Séminaire « Enseigner le chinois »

Ouverture des travaux

Jean-Paul de Gaudemar, directeur de l'enseignement scolaire

Je suis très heureux d'ouvrir ce séminaire consacré à l'enseignement du chinois. Je souhaite tout d'abord saluer les nombreuses personnalités qui nous font l'honneur d'être parmi nous et d'apporter leur contribution aux travaux du séminaire : Monsieur Lu est président de l'Association mondiale de l'enseignement du chinois, c'est dire s'il a un regard large sur la façon dont le chinois est enseigné sur la planète, et Monsieur Bai est conseiller chargé de l'éducation à l'ambassade de Chine en France. Je les remercie de leur présence. Je salue également mes collègues de l'Inspection générale, Dominique Borne, François Monnanteuil et Joël Bel Lassen. Leur présence à cette tribune montre l'importance que l'ensemble du système éducatif français, à travers ses responsables, accorde à l'enseignement du chinois. Je souhaite la bienvenue à vous tous, et notamment à ceux qui initient les élèves à la langue chinoise.

En préalable à ces journées, je voudrais rappeler le sens de ce séminaire, mais aussi son originalité et par là même sa très grande importance. À bien des égards, il représente un petit événement historique. Il s'inscrit dans une série de séminaires que la direction de l'Enseignement scolaire, avec le concours de l'Inspection générale, a souhaité organiser depuis maintenant quelques années afin de permettre aux inspecteurs et enseignants de réfléchir ensemble sur l'état de leur discipline, sur la façon dont elle est enseignée, sur ses réussites et ses difficultés. Ainsi avons-nous abordé au fil du temps des disciplines aussi diverses que l'histoire et la géographie, le français, les sciences économiques et sociales ou encore les contenus culturels de l'enseignement scolaire des langues vivantes. Aujourd'hui, nous allons nous intéresser au chinois.

Je le disais, ce séminaire est important. Pour la première fois, les enseignants de la discipline sont réunis dans le cadre d'un séminaire de formation continue afin de réfléchir collectivement à l'enseignement qui leur est confié. Ils le sont à l'initiative de l'institution, et non plus seulement à celle de leur association de professeurs. Surtout, nous attendons de ce séminaire qu'il exprime notre volonté d'offrir une reconnaissance officielle à l'enseignement du chinois, dans une forme proche de celle accordée aux disciplines enseignées de longue date. En fait, nous souhaitons sortir l'enseignement du chinois de sa situation de marginalité, situation d'ailleurs paradoxale car vous connaissez aussi bien que moi l'immensité de la culture chinoise et de la pratique de la langue chinoise à l'échelle mondiale.

En France, l'enseignement du chinois bénéficie d'une certaine ancienneté, mais demeure néanmoins récent. S'il s'est développé de manière importante après la Seconde Guerre mondiale dans l'enseignement supérieur, il n'apparaît dans l'enseignement secondaire que dans une période plus récente, avec la création du Capes de chinois en 1964, puis de l'agrégation. Nous devons à présent lui offrir des structures d'accompagnement en harmonie avec son développement tout à fait considérable ces dernières années, et à l'appui de ce que représentent pour un pays comme le nôtre les relations de tout type avec la Chine.

Par ailleurs, l'occasion qui nous est offerte aujourd'hui est parfaite puisqu'il a été décidé par nos deux pays que l'année 2004 serait une année de la Chine en France et une année de la France en Chine. Cet événement symbolique permet de mettre l'accent sur les aspects les plus originaux de notre coopération, dont nous avons pu voir un exemple ces derniers jours par la présence particulièrement importante de la Chine au Salon du livre. Cette année de la Chine en France contribuera certainement à l'intérêt renouvelé pour la langue et la culture chinoises dans notre pays et rend particulièrement opportune la manifestation d'aujourd'hui.

Si tant est que nous ayons en commun l'objectif d'accroître nos relations culturelles et pédagogiques, nous avons besoin de passeurs qui aident au développement du dialogue entre nos deux cultures. Or j'ai tendance à penser que les enseignants de chinois font partie de cette grande famille des passeurs, du fait du rôle important qu'ils exercent auprès de nos élèves en leur transmettant leur amour de la Chine, de sa culture, de ses traditions et de sa langue. Je veux ici rendre hommage à leur travail d'ambassadeur.

Mais je voudrais également remercier d'autres personnalités qui, par leur histoire ou par leur activité, ont beaucoup contribué à propager l'image de la Chine en France. J'ai grand plaisir à saluer la présence parmi nous de Monsieur François Cheng pour qui j'ai une grande admiration. J'ai notamment souvenir d'un petit livre absolument admirable, Le Dialogue, qu'il a consacré aux relations entre la langue française et la langue chinoise. Il évoque le diamant de la langue française et je lui retournerais volontiers le compliment, mais mon incompétence en chinois me l'interdit. J'ai relevé dans cet ouvrage que lorsqu'on transcrit, en caractères chinois, les termes "langue française" et "langue chinoise", les deux caractères ont en commun une clef qui est celle de l'eau, ce qui représente une merveilleuse métaphore de la langue elle-même : dans des pays qui ont une tradition paysanne aussi forte, nous savons que l'eau est le symbole de la prospérité. L'eau représente également une belle image de la langue, qui coule et malgré les résistances multiples, se fraye un chemin. L'image de l'eau vive me paraît très évocatrice et explique en partie ce même attachement profond que Français et Chinois ont pour leur propre langue ; attachement peut-être dû au fait que ces deux langues, pour des raisons différentes, présentent des difficultés d'apprentissage. J'aurais tendance à penser que le chinois présente encore plus de difficultés, mais je crois volontiers que le chinois est avant tout une langue différente plutôt que difficile. Même si parler de la difficulté du chinois ne plaide pas en faveur de son apprentissage, nous pouvons tout de même avec un peu d'humour nous dire que le français a un peu la même réputation.

Ce séminaire fait encore plus sens au regard de la situation dans laquelle nous nous trouvons en termes d'état des lieux et de perspectives d'enseignement du chinois en France. En effet, même si les chiffres relatifs au nombre d'élèves qui apprennent le chinois restent modestes par rapport aux autres langues, ils montrent ces dernières années une progression tout à fait extraordinaire. A l'école primaire, seule une poignée d'élèves apprend le chinois (300 environ). Nous devrons d'ailleurs débattre de cette question, surtout au regard du développement de la communauté chinoise en France, qui compte maintenant quelque 450 000 personnes et se situe comme une des plus importantes en Europe. Toutefois, nous avons un public d'élèves qui n'est pas principalement issu de l'immigration chinoise. On pourrait à ce propos s'interroger sur la manière dont nous serions en mesure d'accompagner les élèves chinois récemment arrivés en France. C'est bien entendu dans l'enseignement secondaire que l'on trouve les effectifs les plus importants, soit entre 6 000 et 7 000 élèves selon les sources. Si cela reste modeste à l'échelle de la population que nous accueillons, les progressions enregistrées ces dernières années sont significatives : durant les dix dernières années, le chinois enseigné en LV1 a progressé de 75 % et il s'agit de la plus forte progression que nous ayons enregistrée, certes à partir de chiffres modestes. Cette progression est encore plus importante pour le chinois en LV2 et atteint 170 % sur la même période. Enfin, l'écart avec les autres langues choisies en LV3 est remarquable puisque la progression du chinois est de l'ordre de 150 %.

Ainsi, à partir d'une base modeste, une forte dynamique est amorcée et permet au chinois d'être comparé, en termes d'enseignement, à des langues plus anciennement établies, comme l'arabe ou le russe. Le chinois fait désormais partie de ce bloc de langues dont on peut considérer qu'elles ne sont pas suffisamment enseignées. C'est un euphémisme à propos du chinois puisque dans l'enseignement secondaire, nous enseignons auprès de quelques milliers d'élèves à peine une langue qui concerne au bas mot le quart de l'humanité, une culture et une économie appelées à occuper une place toujours plus importante dans le monde. De ce point de vue, nous avons des efforts à faire, même si nous partons d'une base non négligeable dans l'enseignement supérieur, soit environ 5 000 étudiants qui intègrent l'enseignement du chinois à leur parcours universitaire. Nous sommes dans une conjoncture favorable et le champ d'expansion de l'enseignement du chinois reste encore immense, à condition que nous lui donnions un cadre rigoureux. Là encore, ce séminaire est particulièrement bienvenu : il nous permet de réfléchir de manière prospective à tout ce qui pourrait être fait dans notre pays pour développer l'enseignement du chinois.

Nous avons commencé à poser certaines bases, notamment sur le plan pédagogique. Je voudrais ici saluer l'important travail réalisé ces dernières années en matière de définition de l'enseignement du chinois dès l'école primaire. Nous avons fait ce choix car nous savons qu'il existe un champ de développement pour cet enseignement, dans le cadre de la volonté exprimée par notre pays de développer l'enseignement des langues dès l'école primaire. Le chinois y aura sans aucun doute possible sa place. De la même manière, un travail est engagé au niveau du lycée dans le cadre du renouvellement des programmes de langues, et ce travail est engagé pour le segment intermédiaire qui est celui du collège. Nous reprenons la définition des programmes, à partir notamment du travail réalisé pour l'école primaire ; et cela doit nous doter, à terme, des référentiels indispensables à la construction d'un enseignement du chinois cohérent tout au long du parcours scolaire. Cet enseignement devra d'ailleurs se caler sur des niveaux d'exigences définies à l'échelle internationale, notamment sur le cadre européen qui sert désormais à calibrer les exigences linguistiques de notre enseignement des langues.

Dans le même temps, et au-delà de cette définition des programmes, nous avons certainement un travail complémentaire à accomplir en matière d'outils d'aide aux maîtres. Vous savez que la France est un pays auquel on reproche parfois de mal pratiquer les langues étrangères ; je dois avouer que ce reproche n'est pas complètement infondé. Les résultats de l'évaluation des compétences de nos élèves en anglais par exemple ne sont pas formidables. Nous avons certainement beaucoup d'efforts à faire, mais on ne peut pas reprocher à la France de ne pas faire d'efforts pour enseigner les langues, notamment en termes de diversité. Nous enseignons en effet quelque cinquante langues. J'ose à peine citer le nombre de langues que nous acceptons aux examens, dont d'ailleurs des langues que nous n'enseignons pas, ce qui crée une certaine complexité dans l'organisation des examens. Il faut y voir un souci d'ouverture de notre système éducatif dont personne ne se plaindra. En même temps, l'enseignement des langues court le risque du saupoudrage : vouloir tout enseigner partout peut affaiblir la cohérence et la portée de l'enseignement des langues.

La leçon que nous tirons de l'affaiblissement dramatique dans notre pays de l'enseignement de quelques très grandes langues, langues de pays avec lesquels nos relations sont pourtant très anciennes, nous conduit à réfléchir aujourd'hui aux modalités d'organisation de l'enseignement de ces disciplines. L'allemand, langue la plus voisine de la France, ou encore le russe, sont en train de chuter en termes de pratique, d'enseignement et de délivrance de diplômes. Nous devons également réfléchir en termes de coûts et penser l'enseignement d'une langue en termes de réseau constitué, sans pour autant prétendre l'enseigner partout, car cela n'aurait pas de sens et conduirait très vite à un affaiblissement. Pour garantir une efficacité à notre action, nous devons être capables de créer un réseau d'enseignement du chinois s'appuyant sur quelques places fortes au sein desquelles nous proposerions une cohérence de parcours qui permette à l'élève de poursuivre son apprentissage de l'école primaire au lycée. Or nous avons la chance de pouvoir le faire, pour le chinois, sur la base des enseignements actuels. J'observe d'ailleurs que, malgré les faibles effectifs concernés, le chinois se situe dans un excellent ratio : nos groupes d'élèves sont en effet ni trop grands, ni trop petits. Il faut poursuivre dans cette voie. Nous devons tous, notamment certains d'entre vous qui ont des responsabilités organisationnelles, garder cette volonté de cohérence à l'esprit.

Par ailleurs, nous devons également réfléchir à ce qui doit accompagner l'enseignement de la langue, non seulement tout ce qui concerne l'accès à la culture, à l'histoire, tout ce qui constitue cette immensité de la culture chinoise, mais également tout ce qui concerne la Chine dans l'entièreté de ses dimensions, notamment ses dimensions économiques. Nous avons organisé ces dernières années avec nos amis chinois de très belles opérations dans le domaine de l'enseignement professionnel, notamment des opérations liées à l'implantation de grandes entreprises françaises en Chine : ainsi par exemple, dans le secteur de l'automobile, des opérations de coopération extrêmement intéressantes en matière de formation professionnelle. Je souhaiterais que nous n'en restions pas seulement à une vision culturelle des relations avec la Chine et que le domaine de l'enseignement professionnel ne soit pas ignoré. Cela exige certainement quelques adaptations de notre enseignement. Sans doute faudra-t-il songer à l'enseignement d'une langue professionnelle chinoise : je rêve du jour où les élèves de nos lycées professionnels ne se contenteront plus d'apprendre l'anglais, mais ajouteront à leur palette de compétences une deuxième langue qui pourrait être le chinois, du moins pour quelques-uns d'entre eux.

Enfin, comment faire pour que la Chine n'apparaisse pas à nos élèves comme un pays lointain et inaccessible ? Malgré l'importance de la communauté chinoise en France, les occasions pour nos élèves de côtoyer des Chinois ne sont pas si fréquentes. Alors comment faire pour développer le caractère vivant de la langue ? Comment encourager et faciliter une certaine mobilité des jeunes entre nos deux pays ? Voilà un beau sujet auquel nous pouvons apporter notre contribution, et pour lequel évidemment les autorités respectives de nos deux pays pourront nous aider.

Telles sont les quelques réflexions que je voulais vous soumettre. Mon intervention est une façon de vous montrer la très grande importance que nous attachons à ce séminaire et de vous adresser à tous des remerciements. Longue vie à l'enseignement du chinois en France.


Actes du séminaire national - Enseigner le chinois 26-27 mars 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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