Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

Clôture des travaux

Annie Mamecier, doyenne du groupe des sciences de la vie et de la Terre de l'Inspection générale

Il est déjà très impressionnant de parler devant une telle assemblée, mais il est encore plus difficile de s'exprimer après M. Axel Kahn. Un grand merci à tous les intervenants qui nous ont permis de passer deux excellentes journées riches d'informations. Merci également à la Desco de nous avoir permis d'organiser ce colloque. Merci enfin au Muséum de nous avoir hébergés.

Hier, dans ma courte introduction, je vous ai fait part de l'intention du comité scientifique de pilotage quant à la signification de ce colloque. Il s'agissait de porter un regard synthétique sur les grandes convergences permettant de fonder l'identité de notre discipline tant au niveau des champs scientifiques qu'elle recouvre que de ses prolongements en matière de formation.

Un enseignement qui ne s'adresse pas à tous les élèves

Les sciences de la vie et de la Terre représentent une discipline de l'enseignement secondaire issue d'une multitude de sciences en pleine évolution. Les présentations relatives à la climatologie (MM. André et Duplessy), aux risques (MM. Gaudemer et Gruet), à la découverte du cerveau (MM. Boureau, Calvino, Tassin ou encore MM. Renault et Widlöcher) nous en ont convaincus si nous ne l'étions déjà. Cet enseignement de SVT est réalisé en continuité des classes maternelle et du premier degré aux classes de première des lycées d'enseignement général puis en terminale, uniquement dans la filière scientifique.

Il se poursuit en classes préparatoires aux grandes écoles dans les filières BCPST ouvrant sur les écoles vétérinaires, les écoles d'agronomie, de géologie, les ENS, certaines écoles de chimie et sans doute bientôt à l'École polytechnique. Mais cet enseignement occupe une place modeste au collège et en série S des lycées par rapport aux autres matières scientifiques. Sa part est dérisoire en série L, très aléatoire en série ES et inexistante ailleurs.

En définitive, deux élèves sur trois au lycée ne bénéficient pas des conditions permettant l'acquisition d'une culture de base en SVT et donc d'une culture de base scientifique permettant d'ancrer l'éducation en matière de santé, d'éthique, d'environnement et de développement durable.

Et pourtant, voici une vingtaine d'années, dans son discours d'entrée à l'académie, Pierre-Gilles de Gennes disait : "Nos sociétés ne possèdent pas la culture scientifique de base qui leur permettrait de prendre des décisions économiques, écologiques qui soient correctes [...]. Nous devons fournir aux nouvelles classes d'âge une information scientifique suffisante, [...] une démocratie ne peut fonctionner sans éduquer ses citoyens".

En 1984, Jean Tavlitzki écrivait dans Les Cahiers de l'Éducation nationale : "Une formation culturelle fait défaut aux juristes, économistes ou hommes politiques. La majeure partie de nos concitoyens ignore tout ou peu s'en faut, des phénomènes essentiels qui régissent le fonctionnement des êtres vivants dont ils font partie. Ils se trouvent privés de connaissances qui portent sur la conception qu'ils peuvent avoir d'eux-mêmes, des autres et de leurs relations avec leur environnement". Vingt ans après, ces discours restent d'une étonnante actualité.

Les progrès de la discipline au niveau des contenus scientifiques

Les changements successifs d'appellation de la discipline : "histoire naturelle" en 1831, "sciences naturelles" en 1880, "biologie et géologie" en 1954, de façon éphémère au collège "sciences et techniques biologiques et géologiques" en 1985 puis "sciences de la vie et de la Terre" depuis 1993, traduisent une révolution scientifique permanente qui modifie la culture naturaliste.

Outre les connaissances de base, il est indispensable de donner aux élèves les clés qui leur permettront à la fois de s'approprier des connaissances nouvelles, mais aussi celles susceptibles de leur faire adopter une attitude critique et raisonnée vis-à-vis des informations multiples diffusées abondamment par les médias. Pour atteindre ces objectifs, parallèlement à ces transformations profondes de la science, la didactique a sensiblement évolué. Dépassant le domaine de réflexions "naturalistes" qui revenaient à décrire, classer, représenter les objets naturels, l'approche dynamique a été peu à peu privilégiée et les relations entre structures et fonctions se sont inversées dans la démarche pédagogique : on cherche à comprendre et expliquer un fonctionnement, et pour cela on a besoin de connaître les structures. Il s'agit là d'un trait essentiel de la discipline : l'observation guidée par le raisonnement y est une activité majeure comme c'est le cas dans la recherche scientifique. "Il n'y a pas de formation de qualité sans recherche." (Jean-Marc Monteil). Cette approche fonctionnelle a des intérêts multiples : en posant les problèmes, elle suscite la motivation des élèves, fait de la biologie et de la géologie des sciences de raisonnement plus que de mémoire et surtout, en associant l'élève à la construction de son savoir, elle facilite l'appropriation des connaissances tout en diversifiant les objectifs méthodologiques et les modalités d'expression.

Cette évolution qui éloigne définitivement les sciences de la nature de la simple leçon de chose, donne à la discipline ses lettres de noblesse et lui fait jouer un rôle essentiel dans la formation intellectuelle de l'élève.

La discipline a su reprendre à son compte la citation de François Jacob : "La science est devenue adulte du jour où elle a substitué au pourquoi, le comment."

La discipline dans sa dimension éducatrice

Les programmes de SVT répondent à deux préoccupations majeures indissociables :
- faire acquérir des connaissances par la confrontation avec le réel, le concret, les faits comme il vient d'être vu : "mettre les élèves à la paillasse" (Jean-Marc Monteil). À ce propos, je vous rappelle que les travaux pratiques ont été introduits dans notre discipline en 1945 et qu'ils seront évalués au baccalauréat pour la première fois en 2005 ! Mais aussi et surtout, en utilisant ce levier à des fins de formation générale ;
- faire acquérir une attitude et une méthodologie scientifiques ainsi que des comportements utiles aux citoyens. Les connaissances, les méthodes et les techniques acquises sont nécessaires à la poursuite d'études certes, mais également dans les choix à opérer au cours de l'éducation à la responsabilité des élèves.

Les domaines de la citoyenneté, de la santé, de l'éthique, de l'environnement et du développement durable prennent de l'importance dans l'enseignement des SVT, situées au carrefour de plusieurs disciplines. La complémentarité des apports disciplinaires (la "pluridisciplinarité" de Jean-Marc Monteil c'est-à-dire regarder un même objet dans différents domaines) est nécessaire et utile dans les domaines évoqués, les SVT occupent une place centrale. Ce n'est pas une sorte de "récupération" par une discipline au détriment des autres. Un ancrage fort est indispensable pour dépasser l'idée naïve mais fort répandue qu'un simple apport d'informations suffit. Ces informations plus ou moins explicatives sont inefficaces sur l'évolution des comportements, ce qui est parfaitement démontré, notamment par les recherches sur la santé publique. Un fossé existe souvent entre le professionnalisme des compétences disciplinaires et le caractère approximatif et velléitaire des engagements éducatifs. Cependant, une évolution vers une approche systémique, pluridisciplinaire, de certains thèmes ancrés dans les réalités, motivants, fondamentaux, est indispensable pour identifier les problèmes et prendre conscience d'enjeux contradictoires. Chaque discipline, par ses apports scientifiques et ses méthodes pertinentes doit y prendre sa place. On aidera ainsi le jeune à relier ces divers apports en vue d'une meilleure compréhension de la complexité des questions, et de sa place dans le monde qui l'entoure, des contraintes multiples certes, mais aussi de la maîtrise raisonnée, et des actions positives de l'homme (exposés de MM. Darcos et Mazoyer).

La culture scientifique est indispensable dans le monde contemporain. Elle débouche sur la prévention par rapport aux pratiques à risque ou à la nutrition (exposé de Mme Louis-Sylvestre), sur le respect de l'environnement (exposé de M. de Marsilly), ainsi que sur le développement du bien-être (exposé de M. Guérin) qui passe par la compréhension de l'unicité des êtres vivants (exposés de MM. Château et Picq) et de leur diversité (exposés de MM. Couvet, Mounolou et Taquet), et par une sensibilisation aux problèmes de santé individuelle et publique (exposé de M. Valleron). L'éducation recouvre l'ouverture à la réflexion sur les applications et les implications des connaissances fondamentales. Elle n'est possible que lorsque les élèves sont motivés et que la portée éducative et culturelle de l'enseignement, contribution à l'éducation citoyenne, est très affirmée.

Pourquoi une image réductrice des SVT au sein des disciplines scientifiques ?

L'image, relativement faussée, donnée à notre discipline est un héritage d'Auguste Comte qui, dans ses Cours de Philosophie positive (1844-1847), hiérarchise les disciplines et donne le dernier rang à la chimie et aux sciences naturelles. Condamnées au verbalisme et à l'abstraction, elles font figure de parents pauvres. Cependant l'enseignement des SVT a accompli au cours des dernières décennies des mutations considérables. Jean Dausset n'écrivait-il pas en 1980 : "Au moment où notre Terre rétrécie est en pleine mutation, où l'homme, ce prédateur, gaspille ses richesses, il est essentiel que chacun prenne conscience de sa place dans le monde vivant. Les sciences de la nature jouent et joueront un rôle de plus en plus prééminent pour la sauvegarde de ce patrimoine irremplaçable."

Si pour beaucoup (trop ! ) l'enseignement des SVT reste encore celui d'une discipline mineure, "de mémoire", "de science molle", il apparaît à d'autres qui ont suivi de plus près son évolution un de ceux qui ont fait le plus pour s'adapter aux exigences de l'École d'aujourd'hui. Votre présence prouve que vous faites partie de ces derniers. Votre nombre et votre force de persuasion, j'en suis sûre, fédèreront petit à petit l'adhésion de tous.

Conclusion

On peut se demander si les intentions de ce colloque ont été atteintes. Il a été démontré, je pense, que :
- la discipline est indispensable à la culture de tous les élèves tant au niveau des connaissances que des acquis méthodologiques et techniques ;
- la discipline est indispensable à la formation de l'esprit critique ;
- la discipline recouvre plusieurs champs où il est pertinent de donner du sens aux enseignements en reliant les savoirs aux implications des SVT dans les enjeux de société : santé, bioéthique, environnement et gestion des ressources, risques naturels...aux applications et implications des sciences dans la citoyenneté individuelle et la vie collective. Tous les citoyens doivent avoir les outils intellectuels permettant d'appréhender et de discuter les informations des médias sur la progression des maladies à fort impact psycho-socio-économique, la tragédie engendrée par le sida (comme le rappelait Xavier Darcos), la contamination des produits alimentaires, l'urbanisation, les dangers de la planète...À cette condition seulement ils peuvent participer lucidement aux choix de société (exposé d'Axel Kahn).

Ces champs sont des passages obligés au-delà desquels l'enrichissement pourra se faire grâce au croisement d'apports venant d'autres disciplines. La culture scientifique complète plus que jamais la culture humaniste mais n'en fait-elle pas un peu partie ?

Le colloque, dans son contexte, a montré que les acquis scientifiques récents conduisent à porter un regard nouveau sur les biosciences et les géosciences dont l'importance sociale et les enjeux économiques s'accroissent considérablement. Ce colloque a donc partiellement répondu aux intentions. Partiellement, puisque de nombreux champs, faute de temps, n'ont pu être abordés, citons par exemple : l'embryon humain, la biologie et la guerre, l'aménagement du territoire, l'énergie...Il y a donc matière pour un autre colloque prolongeant celui-ci et nous comptons sur vous !

Merci de votre attention.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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