Séminaire « Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle »

La responsabilité de l'enseignement supérieur dans le domaine scientifique

Jean-Marc Monteil, directeur de l'enseignement supérieur

La production et la diffusion des connaissances scientifiques

Il est aujourd'hui de bon ton de dire que la France connaît une fuite des étudiants scientifiques. Ce constat se vérifie au niveau de l'enseignement supérieur mais pas au niveau du baccalauréat. Il nous amène à nous poser des questions sur l'attractivité de la science en relation avec les modalités de diffusion de la connaissance. Dans le cadre de la réforme des formations universitaires, nous avons engagé un dispositif qui n'est pas majoritaire dans l'espace européen et qui consiste à articuler étroitement formation et recherche. Nous considérons qu'il existe un lien organique entre ces deux domaines. Il ne peut y avoir de formation de qualité qui ne soit irriguée par l'actualité des savoirs et par les méthodes qui les produisent. Dès lors, il est nécessaire que, y compris dans les formations ayant une vocation professionnelle, les programmes soient élaborés par ceux qui produisent la connaissance.

Nous avons souhaité que l'offre de formation universitaire à destination de ceux qui seront chargés demain de faire fructifier un certain nombre de connaissances scientifiques soit l'œuvre de ceux qui la produisent : chercheurs et enseignants-chercheurs. Cette production de connaissances, mise au service de l'élaboration d'un programme, change la nature des contenus et la façon de les diffuser. Ceux qui sont amenés à produire la connaissance sont confrontés à la pratique de l'activité scientifique. Cette pratique confine à l'éthique car elle confronte ses idées à l'épreuve des faits et engendre une remise en question permanente. La méthode scientifique conduit à se placer dans les conditions les plus défavorables pour démontrer la validité des hypothèses. Or cette démarche est peu commune. Cette remise en question conduit le scientifique qui diffuse ces connaissances à les rapporter aux conditions mêmes de leur production. Ce processus est différent de celui qui consiste à diffuser des connaissances produites et organisées par d'autres. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir de formation coupée de la recherche.

Cette position ne vise pas à dévaloriser l'enseignement au profit de la recherche. L'une des vertus de celui-ci est qu'il suscite de nouvelles questions relatives à la recherche. La formalisation des connaissances pour les rendre compréhensibles au plus grand nombre conduit à poser des questions de nature scientifique. Il me semble donc important que formation et recherche soient liées le plus tôt possible. Nous savons, par nos expériences, que nous avons intérêt à susciter chez les jeunes élèves l'idée de l'observation et de la manipulation. Nous installons ainsi un espace culturel individuel et collectif composé de repères scientifiques. Au niveau de l'enseignement supérieur, cette logique nous amène à considérer que toute activité scientifique est consubstantielle de toute activité de formation.

Au niveau des lycées, il est nécessaire que les enseignants puissent rapporter une partie des savoirs à l'univers de leur production. La familiarité avec les laboratoires de recherche est nécessaire. Il devrait être aussi naturel de visiter un laboratoire qu'un musée, non pour installer une compétence scientifique mais pour construire une familiarité avec les objets et les méthodes scientifiques. Cela suppose la volonté et de ceux qui ont en charge l'enseignement dans les collèges, et de ceux qui ont en charge la production et la diffusion de la science à l'université.

Une science citoyenne

L'autre raison qui milite en faveur du développement de la culture scientifique de nos concitoyens est liée à la nécessité de faire comprendre l'importance de la recherche. Aujourd'hui, la diffusion de la science passe par les grands médias. En tant que spécialistes d'une discipline, nous sommes souvent surpris des craintes et des espoirs chez ceux qui ne sont pas scientifiquement cultivés. Si nous étions capables de favoriser une familiarité avec la culture scientifique permettant une distance avec ce qui est dit, alors la lecture de la science deviendrait plus critique.

Par ailleurs, lorsque nous sommes amenés à nous exprimer, nous sommes portés à parler en spécialistes pour des spécialistes. Une barrière culturelle s'installe et l'univers de la science paraît inaccessible. Cependant, nous devons être des passeurs pour une société qui a besoin de connaissances. Si elle ne trouve pas de réponse auprès de ceux qui les produisent, des foyers d'ignorance s'installent provoquant des réactions irrationnelles. Cela relève de la responsabilité de tous les formateurs et chercheurs.

L'importance de la pluridisciplinarité

Dans le supérieur, nous nous devons de former des individus qui deviendront des experts disciplinaires cultivés. Il nous faut donc nous installer dans un champ pluridisciplinaire. D'ailleurs, les sciences de la vie et de la Terre sont par essence pluridisciplinaires.

La "pluridisciplinarité" n'est pas l'"interdisciplinarité". Elle consiste à regarder un objet de plusieurs points de vue. Dans un certain nombre de cas, des pratiques pluridisciplinaires peuvent conduire à de l'interdisciplinarité. Je vous rappelle qu'il y a quinze ou vingt ans, personne ne parlait de bio-informatique. La pluridisciplinarité permet de considérer que l'objet scientifique n'est pas le seul objet existant et introduit la possibilité de parler avec d'autres scientifiques afin de percevoir ici et là l'apport de telle discipline à telle autre. Cette approche ne doit pas être confondue avec une approche techniciste, avec une instrumentalisation des compétences.

Nous avons longtemps vécu sur des modes cloisonnés, ce que traduit l'organisation de notre École. À l'époque des mathématiques modernes, certains considéraient qu'il existait un lien entre les capacités à élaborer un raisonnement mathématique et les aptitudes grammaticales. Cette corrélation illusoire illustre l'absence de réflexion sur les fondements mêmes de la démarche scientifique vers la production de savoirs.

La responsabilité de nos établissements du second degré et de l'enseignement supérieur est de construire des communautés dont les membres sont convaincus que l'objet de la connaissance les rassemble. L'objet scientifique est sans frontières, alors que tous les autres objets sont " territorialisables " et susceptibles de générer des défenses identitaires très fortes. La défense disciplinaire est une absurdité, la défense scientifique une nécessité.

Il convient de donner à cette pratique de diffusion du savoir scientifique un statut de dignité égale à celui de la production de la science.

Échanges avec la salle

De la salle : Je dois beaucoup aux sciences et j'essaie de contribuer à leur diffusion, mais j'observe que cet aspect n'est pas valorisé dans les dossiers d'évaluation des enseignants-chercheurs.

Jean-Marc Monteil : J'ai écrit dans une circulaire sur les masters 1 que les membres d'une équipe pédagogique devraient pouvoir présenter une production scientifique qui peut être constituée indifféremment de publications scientifiques, de manuels ou d'actions de diffusion de la culture scientifique et technique. L'objectif est que le champ de l'activité scientifique ne soit pas limité à celui de la recherche fondamentale et que les productions ne soient pas réduites aux revues de rang A. La production et la diffusion de la culture scientifique sont liées. Il faut avoir été producteur pour être diffuseur. Je suis d'accord avec vous pour considérer qu'il conviendra de prendre en compte dans l'appréciation de l'activité des chercheurs et enseignants-chercheurs leurs activités scientifiques mais aussi leurs activités de diffusion des connaissances. Il faut trouver les éléments évaluatifs permettant d'attribuer la même dignité à l'activité de diffusion qu'à celle de la recherche fondamentale. L'organisation de la responsabilité scientifique au sens large doit inclure l'enseignement et cette dimension doit être prise en compte dans les carrières universitaires. Nous nous attachons à ce que cette évolution ait lieu car il s'agit d'une exigence pour nos sociétés et pour la science. En effet, comment les citoyens pourront-ils soutenir un effort de la nation dans le domaine de la recherche s'ils ne sont pas convaincus que la connaissance est nécessaire à notre développement ? J'espère que l'avenir de ceux qui vont nous succéder sera davantage conforme aux exigences de notre société.

  1. N°2004-119 du 19-7-2004


Actes du séminaire national - Les sciences de la vie et de la Terre au XXIème siècle : enjeux et implications 15 et 16 décembre 2004

Mis à jour le 15 avril 2011
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