Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

Le processus civilisationnel

Axel Kahn, généticien, directeur de l'Institut Cochin

Nous sommes, en tant qu'Homo sapiens, d'une affligeante banalité biologique et génétique. Vous avez pu vous en convaincre grâce à ces deux journées en partie consacrées à ce sujet. Sur le plan génétique, notre proximité avec les grands singes est considérable, plus de 98, 7 % avec le chimpanzé par exemple. Cette proximité est encore de 80 % avec la souris et de 50 % avec la levure. Non seulement, nous sommes génétiquement proches d'une infinité d'êtres vivants, mais nous ne sommes pas, nous autres primates catarhiniens du genre Homo et de l'espèce Sapiens, des mammifères qui avons particulièrement évolué. Un travail statistique réalisé récemment à partir de séquences génétiques de nombreuses espèces de mammifères a inféré ce que pouvait être la séquence de l'ancêtre commun à ces mammifères actuels à l'exception des éléphants, des fourmiliers et des musaraignes. Nous sommes parmi les mammifères ayant le moins évolué. En effet, les primates et Homo sapiens ne divergent que de 8, 5 % par rapport à cet ancêtre commun qui a vécu il y a 75 millions d'années. Les vaches en diffèrent de 13 % et les souris de 12 %. Non seulement nous sommes d'une grande banalité mais, d'un point de vue génétique, nous ne sommes même pas particulièrement innovants.

Pourtant, nous sommes sans aucun doute les seuls à nous étonner de cette étrangeté, à connaître cette proximité et cette différence génétique, à nous interroger sur sa signification et à tenter d'analyser les mécanismes de notre spécificité et de nos opérations mentales. Comment sommes-nous capables de nous poser la question de notre origine, de notre nature, de nos pouvoirs, de notre responsabilité ?

C'est dans cet entre-deux, entre la banalité biologique et l'unicité de certaines de nos capacités mentales, que je voudrais intégrer mon propos qui se situe dans une visée darwinienne, évolutionniste, moniste et agnostique.

Quelques principes d'évolution

Le principe de l'évolution veut que des mécanismes engendrant une diversité biologique aient existé dès l'origine. La première cellule, il y a 3, 8 milliards d'années, avait déjà un programme génétique capable de fixer les propriétés et de permettre leur transmission de génération en génération. Ce programme génétique avait déjà cette capacité de ne pas se répliquer sous la forme de copies conformes, engendrant ainsi une diversité génétique substratum de l'évolution. L'évolution s'est contentée non point de sélectionner ce qui convenait mais d'éliminer ce qui ne convenait pas. La base de cette élimination est la sélection pour l'avantage reproductif. En effet, les êtres les plus capables de se reproduire dans un écosystème donné ont eu un lignage abondant alors que les autres ont disparu.

Il existe trois sortes de stratégies pour se voir conférer un avantage reproductif. La première, celle des bactéries, est la prolificité. Ces êtres sont d'une grande fragilité, ils meurent en masse mais prolifèrent si efficacement que peu importent leurs défaillances individuelles. La seconde stratégie est la carapace contre les mauvais coups du sort. Le chêne orgueilleux résiste aux aquilons et, souvent, aux tempêtes. La tortue des îles Galápagos a les moyens de se prémunir des prédateurs. La troisième stratégie, celle privilégiée dans le règne animal, est l'aptitude à percevoir l'environnement et à y répondre par un comportement adapté. Ces êtres sentent le danger et la nourriture et modifient leurs comportements de manière à optimiser leur accès aux nutriments et à échapper aux périls. La première condition pour se reproduire étant de n'être point détruit, cette stratégie confère un avantage reproductif.

Félix le chat, animal quasi parfait

Ainsi, au fil des milliards d'années, nous aboutissons à un être presque parfait comme Félix, mon chat. Le dimanche, il est mollement allongé lorsqu'une souris sans méfiance passe à proximité. Il l'attrape d'un coup de patte, s'amuse un peu avec elle, la croque et se rendort. Le lundi, il fait subir le même sort à un petit oiseau. Le mardi, l'environnement lui est moins favorable et un chien furieux le pourchasse mais Félix le chat monte à l'arbre. Le chien se lasse et s'en va. Un coup de vent déstabilise Félix qui retombe sur ses pattes. Félix est un animal quasiment parfait. Il perçoit son environnement et s'y adapte avec un à-propos et une efficacité à peu d'autres pareils. Cependant, il n'est pas nécessaire pour qu'il agisse ainsi que Félix ait conscience que l'animal qui a croqué une souris le dimanche, a déjeuné d'un oiseau le lundi, a échappé au chien et est retombé sur ses pattes le mardi soit le même animal. La conscience de l'unicité de l'être n'est d'aucun avantage pour le chat. Rien, a priori, ne peut expliquer d'un point de vue moniste, agnostique et darwinien l'émergence de la conscience. Félix s'en passe très bien.

Un roman anthropologique

Tout ce que je viens de vous raconter est raisonnablement vrai. À partir de ce récit, je vais m'essayer à un roman anthropologique, c'est-à-dire vous proposer un scénario plausible - que je n'ai aucune possibilité de confirmer - des processus évolutionnistes présidant à l'émergence de la conscience et à l'action d'un être qui se revendique libre et peut se dire responsable.

Imaginons qu'un primate ayant des capacités adaptatives remarquables, vivant à l'époque de Sahelanthropus Tchadensis ou plus près de nous, ait diversifié ses aptitudes mentales. Il est, de manière aléatoire, l'objet d'une innovation biologique. Un facteur de croissance, un programme de multiplication cellulaire fait que, à l'occasion d'une mutation ou de la dérégulation d'un ou de quelques gènes, par exemple liées à un remaniement chromosomique, une population cellulaire commence à se diviser plus précocement et prolifère plus longtemps qu'auparavant.

Cet animal et ses descendants passent de 5 à 20 milliards de neurones ; l'homme aujourd'hui en possède 100 à 150 milliards. Sachant que chacune de ces cellules nerveuses est capable d'échanger des informations avec 10 000 autres, une telle multiplication va accroître la diversité possible des circuits neuronaux dans des proportions incroyables.

Vision de l'avenir

Faisons l'hypothèse que cette innovation confère une aptitude nouvelle par rapport aux possibilités des ancêtres. Cette capacité va au-delà de celles qui permettent de s'adapter correctement à l'instant présent ; elle donne le pouvoir d'utiliser l'expérience instantanée pour modifier le comportement futur. Appréhendant l'évolution de son environnement, ce primate élabore des scénarios sur les conditions qu'il rencontrera demain et se prépare à y répondre. Imaginer ce que peut être l'avenir en fonction de situations perçues et dresser des plans pour se tirer des pièges que l'avenir recèle, confère sans aucun doute un avantage sélectif. Dans une optique darwinienne, cette nouvelle propriété mentale a toutes les raisons d'être préservée. Elle conduira par conséquent à la sélection de cet être qui dispose de cette capacité inouïe de se projeter dans l'avenir. Les conséquences collatérales de cet événement seront considérables.

Conscience

Autant la conscience de l'unicité de l'être n'avait guère d'intérêt pour optimiser l'action de Félix, autant elle est indispensable à l'efficience de la nouvelle stratégie de notre primate prévoyant. En effet, pour préjuger d'un scénario d'avenir, se préparer à y répondre et mettre le plan à exécution, il est nécessaire d'avoir conscience de l'unicité de l'individu ayant pensé, projeté l'action, puis l'accomplissant. Une forme élémentaire de la conscience de l'unicité de l'être est la conséquence inéluctable de cette innovation biologique conférant un avantage au sens sélectif du terme.

On sait que, dans le monde animal, des signes tangibles, incontestables de conscience de soi sont difficiles à démontrer expérimentalement. Ils n'ont été identifiés que chez certains chimpanzés. Le test consiste à tracer au stylo une tache sur le front de l'animal, puis de le placer devant un miroir. Parfois, le chimpanzé porte la main à la tache sur son front, ce qui suggère que l'animal comprend que c'est son image qu'il voit dans le miroir et qu'il a accès à une certaine conscience de lui-même. Il se pourrait que les corbeaux et corneilles, qui ont des capacités cognitives phénoménales, disposent également de telles capacités. Par ailleurs, il existe une grande incertitude quant au niveau de la complexité mentale des opérations dont sont capables les grands mammifères marins de la famille des cétacés, par exemple les dauphins.

Religiosité

Lorsqu'un être conscient regarde dans l'avenir, un péril redoutable lui apparaît. La première chose qu'il y voit est sa finitude, sa mort certaine. Cela est intolérable. Il s'agit là d'une épreuve structurante pour le processus d'humanisation. Il est probable que seuls les primates du genre Homo ont eu cette conscience de la mort même si d'autres mammifères ont peut-être une perception assez vague de leur fin prochaine. On parle des éléphants qui, sentant qu'ils vont bientôt mourir, se rendent en des endroits spécifiques.

Avoir toute sa vie la conscience de sa mort inéluctable est, me semble-t-il, le mécanisme le plus crédible pour expliquer la généralité du sentiment religieux. On ne peut vivre avec le sentiment de sa fin qu'en trouvant le moyen de l'exorciser, en imaginant un monde mythique auquel la mort donne accès, cessant d'être une fin pour être transformée en rite symbolique de passage. Il n'existe aucune exception à la religiosité chez les peuples premiers. Les premières évidences de rites funéraires datent de 100 000 ans. On les trouve aussi bien chez les ancêtres de Cro-Magnon que chez les Néandertaliens. Le sentiment religieux m'apparaît être un phénomène important, peut-être essentiel, dans le processus d'humanisation d'un primate du genre Homo.

Choix et liberté

Un être qui fait des projets et se prépare à les mettre en application doit dépasser le déterminisme qui pousse l'écureuil à amasser des glands pour l'hiver. Si les hivers disparaissaient d'un seul coup, et donc le besoin d'amasser des glands, l'écureuil persisterait dans son comportement jusqu'à ce que la sélection fasse apparaître des animaux mieux adaptés au nouveau climat.

Faire un projet pour l'avenir et se disposer à y répondre introduit un élément fondamental : le choix. En l'absence de choix, la possibilité de construire un scénario et de se préparer à le réaliser disparaît. Par conséquent, le primate dont nous parlons sait maintenant qu'il lui revient de choisir. Le choix implique l'émergence de l'idée de liberté. Je suis libre parce que j'ai la capacité de choisir entre au moins deux possibilités également ouvertes. Lorsque je ne fais que suivre ma nature, il m'est difficile de me penser libre.

Vision de l'avenir, conscience, religiosité, évidence du choix et naissance du sentiment ou de l'illusion de l'action libre apparaissent des conséquences inéluctables de cet avantage que confère la projection dans l'avenir.

Sens moral

Les conditions nécessaires à l'émergence du sens moral se mettent en place chez ce primate capable de choix et, par conséquent, apte à juger de son action. Pour qu'il y ait un bon choix opposé à un choix mauvais, il faut le sentiment de liberté. Il n'y a pas de possibilité de sens moral sans choix et sans liberté, ou du moins sans son illusion. L'être en évolution peut maintenant s'ouvrir au sens moral.

Il peut lui être imposé comme la conséquence de l'univers symbolique qu'il a créé afin d'exorciser le fantasme de la mort. Il s'agit d'une morale hétéronome à laquelle il faut obéir. L'homme crée l'idée de Dieu, et la divinité lui impose ses règles morales, réfléchies en réalité de la tradition du groupe.

Morale altruiste

Une autre origine du sens moral est possible. L'évoquer nous amène en même temps à discuter d'un paradoxe évident. Toutes les innovations biologiques donnant accès à ces comportements nouveaux, à cette explosion des capacités cognitives, exigent de se déployer au sein d'une communauté humaine et humanisée. Ce n'est que dans l'économie d'un dialogue argumenté entre des individus acculturés que nos déterminants biologiques nous donnant accès à ces capacités cognitives peuvent agir. Tous les exemples des enfants sauvages en témoignent.

La notion d'homme seul n'existe pas. Pour qu'un Homo génétiquement humanisable soit humanisé, il lui faut interagir avec au moins un autre. Si je ne peux accéder à la plénitude de mes capacités cognitives que dans ce dialogue avec cet autre qui m'est proche, ne suis-je pas amené à lui conférer une valeur singulière ? Cette évidence de la valeur conférée à celui grâce auquel je suis humanisé est sans doute la base ethnocentriste de la morale altruiste. Dès lors, le choix qui me donne accès à une connotation moralement positive ou négative de mes actions prend un nouveau tour. Tout ce qui contribue à manifester le souci et la considération que j'ai pour un être singulier sans lequel je ne serais pas moi-même me semblera moralement positif. Ce qui lui nuit et compromettra mon interaction avec lui m'apparaîtra moralement négatif. Le sens moral germe sur le terreau du sentiment de liberté auquel donne accès l'évidence d'un choix.

Il nous reste à résoudre une difficulté. Dans mon scénario anthropologique, des innovations biologiques aléatoires confèrent un avantage sélectif dont les conséquences cognitives ne peuvent émerger que dans le dialogue argumenté au sein d'une société humanisée. Cependant, avant que les sociétés ne soient humanisées, elles ne sont pas en principe humanisantes. Comment tout cela commence-t-il ?

Les données paléontologiques sont compatibles avec un scénario de "masse critique" et de "réaction en chaîne de civilisation". Il y a très longtemps, l'homme commence à créer de la culture technique, lithique. Elle est très lentement évolutive mais va progressivement s'accélérer. Il faut 5 à 6 millions d'années pour passer des outils élémentaires des grands singes aux premiers objets en pierre taillée d'Homo ergaster, il y a environ 2 millions d'années. Il va falloir 2 millions d'années supplémentaires pour voir apparaître les arcs et les flèches. Il faudra ensuite 10 000 ans pour inventer le fusil et quelques centaines d'années seulement pour envoyer une fusée sur Mars avec un robot capable d'échantillonner les roches de cette planète.

L'aptitude à la création d'une culture de l'outil est sans doute un avantage sélectif : le primate outillé se trouve avantagé dans la lutte pour la vie. En même temps, l'univers technique créé par les premiers hommes est acculturant. En effet, la capacité d'innovation proprement humaine se double d'une extraordinaire sensibilité à l'acculturation au contact des symboles et des artéfacts produits.

Il est vraisemblable que, durant une longue période, les modifications biologiques nécessaires à la créativité humaine aient évolué en parallèle avec celles permettant l'enrichissement des interactions sociales, condition sine qua non du développement cognitif au contact de la culture créée. Vient le moment où l'accroissement culturel aboutit à "une masse critique" qui va déclencher une réaction en chaîne. Alors que l'Homo sapiens est apparu il y a 200 000 ans, les traces d'une extraordinaire créativité se multiplient il y a 70 000 à 30 000 ans. La culture créée devient alors suffisante pour augmenter rapidement la capacité créatrice de l'esprit acculturé au contact de ce corpus culturel. Ce phénomène de réaction en chaîne augmente la capacité cognitive et la production intellectuelle et technique. Le processus devient ainsi typiquement civilisationnel.

Le propre de l'homme

Le phénomène d'autoamplification des capacités cognitives et culturelles est sans doute le seul point qui permette de marquer le propre de l'homme. Ce n'est pas le cas de l'outil. Les corneilles, les chimpanzés, les orangs-outans savent se servir d'outils rudimentaires, voire les façonner grossièrement.

Nous sommes les seuls à disposer d'un langage symbolique, combinatoire, récurrent et de capacités de calcul nous permettant d'engendrer une masse infinie de signifiants à l'aide d'une quantité finie de symboles. Chez les singes, le langage est fort rudimentaire. D'autres bêtes ont peut-être des performances supérieures. Des expériences passionnantes menées chez les cétacés sont, à ce titre, prometteuses, même si leur interprétation n'est pas encore admise par tous. Pour qu'un échange véhicule un langage riche, il faut qu'il ne soit ni monotone ni aléatoire. L'étude des fréquences des ultrasons qu'échangent deux dauphins prouve que ce langage pourrait véhiculer des informations diversifiées. L'aptitude humaine au langage va de pair avec l'hypertrophie de l'aire de Broca. Une telle hypertrophie est déjà perceptible chez les chimpanzés et les gorilles. La possession du langage est, de même, associée à une prolongation en arrière de l'aire postérieure de Wernicke. On la décèle également sur les empreintes cérébrales des fossiles pré-humains et chez les chimpanzés. Par conséquent, les propriétés anatomiques du cerveau nécessaires à l'émergence du langage précèdent celle-ci. Par ailleurs, nous avons vu avec les dauphins que la diversité des messages transmis par le langage n'est peut-être pas une propriété exclusivement humaine.

Aujourd'hui, alors que le génome du chimpanzé a été séquencé presque complètement, l'illusion, non dénuée d'une connotation idéologique, selon laquelle les chercheurs allaient trouver "le gène de l'humanitude" est dissipée. Les différences observées entre Homo sapiens et les chimpanzés sont triviales. Elles se situent, par exemple, au niveau des gènes qui codent les enzymes alimentaires ou les caractéristiques des muscles de la mâchoire. Ce dernier point a peut-être une incidence sur le port de la tête ou sur le langage sans qu'on puisse l'affirmer. Au niveau du cerveau, les variations sont davantage quantitatives que qualitatives.

En réalité, le propre de l'homme est d'avoir pu parvenir à cette masse critique de culture à partir de laquelle se produit une réaction en chaîne de progrès créatifs et cognitifs. Dès lors, l'évolution comportementale des hommes, de leurs us et coutumes va cesser d'être biologique pour devenir avant tout culturelle et civilisationnelle.

Puissance et responsabilité

Nous sommes maintenant de plain-pied dans ce monde de l'homme, dont Pascal disait qu'il est singulier "en ce que toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles est comme un seul homme qui subsiste toujours et apprend continuellement".

Au tout début du XVIIe siècle, Francis Bacon, philosophe, probablement créateur de la science expérimentale et chancelier d'Angleterre, nous apprend que le "savoir est pouvoir". Descartes enrichit cette réflexion quelques années après en précisant que, pour l'homme, le pouvoir consiste à "se rendre comme maître et possesseur de la nature". Ainsi, le processus civilisationnel crée un être de plus en plus savant, de plus en plus puissant qui ne peut manquer de se penser, au moins dans certaines circonstances, libre de ses choix. Il s'ensuit que l'homme a la possibilité de revendiquer l'usage qu'il désire réserver à ce qu'il apprend et maîtrise. Cela jette un doute théorique sur l'optimisme du progrès tel que le concevait Condorcet, comme "la marche de l'humanité d'un pas ferme et sûr sur la route de la vérité, du bonheur et de la vertu". Cette conception suppose que l'homme soit capable d'accumuler des savoirs garants d'une augmentation continue et infinie de son bien-être et de sa vertu. Certains pensaient qu'il en était ainsi car tel était le dessein du Grand Horloger de Voltaire, de l'Être suprême, du Grand Architecte…D'autres, comme Condorcet, se situaient avant la lettre dans une conception "lamarckienne". Le cerveau humain, pensaient-ils se devait d'être modifié dans son essence par le corpus de connaissances qu'il contribuait à enrichir. Cette conception apparaît aujourd'hui singulière. En effet, nous savons que si un petit enfant était renvoyé il y a 30 000 ans, par une machine à remonter le temps telle celle qu'imagina Wells, ses conceptions du monde et sa morale seraient aurignaciennes.

Le mécanisme par lequel un homme de plus en plus puissant serait obligatoirement de plus en plus sage se heurte à une évidence. Quand je rédige un article scientifique, mes références sont pour l'essentiel des études récentes. Ce que disaient les savants des siècles précédents n'est, en général, pas pertinent pour faire progresser les connaissances actuelles. En revanche, si je veux écrire un livre sur les bases de la sagesse, du bonheur ou de l'amour, la référence à Socrate, à Platon, à Plotin, à Spinoza, à Kant ou à Nietzsche sera légitime, voire indispensable. Le corpus des connaissances et des techniques croît de manière exponentielle alors que celui des références philosophiques et morales connaît, au mieux, une croissance linéaire.

À partir du moment où l'homme se revendique libre et établit l'unicité de son être, il prend conscience de ce que celui qui pense et celui qui agit est le même être, et qu'il est en conséquence responsable de ce qu'il accomplit librement. L'homme se sent responsable puisqu'il fait ce qu'il avait projeté de faire alors qu'il avait la possibilité, du moins le croit-il, de faire autrement. Cette notion de "responsabilité" est essentielle car elle constitue le moyen, le seul selon moi, de refonder un humanisme non essentialiste dans une perspective agnostique. La notion de "singularité humaine" est aisée à concevoir pour ceux qui considèrent que l'âme représente une étincelle de codivinité. En revanche, pour ceux qui appréhendent l'homme en tant qu'avatar de l'évolution, la question devient plus complexe. Au point que des courants philosophiques nombreux et puissants posent aujourd'hui la question de la légitimité des Droits de l'homme.

Selon certaines de ces écoles, on ne peut pas fonder les Droits de l'homme uniquement sur la raison, car cela amènerait à considérer que les êtres déraisonnables en sont exclus. Cela pourrait conduire à justifier l'euthanasie des malades mentaux telle qu'elle a été mise en œuvre entre 1939 et 1941 dans le Reich nazi. Le seul droit véritable des êtres est le respect de leurs intérêts. L'intérêt partagé par tous les êtres sensibles est de ne pas souffrir. Par conséquent, les Droits de l'homme ne peuvent s'appuyer que sur la prise en compte de l'intérêt, sur l'évitement de la souffrance. À ce titre, l'intérêt du monde animal sensible est du même ordre que celui du monde humain. Cette manière de penser se répand dans le monde entier comme l'illustre bien le mouvement de la libération animale de Peter Singer.

Il s'agit là d'un discours fort cohérent en apparence qu'il est difficile de contre-prouver si on ne fait pas appel à la responsabilité et à l'asymétrie du monde vivant auquel elle conduit. S'il fallait établir une barrière à partir des seuls critères biologiques pourquoi la faire passer entre l'homme et le chimpanzé alors que le chimpanzé est beaucoup plus proche de l'homme que de la souris, par exemple ?

Cela dit, il existe une asymétrie fondamentale dans le monde vivant entre ceux qui ont la capacité de se décréter un devoir et d'être responsables de l'appliquer, et les autres. Ce devoir implique de prendre en compte la souffrance animale, de respecter la diversité biologique et, plus généralement, de préserver la planète pour nos descendants. Quelles qu'en soient les raisons, processus évolutif ou volonté divine, l'homme est le seul en mesure de se fixer ce devoir et, le cas échéant, de s'y conformer. Le reste du vivant, même celui qui nous est biologiquement le plus proche, n'est responsable ni de lui ni de nous.

Échanges avec la salle

André Langaney : Je m'interroge sur la pertinence des termes "peuples primitifs" ou "premiers" alors même que tu nous dis ne pas croire à la notion de "progrès". Dans toutes les populations que j'ai rencontrées en parcourant le monde, j'ai observé que la pratique des religions se limite très souvent à faire ce que tout le monde fait sans en connaître le sens. C'est à mon avis le fondement de la reproduction de la structure sociale et d'un certain nombre de comportements. Même si les ethnologues trouvent toujours dans un village un ancien qui connaît une théorie pour justifier certaines pratiques sociales, je ne considère pas que ces pratiques soient le propre de l'homme. Afin d'apporter des réponses à l'indétermination du comportement humain, la tentation est forte de fixer des buts aux populations et aux individus à l'aide d'un corpus de références arbitraires. Watana est une jeune femelle orang-outan qui habite la ménagerie du Jardin des Plantes. Elle a été élevée par une mère, elle-même élevée en milieu humain, puis réintroduite dans la nature, où elle est morte peu de temps après. Watana a alors été placée au milieu d'un groupe de jeunes bonobos. Après un an et demi, elle avait adopté tous les comportements des bonobos - les comportements sexuellement osés, en particulier. Lorsque Watana a été présentée à un groupe d'orangs-outans pour un accouplement, elle a été ostracisée en raison de son attitude jugée "inconvenante". Cette expérience montre que les comportements sexuels, reproducteurs et de séduction qui sont fondamentaux dans le processus de sélection naturelle sont appris. Ils ne sont pas contraints par la génétique. Le propre de l'homme est peut-être de croire au propre de l'homme

Axel Kahn : La question n'est pas de savoir si aujourd'hui le fait religieux consiste à se conformer à la tradition d'un ancêtre mais de comprendre pourquoi les ancêtres, dans tous les groupes humains, ont des rites funéraires et un sentiment religieux. Ensuite, les capacités d'apprentissage de l'homme, qui reposent sur l'imitation, conduisent en effet à ce que ces rites se transmettent avec une efficacité remarquable.

Tout mon propos a été de dire qu'il n'y avait pas de propre de l'homme mais que, à un moment donné, la quantité de culture créée a entraîné une évolution - la transition civilisationnelle - que seul l'homme a connue. Quelles que soient les capacités d'apprentissage des animaux, l'évolution éthologique dans le monde animal est, pour l'essentiel, associée à des évolutions biologiques. Par exemple, le comportement monogame ou polygame des campagnols est très lié aux récepteurs de la vasopressine. Par conséquent, il existe un déterminant génétique du comportement sexuel.

Je n'exclus pas que, dans l'avenir, d'autres espèces que l'espèce humaine connaissent le phénomène de transition civilisationnelle. Après tout, on assiste çà et là, peut-être, aux prémices de l'émergence d'une culture animale. Il se pourrait un jour qu'une espèce animale arrive au stade de "masse critique culturelle" dont j'ai fait l'hypothèse, et que la culture créée se mette à rétroagir sur les capacités cognitives. Cela dit, cette expérience n'a été réalisée, jusqu'à présent, que par l'homme.

De la salle : L'idée de la pensée symbolique apparaît dans une gratuité absolue. En particulier, il semble que la fonction poétique du langage n'ait aucune utilité en termes d'évolution.

Axel Kahn : Il est difficile de déterminer l'époque à laquelle nos ancêtres ont eu accès à l'idée de beauté. Il est probable que l'harmonie de certains outils datant de centaines de milliers d'années ne procède pas uniquement de leur utilité. Peut-être que la perfection symétrique de ces objets a eu une autre vocation.

Des traces de colorants datant de 80 000 ans ont été trouvées en Afrique. Les scientifiques pensent que ces colorants étaient utilisés pour des grimages corporels. Dans la grotte de Bomblos, en Afrique, des tablettes portant des croisillons, qui ne semblent pas correspondre à un mode de décompte, ont été retrouvées, ainsi que des coquilles d'œufs percées qui, sans doute, étaient assemblées en colliers. Ces objets datent de 70 000 ans, soit sans doute plus de 25 000 ans après les premiers rites funéraires. Le rite funéraire marque incontestablement l'éveil d'une pensée symbolique, d'un questionnement sur l'après la mort et un imaginaire de celle-ci. L'apparition de l'art, il y a 40 000 ans, est un signe de l'enrichissement de cette pensée symbolique. En effet, la notion d'"art pour l'art", à seules visées esthétiques, est moderne. Ce n'est pas pour ressentir des émotions esthétiques que les Aurignaciens de la grotte Chauvet ont créé leurs chefs-d'œuvre. L'aptitude cognitive à la réalisation de ces œuvres marque presque obligatoirement, et surtout en l'absence de la notion d'"art pur", la référence à une pensée symbolique.

La grande différence entre les hommes de Cro-Magnon et les hommes de Neandertal est la précocité et la qualité de leur expression artistique. Quoique cette thèse soit discutée, cela pourrait signifier que l'aptitude à la symbolisation de Sapiens a été très supérieure à celle de Neandertal.

De la salle : Il y a une vingtaine d'années, Jacques Ruffié a écrit un livre intitulé De la biologie à la culture dans lequel il montrait que l'une des caractéristiques de l'humanitude était l'accélération de l'évolution culturelle qui avait pris le pas sur l'évolution biologique. L'atteinte de la masse critique culturelle que vous avez évoquée correspond-elle à cette accélération ?

Axel Kahn : Les objets et représentations que nous appréhendons aujourd'hui comme de nature artistique apparaissent il y a 40 000 ans, mais la nouvelle espèce dotée de la capacité génétique de les engendrer est vieille de 200 000 ans. En effet, les aptitudes à la production d'art émergent et s'enrichissent par le jeu du mécanisme d'acculturation au contact de la culture créée. C'est en Afrique que les premières manifestations d'art sont détectées. Il y a 70 000 ans, l'Homo sapiens, selon le scénario le plus généralement admis, quitte l'Afrique et commence à conquérir le monde. Durant cette conquête, l'Homo sapiens, probablement occupé à d'autres tâches, ne produit aucune manifestation artistique dont la trace nous soit parvenue. En dépit de caractéristiques génétiques et biologiques favorables, cet être n'est pas encore un artiste. Puis, au même moment en Afrique, en Australie et en Europe, c'est-à-dire il y a approximativement 40 000 ans, la production de type artistique explose. Il existe encore des sociobiologistes qui considèrent que l'aptitude à la création de beauté est le résultat de nouveaux événements génétiques. Cette thèse est incompatible avec l'apparition simultanée d'une forme développée d'art sur trois continents. En effet, ce constat implique que les milliers d'Africains qui ont quitté l'Afrique il y a 70 000 ans disposaient du patrimoine génétique nécessaire mais qu'ils ne l'ont pas utilisé jusqu'à ce que leurs capacités mentales se soient suffisamment développées au contact de la culture rudimentaire que leurs groupes produisaient.

De la salle : Le terme d'"harmonie" correspond-il à l'absence de finalité du monde moderne que vous déploriez ?

Axel Kahn : La notion d'"harmonie" est une notion complexe. Elle fait référence à un ensemble de formes ou de pensées qui créent une sensation agréable. L'harmonie peut aussi bien concerner une théorie scientifique, la forme d'un visage ou une musique qui créent chez moi une forme de réceptivité émotionnelle. Le monde moderne ne se pose ni la question de la finalité ni celle de l'harmonie, par manque de temps.

De la salle : Il existe une condition méthodologique compliquée à satisfaire pour affirmer que les traces que nous observons relèvent de l'art ou de l'harmonie.

Axel Kahn : J'ai indiqué que la fonction de ces œuvres datant de 40 000 ans n'était selon toute évidence pas de nature artistique. Je n'ai évoqué ces productions que comme des témoins de l'enrichissement du sens symbolique. Par ailleurs, il est intéressant d'observer que des tests sur l'appréciation de la beauté menés auprès de populations très diverses dans le monde convergent vers certains critères universels. Il est passionnant aussi de s'interroger sur notre perception de ces œuvres du Paléolithique supérieur qui n'ont pas été créées à l'origine dans une perspective esthétique. À un stade du processus civilisationnel, la création d'artefacts ne répondant pas à une fonction utilitaire et aujourd'hui appréhendés comme beaux, constitue un signe qu'il nous faut interpréter. La chronologie de ce phénomène peut être retracée grâce à un certain nombre de données objectives. L'interprétation de ces signes, leur émergence simultanée me paraît être un élément fondamental pour disqualifier la vision sociobiologique qui continue d'être si prégnante dans la science moderne.

 


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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