de l'Enseignement scolaire a mentionné le nombre de langues pour lesquelles des sujets de baccalauréat sont préparés. Treize langues sont possibles comme première langue étrangère : allemand, anglais, arabe, chinois, espagnol, hébreu, italien, japonais, néerlandais, polonais, portugais, russe et turc. Trois langues ne sont accessibles qu'en deuxième langue étrangère (danois, suédois, grec moderne) auxquelles il faut ajouter les langues régionales, dont le catalan. Nous avons donc l'impression d'un important effort de diversification de l'enseignement des langues. Nous constatons toutefois que 91 % des élèves étudient l'anglais en première langue vivante, que moins d'un élève sur dix étudie l'allemand et moins d'un sur cent les autres langues vivantes. Ainsi, les élèves de vos classes de LV1 font partie de ce groupe rassemblant moins d'un élève sur cent qui étudie une autre langue que l'anglais ou l'allemand. En LV2, deux tiers des élèves choisissent actuellement l'espagnol. La combinaison des deux choix crée une situation où, sur les deux langues présentées au baccalauréat, il existe un fort tropisme vers un couple anglais/espagnol. Sans doute l'anglais est-il perçu comme une langue qu'il est obligatoire de connaître : souvent, on ne choisit pas d'étudier l'anglais parce que l'on aime l'anglais ou que l'on s'intéresse aux pays de langue anglaise. Je soupçonne même les professeurs d'anglais de ne pas toujours apprécier au moins l'un des pays où l'anglais est parlé. Ils contribuent parfois à l'image négative de ce pays, en choisissant soigneusement une vision particulièrement misérabiliste du pays en question. On étudie donc l'anglais un peu contraint et forcé. C'est d'ailleurs le seul enseignement que l'on n'abandonne jamais, même si les résultats obtenus sont mauvais. L'espagnol est perçu comme une langue de grande communication. En fait, les élèves déterminent leur choix de langues en fonction de l'idée que, pour se déplacer dans le monde, ils arriveront toujours à survivre avec l'anglais et l'espagnol.

Les langues choisies par les familles, indépendamment de l'offre, le sont donc un peu en fonction du statut de ces langues dans le monde, mais quid du statut du chinois ? Il y a donc d'autres éléments qui entrent en ligne de compte, comme le rôle de la langue dans le système scolaire. L'allemand et le russe ont ainsi pu être choisis car ils étaient perçus comme des langues difficiles, à forte présence grammaticale, nécessitant un bon entraînement intellectuel. Ce choix permettait en outre de se trouver dans des classes d'élèves passant pour avoir une certaine richesse de connexions neuronales, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui quand les élèves ne sont plus systématiquement regroupés en fonction de leur choix de langues. Dans une perspective analogue, le choix du chinois a pu parfois aller dans le sens de la décentration intellectuelle maximale. La troisième considération qui entre en compte dans le choix des familles se situe au niveau de l'image des pays où se parlent ces langues ; c'est ce qui, à l'évidence, a beaucoup nui au russe ces dernières années. Assez curieusement, certains élèves étudiaient le russe en se disant qu'elle pouvait être la langue d'une forme d'adversaire (le russe est d'ailleurs présent depuis très longtemps au concours d'entrée de l'École polytechnique), alors que d'autres y voyaient la réalisation d'un idéal. Maintenant qu'il est facile d'aller en Russie, on n'a plus envie d'apprendre le russe, sans doute parce que l'image de la Russie est très troublée. À l'inverse, l'italien, qui est la quatrième langue étudiée en France et est choisi par 40% des élèves qui étudient une troisième langue, joue sur les trois registres précédemment indiqués : l'italien est perçu comme une langue de communication, une langue à forte densité culturelle et l'Italie attire plus que l'Allemagne. On voit bien que le statut dans le système scolaire, l'intérêt pour la culture ou la communication et l'image du pays, influencent le choix des familles.

Les objectifs de l'enseignement des langues ont évolué. On a longtemps pensé en France que le monde entier parlait français ou en tout cas, toutes les personnes fréquentables, ce qui n'a pas porté à s'ouvrir largement aux langues étrangères. J'ai par exemple mentionné le grec moderne parmi les langues vivantes. Il s'oppose au grec ancien. Or, en France, pour désigner la langue des philosophes de l'Antiquité, on parlait simplement de grec, sans préciser ancien, le terme de "grec ancien" ne s'étant introduit que très récemment dans les documents du ministère de l'Éducation. Les langues vivantes se sont d'abord imposées comme une sorte de substitut aux langues anciennes, latin et grec, qui représentent le berceau de la civilisation européenne. À l'origine, l'enseignement des langues était focalisé sur la lecture de beaux textes dans lesquels on essayait de retrouver les valeurs humanistes qui étaient au cœur de l'enseignement du français et des langues anciennes. On s'est progressivement éloigné de cette vision des langues étrangères pour aller vers des objectifs de communication, à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix. Cette évolution accompagnait le développement des laboratoires de langues et l'influence de didactiques inspirées d'une sorte de psychologie skinnérienne mise en pratique pour la première fois pour la formation des troupes américaines durant la seconde guerre mondiale, ce qui a conduit à une vision très réductrice de la communication. Aujourd'hui, l'accord se fait sur l'idée qu'il n'y a pas d'opposition entre un objectif de culture et un objectif de communication et qu'il n'existe pas véritablement de communication sans culture. Il me semble que le problème ne s'est jamais posé dans ces termes pour le chinois.

La place des langues dans le système scolaire est peut-être révélatrice du fonctionnement de l'institution scolaire : il faut accepter l'idée que l'on ne peut pas tout connaître d'une langue. À ce sujet, le chinois est très en avance sur les autres langues. Un élève qui apprend l'anglais s'imagine qu'à la fin de sa scolarité, il connaîtra tout de la langue anglaise. Le dossier de la revue Transfuge consacré à la littérature chinoise m'a appris que le dictionnaire Le Grand Ricci décrit 13 400 caractères chinois, alors que les programmes de lycée parlent de la reconnaissance de 805 caractères en LV1. Voilà donc une langue dont on sait d'emblée qu'on ne l'apprendra pas totalement, ce qui contribue à considérablement dédramatiser l'enseignement du chinois. À l'inverse, les autres langues se retrouvent sous la pression d'une recherche, à la fois vaine et oppressante, de la totalité. Il suffit de voir comment, plus le milieu social est porteur, plus l'établissement est perçu comme performant, plus les enseignants d'anglais sont incités à "gaver" leurs élèves de listes de vocabulaire. Vous n'êtes pas sur cette voie. Il faut admettre que l'apprentissage d'une langue, comme de toutes les disciplines scolaires, n'est qu'un prélèvement sur un savoir extérieur.

Le dernier élément pour lequel il me semble que les langues vivantes sont emblématiques de l'organisation de tout notre système scolaire se trouve dans le rapport entre l'un et le multiple : nous avons des objectifs communs à toutes les langues vivantes, des programmes qui se présentent avec une introduction commune. Au baccalauréat, les épreuves sont définies de la même manière pour toutes les langues vivantes. La seule différence est que, dans la plupart des langues, les candidats doivent présenter un certain nombre de textes rendant compte de leur travail de l'année, tandis qu'en chinois et en japonais, est évoqué un nombre de caractères et non un nombre de lignes. Il existe donc des éléments communs aux langues et, en même temps, il est clair que les langues sont toutes différentes et que le parcours suivi par les élèves est très différent entre la première, la deuxième et la troisième langue. L'autonomie des établissements permet d'ailleurs de construire des parcours originaux, l'essentiel étant leur cohérence d'ensemble.

Il me semble enfin que l'enseignement des langues est très révélateur de l'évolution de notre société. Il faut prendre comme un signe positif le développement de l'enseignement du chinois : nous sommes passés d'une langue étudiée comme summum de la décentration intellectuelle à une langue perçue comme un instrument de communication. Je veux croire que c'est là le signe d'une nouvelle façon pour la France et les Français de se situer dans le monde.



Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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