Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Les espaces architecturaux de l'INHA

Delphine Aboulker, chargée de recherches et d'études, INHA

L'histoire

L'INHA, installé au 2 rue Vivienne depuis le début de l'année 2004, rassemble en un même ensemble architectural plusieurs établissements d'enseignement supérieur et de recherche en histoire de l'art et en archéologie. Ce site est également partagé avec l'Institut National du Patrimoine. Je vais essayer de vous retracer les principaux événements historiques, politiques et sociaux, qui ont déterminé la construction de cet édifice devenu aujourd'hui un véritable temple de la recherche scientifique liée à l'histoire de l'art et au patrimoine. On peut dire qu'en trois siècles, ces espaces architecturaux, qui sont les héritiers de l'hôtel Bautru, devenu hôtel Colbert, ont successivement connu de multiples affectations. La galerie Colbert, construite à l'emplacement de l'hôtel Colbert au XIXe siècle, a d'abord été occupée par des marchands de nouveautés et de commerçants. La rue Vivienne était alors la rue de la mode, du luxe, des élégances, où tissus, vêtements et accessoires s'exposaient au regard des Parisiennes. Déserté dans les années 1900, les locaux du 2 rue Vivienne vont être utilisés pendant une quinzaine d'années par le département des imprimés de la Bibliothèque Nationale de France, avant d'être récemment affectés à l'INHA.

L'apogée

Sous l'Ancien Régime, la construction du Palais Cardinal, l'actuel Palais Royal, suscita la naissance de ce nouveau quartier et de lotissements dans les rues avoisinantes, au nord de l'ancien rempart de Charles V, dont la suppression donnait de nouvelles possibilités d'expansion à la ville.

En 1634, Richelieu fait ouvrir la rue Neuve des Petits Champs afin d'en donner les logements à ses familiers ou de les proposer à d'éventuels spéculateurs. Le premier hôtel érigé est celui de Guillaume Bautru de Serrant, un favori du cardinal. Il fait édifier, de 1634 à 1637, sur des plans de Le Vau, un édifice dont l'entrée principale donne au 6 de la rue des Petits Champs. L'hôtel est caractéristique de l'époque de Richelieu : un portail monumental en arc de triomphe, se détachant sur un mur écran, met en valeur l'entrée. Le bâtiment se distingue par un subtil jeu de volumes et le corps de logis principal est encadré de deux hauts pavillons d'où partent en retour deux ailes en simple rez-de-chaussée réservées au service. À l'arrière se trouve le jardin bordé d'une galerie en retour, ajoutée dès 1635 le long de la rue Vivienne.

En mai 1665, l'intendant des finances et surintendant des bâtiments du roi, Jean-Baptiste Colbert, à la recherche d'un logement à la hauteur de ses fonctions, achète l'hôtel Bautru qui deviendra l'hôtel Colbert. Il demande à l'architecte Pierre Bréau d'adapter à ses besoins l'édifice bâti par Louis Le Vau. Celui-ci conforte les fondations, agrandit l'espace habitable en surélevant les ailes, et ferme la façade, donnant au bâtiment plus de sévérité. Colbert acquiert alors d'autres propriétés dans le quartier pour y loger sa famille, y placer sa bibliothèque ou les louer. Après avoir été habité successivement par la veuve de Colbert et son fils aîné, l'hôtel change de fonction. Les bâtiments sont rachetés en 1719 par le régent Philippe d'Orléans qui, habitant le Palais Royal, utilise la cour pour loger ses écuries. La famille d'Orléans les loue au roi qui y installe le bureau des domaines et l'achète en 1789. Après la Révolution, ils sont dédiés à la Caisse de la dette publique qui l'occupera jusqu'à sa vente par l'État en 1825. L'hôtel Colbert est alors démoli pour y installer la galerie du même nom, construite en 1826.

Le XIXe siècle

Dans la première moitié du XIXe siècle, le quartier change de dimension, profitant de l'animation des cafés et commerces, de la proximité de la bourse et des grands boulevards. Il devient un des lieux privilégiés d'implantation des passages couverts. Les galeries Colbert et Vivienne constituent ainsi le premier maillon du réseau de passage qui relie le Palais Royal au boulevard Montmartre. Dans cette mouvance, la rue Vivienne est prolongée jusqu'au grands boulevards et assure désormais le lien avec ce secteur en développement. Ces galeries constituent un type d'aménagement urbain moderne et inédit. Ce sont de nouveaux espaces réservés aux piétons. Ils permettent de créer de nouvelles voies de circulation, évitant les rues étroites et souvent encombrées. Ainsi, ces galeries sont accessibles à partir de plusieurs rues : la rue des Petits Champs, la rue de la Banque et la rue Vivienne. Elles jouent également un rôle spéculatif pour les propriétaires louant les commerces en rez-de-chaussée. C'est caractéristique de la politique d'urbanisation du préfet de la Seine, qui souhaitait associer intérêt public et privé à la modernisation de la capitale. La galerie Vivienne, dont le chantier est confié à l'architecte Grand Prix de Rome Jean-François Delannoy, est la première construite. Accueillant environ 70 boutiques, elle connaît un succès fulgurant, à tel point qu'elle suscite la création d'une galerie concurrente en 1826 : la galerie Colbert. Cette dernière sera élevée à l'emplacement de l'ancien hôtel Bautru et devra supplanter la galerie Vivienne par sa splendeur.

La galerie Vivienne, joignant par un angle droit la rue des Petits Champs à la rue Vivienne, joue sur l'irrégularité du terrain par la présence de dénivelés et offre des salles aux proportions diverses, ce qui la différencie de la galerie Colbert, aux proportions plus monumentales et plus homogènes. Cependant, ces deux galeries répondent au même modèle architectural du passage, qui se répand en France au début du XIXe siècle. Il s'agit la plupart du temps d'une succession de colonnes et d'arcades en plein cintre protégeant le passant des intempéries. Par ses structures métalliques supportant des verrières, la galerie a aussi l'occasion de mettre en pratique de nouveaux matériaux ainsi que des techniques inédites. À mi-chemin entre l'espace public et l'espace privé, elle permet la flânerie, encourage les liens de sociabilité, suscite l'envie et offre un lieu privilégié d'exposition des biens de consommation avant le développement des grands magasins. Lorsque la galerie Colbert ouvre en 1827, elle est louée pour l'élégance de son architecture. L'architecte Billaud a conservé en partie l'hôtel Colbert, notamment la façade, à laquelle il ajoute un étage et un portique. Pour pallier une irrégularité du terrain, il conçoit une pente douce et varie l'ouverture des arcades afin de rectifier la perspective. Sa rotonde de 15 mètres de diamètre correspond à la plus belle partie de cette galerie.

Du déclin…

Néanmoins, la galerie Colbert n'a jamais connu le succès de la galerie Vivienne, comme en témoignent les diverses tentatives du propriétaire pour séduire les promeneurs. Dès 1828, un petit passage, dit passage Colbert, est percé pour relier la galerie aux passages des deux pavillons pour attirer la clientèle du Palais Royal. Outre les marchands de mode et les parfums de la rotonde, la galerie accueille les cabinets de lecture et les commerces. Malgré les efforts consacrés à l'architecture et les attractions, la galerie Colbert souffre non seulement de la concurrence avec la galerie Vivienne, mais aussi de la désaffection progressive du public pour le quartier environnant.

Après 1830, la fréquentation des lieux diminue du fait de la baisse d'activité du Palais Royal, où Louis-Philippe interdit maisons de jeux et prostitution. Sous le Second Empire, la galerie Vivienne est en plein déclin, tandis que la galerie Colbert est désertée jusqu'à la Belle Epoque. À la fin du XIXe siècle, la galerie Colbert est uniquement occupée par les auditeurs de musique et le Grand Colbert. En 1900, la démolition est envisagée. Il faut attendre 1974 et l'intérêt nouveau porté à l'architecture du XIXe siècle pour voir la galerie inscrite à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques. La même année, la Bibliothèque Nationale de France acquiert le bâtiment pour en faire l'annexe de ses locaux. La galerie est démolie en 1982, mais l'architecte en chef des Monuments historiques Adrien Blanchet a pour ambition de la restaurer.

…à la renaissance

En 1996, il est décidé d'affecter la galerie Colbert à l'INHA. Les travaux, achevés au début de l'année 2004, ont conduit à une refonte générale du département qui permet d'y installer l'Institut National du Patrimoine, l'INHA ainsi que leurs partenaires. Sa nouvelle destination a entraîné de nouveaux aménagements architecturaux, conduits par l'architecte Dominique Pinon, qui utilisent au mieux l'ancienne galerie. Chacune de ces institutions est désormais accessible à partir d'un vaste espace d'accueil distribuant l'ensemble des étages. La rénovation a également permis de révéler les arcades et le pavillon est de l'hôtel Bautru. Cette découverte archéologique fait converger le passé du lieu et son affectation présente. Ces nouveaux locaux conserveront sans nul doute l'esprit de sociabilité de l'ancien passage, créant en effet un espace d'échange entre des institutions complémentaires.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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