Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

Le point de vue de l'agronome : nourrir les pays du Sud aujourd'hui et pour longtemps

Marcel Mazoyer, agronome

Au cours des cinquante dernières années du XXe siècle, la population mondiale a été multipliée par 2, 4. Dans le même temps, contrairement à nos craintes, la production agricole alimentaire a été multipliée par 2, 6. Elle a davantage progressé en 50 ans qu'elle ne l'avait fait pendant 10 000 ans d'histoire agraire. Cela reste néanmoins très insuffisant. En effet, trois milliards de personnes dans le monde disposent de moins de 2 dollars par jour pour vivre. Parmi celles-ci, 2 milliards souffrent de carences en micronutriments : fer, iode, vitamines, etc., et 852 millions souffrent de carences en macronutriments : sucre, lipides, protéines. De plus, les trois quarts de ces 2, 852 milliards de personnes sont des paysans producteurs.

Les constats

Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, la moitié est constituée de paysans et de leurs familles. Dans la plupart des pays du monde, le revenu moyen de ces paysans est très inférieur au revenu moyen des urbains, il est même, dans la plupart des pays, inférieur à celui des travailleurs dits non qualifiés.

La quantité de produits agricoles et alimentaires supplémentaires qui serait nécessaire pour satisfaire les besoins a minima des populations sous-alimentées correspond à 30 % de la production mondiale. Cela représente trente fois moins que l'aide alimentaire. De plus, sur les 6 milliards d'habitants de la planète, 1, 5 milliard consomme la moitié de ce qui est produit dans le monde. Si 30 % de la production mondiale était prélevée pour couvrir les besoins des plus pauvres, le niveau de consommation du quart de la population mondiale la mieux nourrie se réduirait pour atteindre le niveau de consommation des populations sous-alimentées. Par conséquent, il est faux de dire que nous produisons suffisamment et que le problème est un problème de répartition. La sous-production et la sous-consommation sont de l'ordre de 30 % de la production et de la consommation actuelle.

Le commerce international des produits agricoles et alimentaires est bien inférieur aux besoins et il concerne essentiellement les pays riches. La part des exportations agricoles vers les pays dont les habitants souffrent de la faim est disproportionnée par rapport aux besoins. Le commerce ne peut résoudre ce problème. Il n'a d'ailleurs jamais résolu les problèmes de la sous-alimentation au cours de l'histoire. En effet, le commerce équilibre l'offre et la demande solvable. Aucun commerce n'a jamais eu comme objectif ni comme résultat d'équilibrer l'offre et les besoins. L'agriculture d'entreprise, fût-elle financée par les capitaux les plus mobiles du monde, ne peut satisfaire la demande non solvable. Elle ne s'intéresse qu'aux terres les plus fertiles et aux productions pour lesquelles existe un débouché solvable.

Pour comprendre le phénomène de la sous-nutrition, il faut voir comment fonctionne l'agriculture mondiale.

Des structures de production très inégales

Il existe aujourd'hui 3 milliards de paysans, dont 1, 3 milliard d'actifs agricoles. Ces personnes disposent de 28 millions de tracteurs, soit 2 % du nombre d'actifs, et de 250 millions d'animaux de travail, soit 20 % du nombre d'actifs. Il reste 1 milliard de paysans qui travaillent sans machine, sans animaux, avec des houes, des faucilles et des machettes…Sur 1, 3 milliard d'actifs agricoles, 600 ou 700 millions utilisent des semences sélectionnées pour leurs rendements, des engrais, des pesticides et des races d'animaux performantes. Par conséquent, environ 500 millions de paysans travaillent sans machine, sans animaux et sans aucune technique leur permettant d'accroître leur productivité.

Sur ces 500 à 600 millions de paysans, la moitié ne dispose même pas de surface agricole. Ils sont privés de terres par des inégalités de répartition foncière colossales. Dans certaines régions, les trois quarts des terres sont mobilisées par 1 à 2 % de propriétaires fonciers. C'est le cas en Amérique latine et dans les anciens pays communistes qui n'ont pas entrepris de réforme agraire sur les terres des anciens kolkhozes. En Russie, en Ukraine ou en Biélorussie, les terres n'ont pas été redistribuées. Le seraient-elles que les paysans démarrant avec quelques hectares et des outils manuels ne pourraient pas acheter le capital d'exploitation pour reconstituer une agriculture moderne et viable. En outre, dans les pays où les paysans ont été privés de terres, la force de travail est surabondante sur le marché. Au Brésil, entre le Nordeste sucrier et le Sud céréalier et éleveur, les salaires varient de 25 cents à 2 ou 3 dollars quotidiens.

La structure de l'agriculture est extrêmement inégale ; elle est en correspondance étroite avec les inégalités alimentaires. L'agriculture de la seconde moitié du XXe siècle est caractérisée par une croissance spectaculaire de la productivité agricole en Occident et le recul d'une grande partie de la paysannerie mondiale.

Les évolutions de la seconde moitié du XXème siècle

La productivité d'une agriculture motorisée et "chimisée"

En 1950, en France, le peu d'engrais et de tracteurs qui existaient avant la guerre avait presque disparu. L'agriculture d'après-guerre utilisait essentiellement la traction animale et des semences non sélectionnées. Le rendement céréalier moyen français était alors de 10 à 12 quintaux par hectare. C'est ce que produit aujourd'hui un paysan qui n'a pas accès aux moyens de production actuels. Dans tous les villages de France, des cultivateurs manuels exploitaient au maximum 1 hectare, et la productivité par travailleur était d'environ 1 tonne par hectare. Avec la traction animale, la production s'élevait à 5 tonnes. Avec les machines comme les brabants, les moissonneuses, les faucheuses, la productivité par travailleur pouvait atteindre 10 tonnes.

En 1950, les tracteurs sont arrivés sur le marché et, tous les dix ans, leur puissance a doublé : elle est passée de 10 chevaux en 1950 à 200 chevaux aujourd'hui. Un tracteur de 10 chevaux permet de cultiver 10 hectares ; un tracteur de 200 chevaux permet de cultiver 200 hectares. Les semences, les engrais et les produits de traitement ont contribué à une augmentation du rendement moyen. L'agriculture française est ainsi passée de 10 quintaux par hectare à 80 en moyenne aujourd'hui.

L'écart entre la productivité de la culture manuelle sans privation de terres et la culture motorisée et "chimisée" la plus performante est de 1 à 1 000. Il n'existe que 28 millions de tracteurs dans le monde et 1 milliard de paysans travaillent manuellement. Parmi ces derniers, la moitié ne dispose pas de semences sélectionnées. Par conséquent, la productivité de 500 millions de travailleurs agricoles chargés de nourrir 1, 2 milliard de personnes est d'environ 1 tonne par hectare. À l'autre bout de l'échelle, des agriculteurs produisent plus de 1 000 tonnes à l'hectare. Entre ces deux extrêmes, les paysans de la "révolution verte" ont, avec des semences adaptées aux régions pauvres, obtenu des gains de rendement.

Gains de productivité et baisse des prix

Les gains de productivité aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Europe ont été énormes, beaucoup plus importants que ceux des secteurs de l'industrie ou des services. Il est vrai que la révolution agricole du XXe siècle est liée à l'essor de l'industrie : engrais, pesticides, tracteurs, etc. Le résultat de ces gains de productivité est une baisse considérable des prix des produits agricoles en monnaie constante. En 1972 déjà, le prix Chicago du blé qui gouverne les échanges internationaux avait été divisé par 3 depuis 1949. Pendant une période intermédiaire, les prix ont augmenté en raison de la baisse momentanée des stocks engendrée par le découragement des producteurs. Depuis 1978, les prix du blé, du soja, du coton ont de nouveau été divisés par 2 selon la Banque mondiale.

Nous avons connu une époque où le prix du blé était équivalent au prix du pain. Aujourd'hui, le blé vaut à peine plus de 0, 1 euro le kilo alors que le pain vaut 2 euros le kilo. Seuls les cultivateurs qui disposent de surfaces non limitées, des machines les plus puissantes, des semences les plus performantes et qui maximisent les niveaux d'utilisation des engrais et des pesticides peuvent produire du blé à ce prix. En outre, les exploitants bénéficient d'une main-d'œuvre dont le salaire est parmi les plus faibles. Le prix de revient de 100 kilogrammes de céréales d'un latifundiste modernisé au sud du Brésil ou en Argentine est d'environ 8 euros.

Une production de 10 quintaux de blé pour un coût salarial de 1 000 dollars par an, aboutit à un coût du blé d'un millième d'euro par kilo de pain. Un paysan beauceron ne peut dégager aucun salaire à ce prix. Il amortit son capital, paie ses intrants mais ne peut payer son fermage ni les intérêts de son capital lorsqu'il est endetté. Il touche les aides compensatoires pour payer cette différence.

Par conséquent, le prix international ne convient qu'à des pays qui ont connu la révolution agricole contemporaine, qui disposent des meilleures terres et d'une main-d'œuvre dont le salaire est parmi les plus bas du monde. Dans ces conditions, le libre-échange conduirait à l'élimination de 80 à 90 % des agriculteurs d'Europe.

En Afrique, la majorité des paysans produit environ 10 quintaux d'équivalent céréale par hectare. Quand le quintal de céréale valait 40 ou 50 euros, le paysan vendait 2 ou 3 quintaux pour racheter des outils et des vêtements. Quand le prix a été divisé par 2, il lui restait 6 quintaux pour nourrir très chichement sa famille. Aujourd'hui, il faudrait qu'il vende 8 quintaux pour renouveler son capital.

L'appauvrissement des producteurs de matières premières agricoles (PMA)

La baisse des prix a appauvri les producteurs de toutes les matières premières agricoles depuis cinquante ans. Dans un premier temps, le développement des petits et moyens paysans qui se sont trouvés dans l'incapacité de renouveler leur matériel a été bloqué. La baisse des prix se poursuivant, ces paysans se sont endettés et se sont retrouvés dans des camps de réfugiés ou dans des bidonvilles sous-équipés où règne le chômage. Dans ces pays, les niveaux de salaires sont plus ou moins déterminés par le niveau de productivité et d'exclusion des paysans marginaux.

En effet, dans les régions où l'agriculture souffre de cet appauvrissement et de cet exode, les salaires sont bas car le prix de la force de travail s'établit au niveau de productivité du secteur qui fournit la main-d'œuvre. C'est la notion de "coût d'opportunité" de la main-d'œuvre. En Europe, les salaires se sont élevés en raison de l'accroissement des salaires du secteur agricole. Dans les années cinquante, pour arracher les travailleurs à une agriculture dont la productivité s'accroissait, l'industrie et les services ont dû payer des salaires de croissance. Ce phénomène ne fonctionne qu'en régime de plein-emploi. Quand l'industrie et les services ne créent pas d'emplois au même rythme que l'exode agricole libère de la main-d'œuvre, la productivité agricole stagne et les salaires sont bloqués au niveau le plus bas. Ce phénomène attire les capitaux internationaux pour utiliser cette force de travail peu coûteuse. Toutefois, les capitaux ne vont que là où existe une infrastructure d'accueil suffisante. C'est le cas de la Chine, de l'Inde ou du Brésil, mais pas des pays d'Afrique de l'Ouest où les recettes en devises sont si faibles qu'ils ne peuvent même pas accueillir ces capitaux en mal de placement. Il existe aujourd'hui 80 pays à faibles revenus et à forte dépendance vivrière.

Les conséquences pour l'agriculture française

Au début du siècle, la France comptait 6 millions d'exploitations de 5 hectares en moyenne. Après la guerre, le nombre d'exploitations était d'environ 3 millions. Il est aujourd'hui de 600 000, avec une moyenne de 50 hectares par exploitation. Les prospectivistes estiment que, dans une vingtaine d'années, la France comptera moins de 300 000 exploitations, et sans doute encore moins si aucune mesure de protection du secteur n'est prise. Nos céréaliers disposeront alors de 200 à 400 hectares par travailleur, mais leurs salaires seront, espérons-le, relativement élevés. Il n'est toutefois pas exclu qu'une péréquation mondiale conduise à un alignement sur les salaires chinois.

Les conséquences pour l'économie mondiale

Ces 3 milliards de personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour et le processus d'appauvrissement de la paysannerie posent un problème à la croissance générale. En effet, la limite de la demande globale solvable à l'échelle mondiale constitue le facteur limitant de la croissance générale. Les mouvements spéculatifs auxquels nous assistons depuis une vingtaine d'années montrent que les volumes de capitaux sont suffisants pour assurer le développement de la planète. Toutefois, ces capitaux ne vont pas s'investir dans la production agricole ni dans la production industrielle ni même dans l'économie des services en l'absence de demande solvable. Or cette demande n'est pas à la hauteur des formidables capacités d'investissements qui se développent du fait de la révolution agricole et de la mise en place, à l'échelle mondiale, d'une économie industrielle et des services hautement performante. L'insuffisance de la demande solvable de 3 milliards de personnes limite non seulement la satisfaction des besoins minimaux mais aussi les possibilités d'investissement et de développement équilibré de la planète.

Pour relever le niveau de revenu de ces 3 milliards de personnes dont les trois quarts sont des paysans pauvres, il n'y a pas d'autre voie que de relever les prix agricoles dans les pays où les revenus sont trop insuffisants. Cela permettra de freiner l'exode rural et d'accroître la demande solvable là où cela est le plus nécessaire. La clé du développement n'est pas à chercher dans moins de mondialisation mais dans une mondialisation plus intelligente, plus équilibrée et au service de l'ensemble de la population.

Échanges avec la salle

De la salle :
L'un des problèmes majeurs pour l'avenir des hommes est celui de l'eau. Ce problème commence à apparaître au Moyen-Orient au travers de guerres larvées, que ce soit en Irak, en Palestine ou en Israël. L'agriculture est dépendante de l'eau, et je souhaiterais connaître votre point de vue sur cette question dont personne ne parle.

Marcel Mazoyer :
J'estime, au contraire, que tout le monde parle de ce problème de l'eau, et parfois trop. Nous sommes passés de 1,35 milliard d'hectares cultivés en 1950 à 1, 5 milliard aujourd'hui. Contrairement aux idées reçues, l'accroissement de la superficie cultivée a été très faible. Il est faux de dire que l'augmentation de la production agricole pour satisfaire les besoins alimentaires s'est faite au prix d'un immense défrichement de la planète. Les études réalisées pour le Sommet mondial de l'alimentation montrent qu'il existe de nombreuses terres cultivables non cultivées. L'accroissement de capacité par l'irrigation a été plus important que l'accroissement de surface. En effet, la superficie irriguée est passée de 70 millions d'hectares en 1950 à 250 millions aujourd'hui. Un hectare irrigué produit deux à trois fois plus qu'un hectare qui ne l'est pas. L'irrigation s'est développée mais ne concerne que 250 millions d'hectares. La très grande majorité des terres cultivées l'est avec de l'eau de pluie. Par conséquent, cette agriculture non irriguée ne concurrence aucune autre activité.

Par ailleurs, l'irrigation ne suppose pas toujours une concurrence avec d'autres besoins. En Égypte par exemple, les problèmes ne sont pas liés à une insuffisance d'eau, comme cela est souvent dit. En effet, il est même envisagé de créer une nouvelle vallée irriguée à l'ouest de la vallée du Nil en utilisant les eaux en amont d'Assouan. Une grande partie des eaux du Nil arrive en Méditerranée sans avoir été utilisée ni par les villes ni par l'agriculture.

La question de l'eau est, comme beaucoup d'autres, une question d'argent, de revenu et d'investissement. En Californie, terre presque désertique, les problèmes d'eau sont résolus par la construction de barrages à quelques centaines de kilomètres. En effet, l'agriculture est suffisamment productive et les habitants suffisamment solvables pour payer l'eau ainsi produite. Les problèmes se posent dans des pays à faibles revenus où il existe une concurrence effective pour l'utilisation de l'eau.

Dans la majorité des cas, l'eau d'irrigation n'est pas potable. De plus, bien souvent, le problème n'est pas le manque mais l'excès d'eau. Dans le bas delta égyptien, il faut évacuer l'eau, en particulier l'eau polluée ou "enrichie" par son passage au Caire car elle n'est pas utilisable pour l'agriculture.

Enfin, la question de l'eau se posait déjà à l'époque romaine lorsque des aqueducs alimentaient des cités de plus d'un million d'habitants. Le phénomène qui me paraît le plus inquiétant en la matière est la concentration de populations urbaines pauvres. Les choses iraient mieux si ces populations habitaient la campagne. Développer la culture dans des régions où il pleut suffisamment n'a jamais nui à personne.


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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