Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

Le point de vue de l'épidémiologiste : climat et santé

Alain-Jacques Valleron, professeur d'épidémiologie

Les difficultés de la démarche épidémiologique

La démarche épidémiologique consiste à rechercher les facteurs de risque des maladies, tenter de trouver ceux qui ont un rôle causal, et quantifier leur importance. Cette démarche est difficile à mettre en œuvre. Il est généralement admis que climat et santé sont liés. Toutefois, force est de constater que de nombreux facteurs, tels que l'activité sociale, varient en même temps que le climat, et il est extrêmement difficile de dissocier tous ces facteurs pour mettre en exergue le rôle des facteurs climatiques, lesquels sont très variés.

Deux schémas de référence traditionnellement utilisés en épidémiologie sont en l'espèce inapplicables. Dans le premier, il s'agit de réaliser des études prospectives qui comparent des sujets exposés à un risque à des sujets qui ne le sont pas, de les suivre sur une longue période, et d'observer la manière dont les maladies se développent. Dans le second schéma, les études rétrospectives consistent à sélectionner des individus malades et des témoins, comparables en tous points, et à observer si, dans leur passé lointain, ils ont été davantage exposés au facteur de risque qui nous intéresse. Ces deux schémas de référence s'appliquent de manière inadéquate au climat, dans la mesure où il n'est pas possible de suivre des individus spécifiquement exposés à des phénomènes climatiques et de les comparer à des individus qui n'auraient pas été exposés aux mêmes phénomènes. Il n'est pas non plus possible choisir des malades présentant une pathologie particulière et d'observer leur exposition dans le passé à des facteurs climatiques. Nous ne pouvons donc nous reposer que sur l'observation.

Les travaux permettant de répondre à la question de la relation climat-santé sont essentiellement observationnels. Nous ne disposons cependant pas d'observatoire systématique de la santé humaine pour le faire. Seules les statistiques de mortalité sont disponibles de manière systématique, sans être toutefois d'une très grande qualité.

Des éléments de réponse

Les relations entre la santé et les variations "habituelles" du climat

La mortalité varie de façon saisonnière, et ceci s'explique essentiellement pour des raisons climatiques. Les variations de mortalité par rapport aux mois de l'année sont très importantes, particulièrement chez les personnes âgées. Le facteur expliquant en priorité les différences de taux de mortalité totale entre l'été, où la mortalité est minimum, et l'hiver, où elle est maximum, est la température. L'examen des grandes causes de mortalité, telle que la mortalité cardio-vasculaire et les maladies respiratoires dès 20 ans, met également en évidence une importante surmortalité durant l'hiver.

Pour le cancer, qui ne paraît a priori pas lié au climat, la mortalité des personnes très âgées est plus élevée en hiver qu'en été, dans la mesure où les patients décèdent de multi-pathologies, qui les fragilisent. Par ailleurs, notons un nombre élevé de suicides en été. Ces exemples révèlent la difficulté d'analyse de la relation entre la santé et les variations du climat.

De nombreux autres facteurs expliquent ces différences. Le principal est la grippe, phénomène climatique global, qui affecte particulièrement les personnes âgées.

Quelques études ont tenté d'observer les variations en fonction de la température du jour. Le résultat constant est qu'il existe une température optimum, où le nombre de décès est moins élevé, alors qu'il augmente dès qu'on s'en éloigne par le haut comme par le bas. D'autres études, réalisées dans différents pays européens, ont montré que ces températures "optimales" changent selon les latitudes. Ainsi, la température optimale en Finlande sera de 17° C, contre 20° C à Londres et 23° C à Athènes.

Les variations exceptionnelles du climat : l'été 2003

La mortalité en 2003 a constitué un événement exceptionnel sur le plan épidémiologique, comme elle le fut sur le plan météorologique, ainsi que l'a indiqué Jean-Claude André. Un article récemment publié dans la revue Nature exposait un modèle probabiliste selon lequel, toutes choses égales par ailleurs, et en absence du réchauffement global, un phénomène similaire se reproduirait dans 45 000 ans.

Il y eut environ 15 000 morts en excès au cours du mois d'août 2003. Les victimes étaient-elles sur le point de mourir, et ont-elles été simplement fauchées par la canicule ? La réponse est non : on peut estimer que la canicule leur a pris six mois de vie. En septembre, octobre et novembre 2003, la mortalité fut comparable à celle des années précédentes, du fait d'une épidémie de grippe précoce. La mortalité a ensuite diminué au cours du premier semestre 2004 où il y eut, au total, environ 15 000 morts - aussi - de moins que les années précédentes.

Les hivers

Si on examine les mois entre 1949, et 2004, dans lesquels il y a eu une importante surmortalité, on trouve des surmortalités d'au moins 2000 morts tous les mois de l'année, mais particulièrement en hiver. Les surmortalités d'au moins 5 000 morts ont été observées presque uniquement au cours de mois d'hiver. Les très grandes surmortalités (au-dessus de 10 000 morts) ont uniquement eu lieu l'hiver, à l'exception de la canicule de 2003. Ainsi, en décembre 1969, on note 26 000 décès. La mortalité hivernale a, jusqu'ici, été très bien acceptée. Il est remarquable de noter que le profil des individus décédés dans ces mois d'hiver "exceptionnels" est tout à fait comparable à celui des morts de la canicule : il s'agissait de personnes âgées, très fragiles, multi-pathologiques. De manière tout à fait significative, la distribution d'âge des décès de cette période et celle de la mortalité par grippe est identique.

Les événements climatiques extrêmes

L'Organisation mondiale de la santé estime que des événements climatiques extrêmes provoquent 100 000 morts chaque année. En outre, le nombre de victimes indirectes s'élève à 1 000 par mort, dont 95 % dans les pays en voie de développement.

Changement global et santé

On met actuellement en évidence des associations entre des phénomènes globaux tels qu'El Niño et certaines épidémies. Des chaînes explicatives permettent de comprendre pourquoi des épidémies de choléra ont éclaté en des endroits très dispersés de l'Amérique du Sud. Il a été démontré que la simultanéité de ces épidémies s'expliquait vraisemblablement par le phénomène climatique El Niño. De même, il a pu être montré que les fortes épidémies de grippe survenaient pendant le phénomène La Niña.

Réchauffement et maladies infectieuses

Il s'agit d'un sujet très débattu, et qui soulève de nombreuses inquiétudes. Dans la mesure où la température s'élève, on peut affirmer que les zones écologiques dans lesquelles vivent les moustiques sont appelées à s'étendre. On peut dire également qu'un certain nombre d'arboviroses seront plus fréquentes, en particulier la malaria. Toutefois, la relation entre température et malaria n'est pas aussi simple qu'on peut l'imaginer : il existe de nombreux endroits où la malaria a disparu, comme le sud de l'Europe et le nord de l'Algérie, non du fait de la baisse de la température, mais du fait d'un meilleur traitement de l'eau. En outre, certains écologistes contestent que la simple augmentation de la température et des précipitations favorise automatiquement la prolifération des moustiques. L'extension de la malaria comme conséquence inévitable du réchauffement global est contestée. Pour les maladies infectieuses, des interrogations se posent sur l'impact possible du réchauffement. Toutefois, des interventions de santé publique ont montré leur efficacité dans le passé en terme d'amélioration de l'habitat, de distribution de l'eau, de lutte anti-moustiques, qui ont permis d'éradiquer le paludisme dans de nombreuses régions.

Quant aux légères augmentations de températures, les études à travers le monde montrent la très forte adaptabilité des populations.

S'agissant des phénomènes extrêmes, l'expérience montre qu'à partir du moment où une ville a vécu une vague de chaleur, elle est ensuite capable de mettre en œuvres des mesures de prévention efficaces.

À mon sens, du strict point de vue de la santé, il n'existe pas de motifs d'inquiétude relatifs au léger réchauffement prévisible auxquels on ne puisse réponde par des mesures de prévention efficaces, que nous maîtrisons déjà, sauf peut-être en ce qui concerne les événements extrêmes dont la fréquence devrait augmenter avec le réchauffement global.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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