Colloque « Espace et éducation »

Géopolitique spatiale

Isabelle Sourbès-Verger, chargée de recherche au CNRS, codirectrice du Centre communication et politique

Géographe, et historienne de formation, mon thème de recherche, les politiques d'occupation de l'espace circumterrestre, me conduit à travailler de manière interdisciplinaire avec des scientifiques (de sciences dites «dures»), des ingénieurs des organismes spatiaux : le Cnes, l'Agence spatiale européenne mais aussi des chercheurs en sciences politiques et des sociologues.

Cette communication a pour objectif de montrer que l'espace en tant que domaine d'étude est peu défriché, qu'il reste mal connu du grand public, des médias et qu'il intéresse finalement souvent assez peu les hommes politiques. Pourtant, c'est un terrain privilégié pour avoir un éclairage autre sur des sujets aussi divers que les relations internationales, les évolutions des choix de société ou le développement durable. En donnant aux élèves un aperçu des différentes dimensions des activités spatiales dans le monde, il est possible de les sensibiliser aux enjeux du monde de demain.

Les dimensions géostratégique et géopolitique de l'espace

L'exploration de l'espace a commencé il y a plus de 45 ans. Depuis, plus de 5 000 satellites ont été lancés et près de 250 personnes ont vécu pendant plus ou moins longtemps à bord de vaisseaux ou de stations spatiales. Ce phénomène n'est pas négligeable et un nombre croissant de pays conduit ou envisage de conduire des activités spatiales. Le « club spatial » qui assure aujourd'hui l'essentiel de l'occupation de l'espace est animé principalement par les États-Unis, et de façon plus ou moins indirecte par la Russie, mais aussi par l'Europe, le Japon, l'Inde, la Chine, et dans une moindre mesure Israël. De nouveaux États manifestent leur volonté de présence, comme le Brésil ou à plus longue échéance la Corée du Sud, et différents pays font aujourd'hui des efforts, d'importance variée, pour participer à l'aventure spatiale.

Les moyens spatiaux sont utilisés quotidiennement, aussi bien pour des besoins simples ou complexes comme l'analyse du développement. Ils sont également importants pour la sécurité internationale. Ainsi, en 1972, la signature des accords américano-soviétiques sur la limitation des armements nucléaires (Start I, ABM) a été rendue possible grâce à l'existence de satellites qui permettaient pour la première fois de vérifier et de contrôler les engagements des partenaires et garantissaient les bases d'une confiance mutuelle. En effet, l'espace de vision du satellite n'est pas contraint par les frontières terrestres, son rayon d'action se situant à l'échelle planétaire. Le statut juridique de l'espace circumterrestre (libre circulation) permet de dépasser en toute légalité la demande d'autorisation de survol, à la différence de l'espace aérien, et un satellite peut survoler et observer tous les pays, ce qui n'a pas été d'ailleurs sans poser quelques difficultés politiques.

Par ailleurs, les moyens spatiaux offrent un potentiel et une chance accrus d'agir efficacement même s'ils sont encore peu exploités, notamment dans le domaine du développement durable et de la gestion des risques. Les pouvoirs publics ne pensent pas suffisamment à cet outil, qui est un des meilleurs instruments de prévention, de vérification et de gestion. Il y a de fait un réel déficit dans la prise de conscience du potentiel du domaine spatial pour satisfaire à des fins dépassant les applications désormais classiques, des télécommunications et dans une moindre mesure de l'observation. De fait, la grande difficulté dans l'utilisation de l'espace tient davantage au fait qu'il suppose un minimum d'initiation et n'est pas une référence spontanée. En conséquence, l'espace reste un domaine encore mal connu et peu étudié alors qu'il offre des moyens uniques pour penser des thèmes très actuels et aussi variés que le développement durable, la mondialisation, mais aussi l'identité ou le territoire. Il peut même être un instrument pour aborder des questions plus théoriques comme l'analyse du rôle des États et son évolution vues au travers d'exemples précis. Ainsi, la disparition de l'État au profit d'acteurs privés, si souvent évoquée dans l'étude des relations internationales, apparaît plutôt si on l'étudie au travers de la conduite des activités spatiales comme une situation d'ajustements successifs. De même, les politiques spatiales offrent une autre lecture des notions de «multipolarité » et d'« unipolarité»...

Les budgets consacrés à l'espace

Trois éléments sont à rappeler systématiquement en préalable : la perversion des chiffres recalculés en dollars, l'importance des effets cumulés dans les investissements spatiaux et les différences fondamentales de perception des outils spatiaux comme utilitaires ou symboles de hautes technologies.

L'inégalité des dépenses nationales consacrées à l'espace

En ce qui concerne le montant des budgets spatiaux, on ne peut que constater le rôle gigantesque et complètement disproportionné des États-Unis par rapport au reste du monde puisqu'ils ne sont suivis que de très loin par l'Europe (avec 5 milliards de dollars) et le Japon. Par ailleurs, ce déséquilibre est encore renforcé par le fait que les États- Unis, avec 30 milliards de dollars d'investissement partagés entre le domaine civil et le domaine militaire, réalisent des investissements réguliers depuis plusieurs décennies. Si les débats au Congrès peuvent être très vifs quant à l'attribution des ressources par programme, le montant global des dépenses spatiales ne donne pas en soi lieu à de véritables remises en cause. À la différence de la France, il est vrai qu'une culture de l'espace s'est développée chez les Américains et ce, pour des raisons d'ailleurs très diverses, et elle s'illustre, par exemple, par l'existence de cours de «politique spatiale» au sein des universités, des écoles de management ou des administrations.


Budgets spatiaux dans le monde.
Extrait actualisé en 2005 de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.

Si, en ce qui concerne l'espace civil, la Nasa est prochainement amenée à supprimer certains de ses programmes pour des raisons financières, la masse budgétaire affectée au secteur spatial reste, on le voit, globalement importante du fait de la forte proportion des dépenses militaires. Les États-Unis demeurent le seul pays au monde à faire de l'espace un élément constitutif de leur sécurité nationale, tant dans les aspects économiques ou de domination culturelle que dans les enjeux stratégiques et militaires.

La nécessaire critique des chiffres

Les données budgétaires doivent être analysées avec une prudence particulière. La Russie aurait en effet un budget d'environ 1 milliard de dollars, un montant ridicule par rapport au budget américain, d'autant plus qu'elle dispose de compétences supérieures à celles des États-Unis dans des domaines comme l'occupation humaine de l'espace. Des facteurs extrêmement divers, qui créent des distorsions dans le prix des programmes, sont donc à prendre en compte dès lors que l'on doit comparer les puissances spatiales occidentales aux autres membres du club spatial : Inde, Chine, Brésil…Il est donc impératif de rapporter les budgets spatiaux nationaux au coût du travail, au niveau de vie et aux systèmes de conversion entre les monnaies avant de pouvoir les comparer avec quelque pertinence.

Le cas de la Chine pose, de son côté, le problème du caractère disparate des données considérées. L'on peut ainsi trouver dans la littérature des évaluations du budget spatial chinois, non officiellement communiqué, qui vont du simple (1, 5 milliard de dollars) au triple. Ces écarts budgétaires peuvent s'expliquer aussi par l'absence de connaissances sur les dépenses militaires spatiales, mais le suivi des réalisations ne laisse pas penser que l'investissement soit particulièrement notable en Chine. On peut d'ailleurs noter au passage qu'il est possible que la notion de «budget spatial» ne fasse pas réellement sens dans des pays marqués par une économie socialiste familière de dotations en hommes et en matériel pour assurer le développement d'activités stratégiques.

Enfin, les black programs permettent aux pouvoirs publics d'un pays de ne pas révéler ni la nature, ni le coût de certains programmes, ils existent aussi aux États-Unis. Il n'y a finalement qu'en Europe que la question ne se pose pas faute d'un réel intérêt pour l'espace militaire ce qui représente d'ailleurs une réelle faiblesse pour notre secteur spatial. Il est difficile d'évaluer les programmes par des masses monétaires, alors qu'ils dépendent davantage des approches nationales de l'espace. Les budgets spatiaux montrent l'hypertrophie du système américain, qui conditionne l'avenir de ce secteur, non seulement dans le monde mais aussi dans l'espace.

Comparaison des budgets et des réalisations spatiales

La science est une composante permanente de l'activité spatiale car elle est un des éléments les plus favorables aux coopérations et qu'elle va de pair avec l'acquisition de la maîtrise de base des compétences. Prise en tant que telle, son statut relatif est très comparable dans les différentes puissances spatiales où elle fait toujours figure de parent pauvre et sert facilement de variable d'ajustement lors des périodes de réduction des crédits. Il est donc possible de comparer avec quelque bénéfice la carte des budgets avec celle du nombre de satellites scientifiques nationaux ce qui donne une image assez différente de la singularité américaine constatée au travers des budgets.

Les distorsions constatées renvoient à un autre élément souvent négligé que l'on pourrait qualifier de «culture spatiale». En effet, il existe des différences fondamentales de conception des activités spatiales. Les États-Unis, l'Europe et le Japon perçoivent l'espace comme un domaine de très haute technologie par l'intermédiaire duquel il est possible de montrer sa supériorité et son avance scientifique, ce qui se traduit par des investissements relativement importants. En revanche, les pays socialistes ou ex-socialistes ne disposent pas des mêmes moyens financiers et font du «spatial utile» à peu de frais. Ces divergences renvoient tout à la fois à la nature technologique de l'activité spatiale qui fait que l'on retrouve l'illustration de comportements visibles dans bien d'autres domaines mais aussi au type de réappropriation politique dont elle est l'objet.


Satellites scientifiques lancés.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002
.

Elles sont également parfaitement visibles dans la mise en œuvre des programmes et donc des différentes formes d'occupation de l'espace.

Les réalisations spatiales

Depuis 1967, et du fait du contexte initial particulier de la guerre froide, chaque pays est dans obligation de déclarer à une organisation internationale, qui se trouve être l'Union internationale des télécommunications (UIT), tout lancement de satellite dans la mesure où un tir de lanceur ressemble à un tir de missile. En revanche, il n'est pas imposé pour autant d'en spécifier les missions, ni les paramètres de l'orbite. Publiées par l'UIT, les listes de satellites existent aussi sous forme de base de données concernant l'ensemble des satellites en orbite. Les États-Unis ont longtemps fourni ces informations à l'exception de celles concernant les satellites américains militaires sur un site Internet du département de la Défense, mais la richesse du site a bien diminué depuis le 11 septembre 2001. L'accès le plus simple à ces données pour le grand public passe donc plutôt par les sites des radioastronomes amateurs.

Si l'on se réfère aux listes de l'UIT, il est intéressant de voir comment les différents pays, en fonction de leur culture, choisissent de masquer ou non leur activité. Par exemple, les Américains ne remplissent pas les colonnes correspondant à la fiche descriptive du satellite lorsqu'il s'agit d'un engin militaire. Inversement, les Soviétiques, dont le nombre de lancements a atteint à une époque plus de 140 satellites par an, utilisaient l'appellation « Cosmos » pour désigner l'ensemble des satellites scientifiques et militaires, ce qui compliquait nettement l'identification des satellites purement militaires hormis quand la date de rentrée dans l'atmosphère était fournie, ce qui signalait indubitablement un satellite de reconnaissance.

Les types de satellites lancés par pays et par programme


Satellites d'observation de la Terre.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.

 


Satellites scientifiques et sondes par année et par pays.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.


Satellites de télécommunication.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.

Chacun de ces graphiques est conçu en distinguant dans la partie haute les systèmes civils et dans la partie basse les systèmes militaires. Les différentes couleurs représentent les pays propriétaires et non les pays lanceurs pour chacun des satellites concernés.

Les domaines choisis pour illustrer ce propos ne comprennent pas l'observation de la Terre dans la mesure où l'interprétation des données mérite une analyse fine et complexe qui est ici impossible faute de temps. On signalera cependant que les lancements se caractérisent par une écrasante majorité des satellites militaires soviétiques qui correspondent aux programmes de reconnaissance conçus comme de faible durée de vie mais très standardisés dans la fabrication du matériel comme dans son usage systématique lors de crises internationales alors que leur pendant américain privilégie très tôt l'allongement de la durée de vie au prix d'une complexité du système.

L'abondance des satellites militaires et leur appartenance quasi exclusive aux deux superpuissances pose d'entrée le statut de l'usage militaire de l'espace circumterrestre.

Le principal traité de l'espace, connu comme Traité de 1967, stipule que l'espace ne doit être utilisé qu'à des fins pacifiques, sans pour autant en interdire l'utilité militaire. Dans ce sens, les satellites militaires ont le statut de «multiplicateurs de force» mais n'ont pas de capacité agressive. Cette situation est d'ailleurs susceptible d'évoluer en raison de la position américaine, qui considère l'espace comme un outil sécuritaire.

La mise en orbite d'un satellite a un coût initial incompressible, en raison de l'utilisation unique qui peut être faite du lanceur, ce qui constitue une des faiblesses de l'activité spatiale du point de vue de la rentabilité. En outre, un satellite ne peut être que très rarement réparé en cas de panne, ce qui entraîne la perte sèche de l'ensemble de l'investissement si un problème même parfois mineur se manifeste.

Globalement, les trois figures montrent l'importance de la présence des États- Unis, de la Russie et la percée progressive de nouveaux acteurs, les pays en voie de développement restant très faiblement représentés à l'exception de l'Inde. Il convient toutefois de rappeler que les éléments numériques ici présentés doivent être nuancés par l'analyse des caractéristiques des systèmes, en particulier la durée de vie des satellites et l'éventuelle pluralité de leurs fonctions.

Les approches nationales

Ainsi que nous l'indiquions, les choix effectués entre un système de conception relativement rustique et un système hautement sophistiqué correspondent à des cultures technologiques nationales fondamentalement différentes. Cependant, l'occupation de l'espace a toujours une valeur d'image, ce qui signifie que chaque pays réalisant une opération spatiale l'utilise aussi pour crédibiliser son image sur la scène nationale et internationale.

Il y a par ailleurs la prise en compte de contraintes internationales qui peuvent être déterminantes. Ainsi, au Japon, le domaine spatial remplit uniquement des objectifs civils, les traités internationaux signés à l'issue de la seconde guerre mondiale lui interdisant de se réarmer sous quelque forme que ce soit. Le Japon doit donc veiller à ne pas donner l'impression d'être une «hyperpuissance», avec toute la connotation menaçante que cela peut revêtir. Il a par conséquent forgé son identité internationale en montrant qu'il était capable, en termes de haute technologie, de produire des instruments que peu de pays au monde savent réaliser. En l'absence de compétence aéronautique nationale, le pays s'est appuyé essentiellement sur l'électronique, en développant des lanceurs extrêmement sophistiqués. La difficulté du secteur spatial japonais est aujourd'hui de passer d'une phase de conception du spatial en fonction des critères d'excellence d'une communauté d'ingénieurs et de techniciens de très haut niveau, à des formes plus simples afin de pouvoir éventuellement exporter ces technologies.

Les modes d'occupation de l'espace

S'il n'y a pas véritablement de territorialisation de l'espace dans la mesure où elle est formellement interdite en droit, il faut aussi se souvenir qu'il s'agit d'un terrain illimité et indéfini dans lequel l'occupation n'est jamais pérenne mais éventuellement renouvelée en fonction des priorités des programmes et de la durée de vie des satellites.

Les types d'occupation de l'espace peuvent être classés par altitude, avec une mention particulière pour l'orbite géostationnaire située dans le plan de l'équateur à 36 000 kilomètres de distance de la surface de la Terre. Cette orbite particulière permet à un satellite d'apparaître immobile par rapport à la Terre si bien que la plupart des satellites, essentiellement de télécommunication, sont positionnés en face des pays qu'ils desservent.

On constate que la plupart des satellites dits «à défilement», expression choisie pour évoquer le défilement de la Terre sous leurs trajectoires, se situent essentiellement sur des orbites basses qui encerclent la Terre selon des inclinaisons variées. Ce dernier élément répond à des contraintes terrestres de lancement qui font que, sauf extraordinaire, les inclinaisons des satellites sont supérieures ou égales à la latitude de la base de départ. C'est ainsi que les satellites russes occupent des portions d'espace à des inclinaisons supérieures à celles de leurs équivalents américains.

Sur l'ensemble de ces graphiques, l'importance numérique des satellites soviétiques, en particulier militaires, tient en grande partie à des choix technologiques dictés par l'économie et la faible fiabilité du matériel électronique. Cette prépondérance explique que les budgets spatiaux soviétiques ont souvent été surévalués par la communauté spatiale américaine, soucieuse de recevoir des crédits plus importants de la part du Congrès et faisant en quelque sorte jouer la concurrence. Cette politique originale était rendue possible par une construction en série de satellites peu coûteux et de lanceurs strictement adaptés à certains types de satellites. Il s'agit de la mise en place d'une organisation standardisée consommant un budget bien moins élevé que celui des États-Unis. En outre, certaines orbites particulières répondent à la situation géographique de la Russie, la desserte des terres aux très hautes latitudes ne pouvant être assurée à partir de l'orbite géostationnaire. C'est ainsi que l'orbite Molnia géosysnchrone permet aux satellites qui la décrivent de couvrir le territoire sibérien pendant des phases de 8 heures d'affilée ce qui se traduit par la nécessité de disposer de trois satellites à la différence d'un unique géostationnaire.

Si l'on considère plus particulièrement le grand nombre de satellites de reconnaissance dits « espions », il convient de rappeler en préambule que ces systèmes sont capables de tout voir, à condition qu'il n'y ait pas de nuages, qu'il ne fasse pas nuit et que l'on se trouve sous la trace du satellite. En fait, l'orbitographie de ces satellites montre qu'ils sont surtout lancés pour surveiller certaines parcelles de la Terre qui à un moment donné sont considérées comme des zones à risque ou des points stratégiques de «l'adversaire». Leur durée de vie a pu être très limitée -certains d'entre eux ont connu une existence de trois jours -dans la mesure où, en l'absence de moyens de transmission suffisants, il fallait récupérer par un retour au sol les données enregistrées. Cette contrainte particulièrement appliquée dans les programmes soviétiques a d'ailleurs eu des effets géostratégiques non négligeables quant à l'armement de l'espace. Dans l'optique d'une guerre spatiale, les États-Unis, ne pouvant renouveler aussi rapidement que les Soviétiques leur parc spatial puisqu'ils avaient fait le choix de systèmes multimissions moins nombreux et plus coûteux, se trouvaient favorables à la limitation des systèmes antisatellites…

Enfin, le caractère militaire des programmes n'est pas exclusif des usages civils. Les Américains ont ainsi lancé, comme les Russes, un grand nombre de satellites militaires à des fins scientifiques afin de mieux connaître l'environnement spatial, dont les données ont ensuite pu être déclassifiées pour être communiquées à la communauté internationale.

Proportionnellement beaucoup moins nombreux et très largement civils, les systèmes spatiaux européens marquent une conception originale fortement marquée par la notion de «dualité», c'est-à-dire d'un usage mixte éventuel entre des utilisateurs civils et militaires. Cette approche se retrouve assez naturellement chez d'autres puissances spatiales comme le Japon ou l'Inde même si elle reste plus discrète compte tenu de leur affirmation forte d'activités spatiales à vocation civile qui se retrouve dans le statut de leur agence.

Espace et environnement national et international

L'analyse de l'activité spatiale et de l'occupation de l'espace permet aussi de donner aux élèves une idée plus concrète des grands problèmes contemporains dans leur environnement national et international.

Premiers pas dans l'espace : le match Urss/États-Unis

En ce qui concerne l'environnement international, la conquête de l'espace est née en 1957 avec le lancement du satellite soviétique Spoutnik, mais les États-Unis étudiaient déjà depuis 10 ans l'idée d'un satellite de reconnaissance. En effet, il n'y avait alors aucun autre moyen pour eux d'obtenir des informations sur le bloc fermé qu'était l'Union soviétique : la sécurité des États-Unis exigeait de pallier ces lacunes. Jusqu'alors, les principaux moyens d'information tenaient à l'accomplissement de vols par des U-2, limités par les faibles rayons d'action des appareils et la nécessité d'incursions rapides et qui, de surcroît, constituaient une violation du droit aérien international. En outre, l'utilisation potentielle de l'arme nucléaire nécessitait d'avoir les coordonnées précises des cibles, ce qui supposait de disposer de la cartographie du territoire de l'Union soviétique et d'un maximum d'information pour savoir où étaient positionnées les forces stratégiques et les industries d'armement. Dans ce sens, le seul moyen de contourner les limitations du droit aérien était de passer par l'espace.

Il était donc crucial pour les États-Unis que personne ne prenne conscience de cette dimension stratégique, sous peine de voir s'élever des protestations générales au sein desquelles celles de l'Urss en particulier. Les États-Unis ont donc utilisé leur programme civil d'exploration et de découverte pour habiller leur programme de reconnaissance. En proposant à la communauté internationale le lancement d'un satellite pour l'Année géophysique internationale de 1956-1957, la conquête de l'espace s'ouvrait sous des auspices scientifiques ralliant l'enthousiasme international. Cependant, la fabrication du lanceur spatial n'était pas prioritaire dans les programmes d'armement américains focalisés sur la mise au point des missiles intercontinentaux et que l'exécutif américain tenait à voir clairement séparé du programme civil. C'est d'ailleurs ainsi que l'Urss, utilisant toutes les ressources du complexe militaroindustriel dans lequel les activités spatiales étaient pleinement intégrées, disposait d'une synergie de moyens bien supérieure. Si le choc ressenti après le lancement de Spoutnik était complètement démesuré par rapport à la réalité des enjeux stratégiques, dans la mesure où cela ne changeait rien à l'équilibre des forces, il était cependant révélateur de la vision très concurrentielle des deux régimes. En effet, la Russie disposait déjà de l'arme nucléaire et avait testé avec succès son missile balistique intercontinental. Il y avait cependant une dimension tout à fait nouvelle, largement psychologique : l'homme s'était affranchi des limites de l'attraction terrestre. Avec le cerclage automatique de notre planète en 1 heure, il y a soudainement pour les opinions publiques la prise de conscience du fait que la Terre est en quelque sorte sous tutelle, et qu'il est impossible d'empêcher le survol de son territoire. Dans le contexte géopolitique de l'époque, l'importance accordée par les médias à cet événement a tout de suite connoté les activités spatiales en tant qu'activités stratégiques.

Le grand enjeu politique des débuts de la conquête spatiale a donc été de montrer, dans une période de bipolarité, quel pays avait effectué le meilleur choix technologique et, partant de là, lequel disposait du meilleur système politique. La démonstration soviétique qui a eu lieu entre 1957 et 1960 a posé un véritable problème diplomatique aux Occidentaux, d'autant plus que l'Urss ne s'était pas privée d'exploiter au maximum son avantage spatial. Dans cet esprit, plusieurs programmes spatiaux soviétiques ne visaient qu'à effectuer des premières, afin de montrer que l'Urss était toujours en avance sur la technologie américaine : premier satellite, premier rendez-vous spatial ou encore première femme dans l'espace. Cette dernière expérience connut quelques difficultés compte tenu des critères de choix «politiquement corrects» qui avaient présidé à la sélection, ce qui expliqua par la suite l'absence d'autres femmes au sein des missions soviétiques. Lorsque l'Urss proposa à la France de faire voler un cosmonaute, le président Valéry Giscard d'Estaing proposa que ce soit une femme, mais celle-ci ayant eu un accident à l'entraînement peu de temps avant son départ, ce fut finalement Jean-Loup Chrétien qui fut le premier cosmonaute français.

Cette forte dimension idéologique a eu des conséquences non négligeables. Le secteur spatial soviétique s'est constitué autour de l'idéologie soviétique. La conquête de l'espace illustrait le triomphe de la science et de la technologie, moteurs du développement socialiste et le cosmonaute était l'illustration de l'homme nouveau, symbolisant l'apparition d'une ère nouvelle. Tout ce substrat fortement intégré dans la vision que l'Union soviétique voulait avoir d'elle-même s'est donc effondré en même temps que l'ensemble du système en 1991. La communauté spatiale russe est parvenue à survivre, mais elle n'a jamais réussi à retrouver une audience et un ancrage dans les opinions publiques du fait de ce marquage très fort dans l'histoire soviétique. Aujourd'hui, Vladimir Poutine semble montrer un intérêt nouveau pour le domaine spatial comme élément de l'identité nationale, ce qui est intéressant dans la future répartition de la compétence spatiale dans le monde.

L'espace, élément d'image et de puissance

Le rapport entre l'espace et l'environnement national est un aspect essentiel de l'image et de la reconnaissance internationale. De ce point de vue, les activités spatiales habitées représentent un domaine privilégié. L'invitation de ressortissants de pays étrangers à des vols ou séjours dans l'espace est utilisée systématiquement comme un outil diplomatique. La carte des nationalités représentées dans les différentes missions habitées est à cet égard révélatrice. Chaque vol a ainsi un retentissement national majeur au sein du pays dont l'astronaute est originaire. Dans le même sens, on constate le très fort pouvoir symbolique d'identification avec l'existence d'appellations distinctes qui diffèrent selon les nations : on parle d'« astronaute » aux États-Unis, de «cosmonautes» en Russie, de «spationautes» en Europe et de « taïkonautes » en Chine. Il est amusant de constater, particulièrement dans le cas chinois, le double usage qui a été fait, à des fins nationales et internationales, du lancement du satellite habité puisqu'il existe deux mots différents pour désigner le premier voyageur de l'espace : «taïkonaute» construit sur un modèle linguistique anglophone à usage de la communauté internationale et «yuanghyuan» à usage interne et signifiant «voyageur de l'espace». Il faut d'ailleurs constater à ce propos que la méthode chinoise choisie, une capsule, était la même que celle employée par les Russes en 1961 et que, alors que ce programme spatial n'avait rien d'innovant 40 ans plus tard, l'opinion publique et les médias furent très impressionnés par ce qu'ils perçurent comme une démonstration de force. En réalité, le domaine spatial est donc un lieu dans lequel on construit sa propre image, et le traitement médiatique est à l'origine de la réputation spatiale d'une nation. C'est pourquoi l'Europe s'interroge actuellement sur l'utilisation de la base de Kourou comme point de départ de vols habités par des Européens.


Nationalités des hommes ayant effectué des vols spatiaux.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.

L'espace est tout à la fois un élément d'image et de puissance, un potentiel d'aide au développement, un moyen d'influence, mais aussi un moteur des formes d'intégration dans les logiques nationales. À ce niveau, les types d'intégration des activités spatiales dans les logiques nationales représentent un élément essentiel de compréhension. Des études de cas peuvent ainsi être faites pour les différentes puissances spatiales et permettent d'avoir une idée assez précise des différentes combinaisons mais le temps m'étant compté, je ne peux malheureusement développer ici cet aspect.

Les politiques de partenariat et de réseau

Il reste une dimension particulière à l'espace qu'il convient d'évoquer. Les activités spatiales se développent toujours dans une double tension entre concurrence, compétition, et coopération. L'importance des enjeux politiques et des effets d'image que nous avons soulignée joue un rôle essentiel dans la notion de «compétition». En revanche, les caractéristiques propres au domaine spatial et en particulier le caractère planétaire des applications et leur potentiel dans la mise en valeur des ressources terrestres conduisent naturellement à des coopérations qui profitent ainsi d'un effet de synergie et de complémentarité essentiel.


Accords de coopération spatiale entre agences en 2004.
Extrait de VERGER F. (ss dir.), L'Espace, nouveau territoire,
atlas des satellites et des politiques spatiales, Belin, 2002.

Si l'on étudie les différents accords réalisés entre les agences spatiales qui ont le mérite de donner une vision instantanée et institutionnelle, on remarque que les Européens ont noué des partenariats très diversifiés et que le total de leurs coopérations dépasse celui des États-Unis pourtant principal leader. Là encore ce constat doit être nuancé car l'importance de ces accords n'est pas mentionnée et leur nombre correspond à des initiatives propres des différents pays européens à côté des partenariats assurés par l'Esa (Agence spatiale européenne), ce qui supposerait peut-être une meilleure coordination…

Ce qui reste essentiel dans la dimension de coopération internationale des activités spatiales est finalement l'intégration progressive d'un nombre croissant de pays qui ne peuvent accéder à une initiation spatiale que par le biais d'un patronage. La logique de la coopération arrive parfois à entrer en contradiction à terme avec d'autres contraintes comme celle de la maîtrise des transferts de technologie de la part des puissances dominantes et leur souci de garder une position privilégiée pour des raisons certes politicostratégiques mais aussi parfois économiques. Là encore, il conviendrait de se pencher sur l'existence ou non de modèles de coopérations en fonction des types d'États et de leur niveau de développement respectif. La coopération spatiale offre tous les cas de figure : Ouest-Ouest, Est-Ouest, Sud-Nord ou Sud-Sud et leur analyse permet de mieux cerner l'évolution des rapports entre États dans une période de transition.

Conclusion

Il est important de montrer concernant le domaine spatial qu'il existe des réalités, des programmes et des applications. Au sein des établissements scolaires, il est possible d'interroger les enjeux liés à l'espace, comme le domaine du développement ou le rôle des institutions comme l'Union européenne. Les principales difficultés sont liées au manque d'information, d'autant qu'il semble que la médiatisation du secteur spatial français ne fonctionne pas aussi bien qu'elle le pourrait. Cela reste, dans l'imaginaire collectif, un secteur complexe éloigné des réalités. L'enseignement supérieur français n'est, dans ce sens, pas du tout adapté dans la mesure où les élèves des grandes écoles de commerce ou encore des instituts d'étude politique ne reçoivent aucun enseignement sur ce type d'activité et leurs enjeux à court et moyen terme. Comment les futurs responsables et hommes politiques peuvent-ils alors mener une politique spatiale prenant en considération l'ensemble de ses implications ? L'espace est pourtant un thème dont les caractéristiques clés peuvent être perçues à partir d'une introduction technique minimale.

Du point de vue des représentations, les difficultés tiennent à ce que l'on peut appeler les «effets hérités». L'espace conserve souvent une image fortement connotée liée au domaine militaire. Il apparaît davantage comme un lieu de l'excellence technologique plutôt que comme une infrastructure largement réutilisable dans la vie de tous les jours. De plus, le décalage des logiques entre les communautés spatiales nationales avec leur culture, leur mode de pensée et leur vision du monde, et les opinions publiques largement ignorantes des enjeux technologiques, politiques et culturels, crée des distorsions dans la perception et la mise en œuvre de ces activités. Partout dans le monde, les «communautés spatiales» ont bien conscience que la reconnaissance de leur activité passe entre autres par l'interface des médias à l'égard des opinions publiques et, d'une certaine façon, des décideurs politiques. Une amélioration de la communication dans ce domaine, ce qui passe par une meilleure compréhension, permettrait de répondre, au moins en partie, aux problèmes d'agenda liés à l'incompatibilité entre les échéances électorales courtes et la mise en place de programmes spatiaux longs. Un homme politique qui souhaite a priori avoir la garantie d'une utilité immédiate lorsqu'il investit dans la mise en œuvre d'un programme peut aussi être séduit par l'idée de s'inscrire dans la durée au travers d'un programme de plus long terme, le risque étant que le spectaculaire ne l'emporte alors dans la définition de ce programme comme cela a souvent été le cas avec l'envoi d'hommes (et de femmes) dans l'espace.

Les activités spatiales dépendent de la puissance publique. Outre leur capacité à créer des images sur la scène internationale et éventuellement à renforcer l'intégration nationale sur des objectifs communs, elles sont un élément essentiel d'indépendance nationale et un outil de gestion exceptionnel et ce à toutes les échelles y compris celle de la planète. À ce titre, sensibiliser les citoyens aux réalités et aux enjeux de l'activité spatiale afin d'assurer des choix raisonnés entre priorités est sans aucun doute une entreprise indispensable.

Échanges avec la salle

De la salle : J'aimerais avoir des précisions sur la conquête spatiale à l'issue de la seconde guerre mondiale, le rapport entre le nazisme et l'espace, et la récupération des savants nazis par les Américains, les Soviétiques et les Européens.

Isabelle Sourbès-Verger : L'exemple le plus marquant est celui de Wernher Von Braun, qui a été récupéré par les États-Unis et a participé activement au programme des missiles intercontinentaux américains. C'est une des raisons pour lesquelles les Américains n'ont pas souhaité développer leur premier projet de satellite dans le cadre du programme des missiles intercontinentaux. Il était en effet difficile d'inaugurer la conquête civile de l'espace avec un ancien sympathisant de l'Allemagne nazie. Mais cet inconvénient s'est finalement effacé devant la nécessité de répondre rapidement au défi du Spoutnik. Il est intéressant de constater que le premier satellite américain a finalement été lancé par une équipe dirigée par Wernher Von Braun et que cela n'a jamais posé de problème à quiconque. Par ailleurs, bien que l'on ne puisse pas nier son attachement au nazisme, Wernher Von Braun a toujours eu le rêve d'envoyer un homme dans l'espace. La plupart des magazines américains de l'époque font ainsi état d'un grand nombre de conférences qu'il a données dès les années cinquante sur le territoire des États-Unis pour sensibiliser l'opinion. Dans un sens, il a donc largement contribué à populariser l'idée de l'aventure spatiale. Le programme habité existe en grande partie par le biais d'une conception idéologique de l'espace mettant l'homme au centre de sa conquête.

En dehors des Américains, les Russes et dans une moindre mesure les Européens ont aussi utilisé le fruit des expériences balistiques allemandes mais les Soviétiques se sont montrés très soucieux de ne pas dépendre des ingénieurs allemands et les ont très vite isolés une fois le transfert de compétences réalisé.

De la salle : Quelle est la place des motivations militaires dans la mise en valeur de l'espace ?

Isabelle Sourbès-Verger : Les idées reçues sur l'espace sont très nombreuses et la crainte d'un espace lieu d'espionnage généralisé se retrouve souvent. En réalité, le spatial militaire qui reste je le rappelle, l'apanage d'un petit nombre de pays et surtout aujourd'hui dans des proportions inégalées celui des États-Unis, a permis, de 1972 à 1980, de mettre en œuvre le désarmement des blocs grâce à l'observation effectuée par les satellites. Le rôle des satellites militaires est donc extrêmement ambigu puisqu'il peut être à la fois multiplicateur de forces et garant de stabilité internationale.

La question principale qui se pose aujourd'hui est celle de la militarisation de l'espace. Je considère qu'il s'agit d'un enjeu majeur. Or la réflexion à ce sujet est encore très limitée, au niveau européen, comme au niveau français, alors que les Américains sont déjà en train de fixer les étapes de leur militarisation de l'espace.

Dans ce contexte, la surveillance de l'espace devient un élément crucial qui nous manque totalement. Aujourd'hui, si l'un de nos satellites devient hors d'état de fonctionner dans une période de tension éventuelle, nous n'avons aucun moyen de savoir ce qui a pu déclencher cette panne, si elle est naturelle ou provoquée. Nous pouvons émettre des hypothèses mais nous ne disposons pas d'une véritable surveillance de l'espace. La réflexion sur la surveillance des débris peut permettre d'appréhender différemment le problème si on ne veut pas le connoter trop militairement. En effet, dès lors qu'une agence est capable de bénéficier d'informations sur les débris, il est possible de réaliser un suivi des satellites…

Outre la défense de ses propres intérêts, la question de la militarisation de l'espace peut donner à l'Europe l'occasion d'élaborer un discours international et de rallier à sa position d'autres pays.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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