Séminaire « Enseigner le chinois »

La Chine dans l'enseignement scolaire en France

Dominique Borne, doyen de l'Inspection générale de l'Éducation nationale

Lorsque j'ai proposé à Joël Bel Lassen d'intervenir sur la place de la Chine dans l'enseignement scolaire, je pensais pouvoir vous présenter un tableau équilibré dans lequel la philosophie, l'histoire, la géographie, la littérature et l'économie auraient proposé une approche consistante de la Chine. La réalité est fort différente : alors même que l'enseignement du chinois progresse en France, nous connaissons, depuis trente ans, un mouvement inverse quant à la place de la Chine dans les disciplines enseignées au collège et au lycée.

J'ai réalisé une enquête rapide. Les programmes de philosophie n'évoquent jamais la Chine. En lettres, on m'a expliqué que le panthéon littéraire français était si riche qu'il supportait difficilement l'introduction d'auteurs étrangers. On pourrait pourtant envisager d'aborder des textes en traduction, selon la pratique d'autres pays. J'ai interrogé mes collègues de l'enseignement artistique : il n'y a pas de trace de la Chine dans leur enseignement. Dans deux disciplines au moins, j'espérais une quête plus fructueuse. Mais si, en histoire et géographie d'une part et en sciences économiques et sociales d'autre part, la Chine a bien été présente dans les programmes à différents niveaux du collège et du lycée, sa place est beaucoup moins grande aujourd'hui. Faudrait-il espérer que l'explication du boulier chinois figure dans les programmes de mathématiques ?

Comment expliquer cette évolution ? Les sciences économiques et sociales ont connu un changement d'approche. Dans cette discipline, les savoirs étaient abordés à la fois conceptuellement et spatialement en référence aux différents pays. Dorénavant, seule l'approche conceptuelle demeure ; en conséquence, la Chine n'est plus évoquée. Certes, en géographie, la Chine figure dans les programmes. Elle est présente en cinquième, dans le peu de temps dont disposent les professeurs pour réaliser un tour du monde (une heure par semaine). Mais la Chine est alors abordée trop souvent sous l'angle exclusif du développement et de l'économie, plus que sous l'angle de la civilisation. J'ai même trouvé dans quelques manuels quelques grosses bêtises, comme par exemple un tableau à double entrée sur les religions de l'Asie : le confucianisme trouve sa place, sans hésitation, parmi les religions présentes en Chine et on indique même le nombre de confucianistes (313 millions). Je me demande encore comment ce chiffre est arrivé dans ce manuel. Cela n'a pas de sens. Dans ces manuels, on note des informations à peu près solides à propos de l'agriculture et du riz. Mais à les lire, on ne sait plus très bien s'il faut dire encore que la Chine est communiste. Il y a donc un flou artistique dans ce domaine et une méconnaissance assez générale. Dans les textes des programmes d'histoire de cinquième, Marco Polo est évoqué, et par ce biais, il est donc possible de relever quelques allusions à la Chine. Au lycée, le futur programme de géographie de terminale ne comprend pas de questions sur la Chine en tant qu'État, mais une question économique globale sur l'Asie orientale, toujours sous l'angle de la population et du développement. Enfin, il n'y a plus d'histoire de la Chine dans les programmes.

Que s'est-il passé ? En fait, les seules personnes qui ont vraiment parlé de la Chine et des relations entre la France et la Chine sont, dès le XVIIe siècle, les Jésuites, mais ils ont tellement intégré la civilisation chinoise qu'ils se sont faits chinois. Pendant très longtemps, la Chine n'était connue en France que par les Jésuites. Lorsque Voltaire et Montesquieu débattaient de la Chine, Voltaire, qui portait sur la tête un bonnet confucéen et possédait une effigie de Confucius dans son cabinet de travail, voyait en la Chine l'exemple d'un despotisme éclairé. Il y a donc eu à l'époque des Lumières un débat sur la Chine à partir des relations jésuites. Puis la Chine est apparue complètement autre. Quant l'Europe s'est mise à parcourir et conquérir le monde, elle a européanisé l'Amérique et très partiellement l'Afrique, mais la Chine a résisté. La Chine est restée autre. En matière de contacts entre la France et la Chine, il faudrait également étudier le moment des diplomates, à l'époque de Claudel et Saint John Perse, le moment de la croisière jaune, le début du XXe siècle.

Plus tard, la Chine a été analysée à travers ce que l'on croyait comprendre de la voie communiste chinoise, dans le prisme du marxisme. On croyait alors comprendre la Chine. Alors on enseignait au lycée les grands événements de l'histoire de la Chine : en première Sun Yatsen, Tchang Kaï-Chek, la Longue Marche, la guerre civile et la proclamation de la République populaire. Puis, en terminale, les Cent Fleurs, la Révolution culturelle. Jusqu'aux années quatre-vingt, nous avons enseigné en France l'histoire de la Chine au XXe siècle. Dans les années soixante, le très beau manuel du grand historien Braudel comportait un chapitre sur la civilisation chinoise. Aujourd'hui, on ne l'enseigne plus parce que la conjoncture qui avait favorisé l'enseignement de l'histoire de la Chine a disparu, et notamment le mouvement tiers-mondiste. Souvenons-nous des pamphlets contre l'européanisation de l'histoire. Depuis, il y a eu un mouvement inverse : non seulement plus personne ne dénonce l'européocentrisme des programmes, mais le ministère de l'Éducation incite les enseignants à renforcer l'approche européenne. N'est-elle pas aujourd'hui trop exclusive ?

Il est également vrai que les enseignants d'histoire, dans leur cursus universitaire, n'entendent jamais parler de l'histoire de la Chine, sauf s'ils ont préparé le concours de l'École normale supérieure. Mis à part ce cas particulier, les spécialistes de l'histoire chinoise ne se trouvent guère dans les universités d'histoire. On peut donc difficilement demander aux enseignants d'inventer des connaissances qu'ils n'ont pas reçues. Ce n'est pas vrai en géographie : il y a en effet toujours eu à l'université une chaire d'enseignement sur la géographie de la Chine.

Que faire ? Il faudrait que les enseignants de chinois que vous êtes nous disent ce dont vous avez besoin pour faciliter votre travail. Ensuite, sur le fond, je souhaite vous citer le titre d'un article de François Jullien, dans le dernier numéro de la revue Questions internationales : "L'Europe, la Chine : une alternative pour la pensée". Je crois que c'est ainsi que le problème doit être abordé. Nous ne voulons pas revenir sur la dimension européenne des programmes, ce serait absurde. Pourtant, la civilisation européenne a besoin d'une autre approche du monde pour se poser et s'affirmer. Dans le monde où nous vivons, nous avons besoin de la Chine. Il me semble que la forme chinoise d'approche du monde, si différente de l'approche européenne, peut être féconde pour comprendre l'approche européenne. Pascal dans Les Pensées avait écrit : "Moïse ou la Chine ? ", avant de rayer cette question. La forte altérité chinoise est en effet présente dans le domaine de la langue, de l'art, de la littérature : j'ai ainsi été frappé de constater comment le Salon du livre ou encore les suppléments littéraires des journaux traduisaient le réel et large intérêt de l'opinion publique pour la Chine. Dans les années qui viennent, notre ministère devra prendre en compte cet intérêt et ce besoin.


Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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