Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

La Cité de Chaillot, ses missions et ses projets, sa relation avec le monde scolaire

François de Mazières, directeur de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine,
Corinne Bélier, conservateur du Musée des Monuments Français

François de Mazières

Vous avez magnifiquement résumé ce qu'était la vocation de cette Cité, qui est un établissement public ayant été créé en 2004. La problématique provient de l'idée que la France ne possédait pas d'établissement emblématisant l'architecture et le patrimoine, en dehors du fait que le patrimoine se défend par lui-même à travers les monuments. Il s'agit donc d'une réparation par rapport à ce que les Français attendent des politiques culturelles mises en œuvre par l'État. J'ai toujours été frappé par le désir des Français de protéger en priorité leur patrimoine. Lorsqu'on parle de démocratisation culturelle, on devrait sans doute commencer par l'architecture, car c'est vraiment ce que les Français vivent au quotidien. Il est pourtant paradoxal de constater que ce n'est pas du tout mis en avant, en dehors du projet de Cité dont nous vous parlons aujourd'hui.

Nous sommes très heureux de l'aspect extraordinaire du lieu qui va prochainement nous accueillir. Il a été construit en deux temps, en 1869 et en 1937, et porte en lui une histoire d'architecture avec deux phases. Les travaux de jonction récemment réalisés permettent de dire, d'emblée, que le bâtiment est marqué par la coexistence de deux périodes. Ce bâtiment magnifique abrite une surface de 23 000 m² surplombée par un ensemble de terrasses, s'agissant desquelles nous envisageons de mettre en œuvre des partenariats avec la Ville de Paris. Il s'agit d'un établissement public industriel et commercial créé par le décret du 9 juillet 2004. Cette Cité est née de la fusion de plusieurs entités qui lui préexistaient :

  • l'Institut Français d'Architecture ;
  • le Musée des monuments français ;
  • l'École de Chaillot.

Ainsi, la Cité se trouve composée de la manière suivante :

  • le centre d'archives, spécialisé sur le XXe siècle ;
  • la bibliothèque, réservée aux chercheurs ;
  • le musée ;
  • les espaces d'exposition temporaire.

Pour que la Cité attire le grand public, nous avons la conviction que nous devons avoir la capacité renouvelée d'organiser des expositions. Nous essayons, par une politique de diffusion large, de séduire le public pour l'amener à cette passion de l'architecture et du patrimoine. C'est la raison pour laquelle 2 400 m² seront consacrés à des expositions temporaires. Ce bâtiment comporte un pavillon de tête ainsi qu'un second pavillon qui dominera le futur aquarium de la Ville de Paris. Il existe par ailleurs une courbe magnifique entre ces deux pavillons, ce qui laisse trois possibilités d'ouverture à la future Cité de l'Architecture et du Patrimoine. La dimension pédagogique est évidemment essentielle ; on ne peut espérer convaincre et passionner les gens pour l'architecture et le patrimoine qu'en commençant par les enfants. Cette mission est essentielle ; c'est pourquoi nous disposerons de beaux ateliers pédagogiques. Une seconde entrée sera réservée aux expositions temporaires alors que la troisième entrée, marquée par l'Institut Français d'Architecture, sera davantage celle des professionnels de l'architecture et du patrimoine.

L'Institut Français d'Architecture a vocation à disposer d'un lieu de diffusion de la culture architecturale vers un large public, notamment par l'intermédiaire des témoignages des grands architectes autour de leurs projets et de leurs réalisations. Notre défi est de faire en sorte que ces interventions ne soient pas seulement passionnantes pour les étudiants en architecture, mais aussi pour l'ensemble du grand public.

Nous avons également mis en place la galerie de l'actualité dont le concept est de disposer d'un endroit où l'on peut voir les grands concours d'architecture. Il n'existait pas d'institution de niveau national alors que la vitalité architecturale s'est diffusée sur l'ensemble du territoire. Il s'est agi aussi de reproduire la convivialité existant dans le monde de l'architecture. Notre vocation est enfin de mobiliser les élus et de mobiliser le grand public pour que le grand public mobilise les élus.

Pour les outils pédagogiques, qui sont votre souci majeur en termes de contenu de travail, la bibliothèque d'architecture est un élément très intéressant, avec un grand nombre d'ouvrages en accès libre. Par ailleurs, le centre d'archives d'architecture restera temporairement à Tolbiac, en raison du manque de place dans la Cité. L'École de Chaillot propose un cycle d'études spécialisé sur la conservation et la restauration architecturale, urbaine et paysagère. Ces promotions comportent environ 60 élèves déjà titulaires du diplôme d'architecte et qui éprouvent le besoin de recevoir une spécialisation sur la politique patrimoniale.

Corinne Bélier

Je suis conservateur au musée et je travaille plus particulièrement sur la mise en place d'une galerie d'architecture moderne et contemporaine touchant le XIXe siècle et le XXe siècle. Le Musée constitue le socle de la Cité de l'Architecture, au sens propre comme au sens figuré, d'autant plus qu'il est aussi l'ancien musée de sculpture comparée voulu par Viollet-le-Duc dès 1878, avec une démarche d'enseignement à l'intention des professionnels de l'architecture et des arts décoratifs. À cette époque, le musée a vocation à faire redécouvrir la période médiévale. C'est la raison pour laquelle nous disposons d'une très forte concentration d'œuvres relevant de cette période.

La période du début du XXe siècle se caractérise par un amoncellement de pièces afin de montrer au public un maximum d'exemples susceptibles d'intéresser les professionnels de l'architecture, de la décoration ou encore de l'ornement. En 1937, l'ancien palais est partiellement transformé et devient le palais de Chaillot, tel que nous le connaissons actuellement, faisant face à la Tour Eiffel avec ses deux grands bras. C'est à cette occasion que Paul Deschamps va développer les collections de peinture murale, ce qui provoque, du point de vue du musée, un changement de public. Il s'agit dès lors de s'adresser à un public beaucoup plus large en racontant une histoire de l'art à travers un ensemble de collections présentant la sculpture, l'architecture, la peinture murale et le vitrail. En raison de la seconde Guerre mondiale, ces collections ne seront pas toutes achevées ; elles marquent pourtant un changement de cap pour le palais de Chaillot.

Il existe trois galeries :

  • la galerie des moulages et des maquettes ;
  • la galerie des peintures murales ;
  • la galerie moderne et contemporaine.

Le parcours de la galerie des peintures murales sera fondé sur les notions de représentation de la nature selon les époques, dont on pourra tirer des problématiques dans le cadre de programmes pédagogiques. La galerie moderne et contemporaine traite quant à elle de l'architecture et du patrimoine de 1850 à nos jours. Elle s'adosse aux collections du centre d'archives d'architecture et a pour but de dénouer la complexité de l'architecture à destination de personnes néophytes mais intéressées. L'objectif est donc d'aborder différentes thématiques autour de l'assemblage des choses, de l'ossature, de l'habitation ou encore de la machine. Cette galerie traitera également de la question du projet architectural et de l'ensemble des réflexions aboutissant à sa mise en œuvre. Par ailleurs, la préfabrication et l'industrialisation de l'architecture, qui ont été très importantes dans les années 50 et 60 pour produire du logement de masse, sont aussi abordées. Une réflexion est enfin engagée sur la nature des immeubles et les questions gravitant autour de la superposition des foyers dans les villes. Notre but est de pouvoir organiser ces thèmes autour d'une série de tables concrétisant le thème abordé, ce qui permettrait aux groupes de réfléchir et d'apprendre collectivement.

J'aimerais également aborder le partenariat entre le musée et l'Éducation nationale. Il a par exemple pris la forme du détachement d'une enseignante auprès de la Cité de Chaillot, afin de maîtriser davantage la scénographie des lieux et d'éviter des écueils qui pourraient compromettre le projet pédagogique. C'est un échange très fructueux qui, je l'espère, débouchera à la fin de l'année sur la possibilité de mettre en place des stages pour d'autres enseignants ou des ateliers précis pour les élèves. En outre, l'un des projets les plus importants que la Cité a développés est un projet de partenariat avec la Fondation Le Corbusier et quatorze lycées professionnels d'Île-de-France, ainsi que des représentants institutionnels. Il s'agit pour eux de reconstituer, dans la galerie moderne et contemporaine, un appartement visitable inspiré de Le Corbusier. C'est une action pédagogique dont nous sommes très contents puisque nous avons développé des programmes de formation en faveur des enseignants en charge de ces classes et des prototypes permettant de se rapprocher au plus près de la qualité d'un bâtiment à taille réelle. Nous sommes très fiers de parvenir à produire une exposition dont la qualité est incontestable et qui peut être présentée au musée.

Débat avec la salle

De la salle
Dans la mesure où l'on voit principalement dans ce musée des morceaux d'architecture, avez-vous mené une réflexion sur le fragment ? En général, le principe du déplacement en histoire des arts se fait avant tout pour voir l'œuvre dans son contexte. On trouve pourtant dans votre proposition une inversion de la démarche. Il serait d'ailleurs tout aussi intéressant de présenter des fragments de façades contemporaines.

François de Mazières
Nous récupérons des collections ; c'est là toute la difficulté de ce projet. Le procédé est effectivement assez nouveau, et provient aussi de la contrainte de licences de cette collection. L'idée est de se dire qu'il ne s'agit pas d'une présentation chronologique mais d'un point de vue régional qui est censé donner l'envie d'aller voir sur place.

Corinne Bélier
Le fragment a aussi son utilité, quelle que soit la période historique dont on parle, car il permet de voir certains détails d'architecture que l'on ne pourrait pas forcément voir dans leur contexte originel. Enfin, il est intéressant de constater que les objets les plus anciens de la collection sont des fragments de sculptures majeures dans l'histoire de l'art, à l'image de l'Ange souriant de la cathédrale de Reims, qui a été détruit lors d'un bombardement mais dont il reste un fragment dans le musée.

Du point de vue des peintures murales, la collection s'est développée à partir d'un grand nombre de peintures murales qui ont été redécouvertes. C'est la raison pour laquelle le programme de cette galerie ne reflète pas nécessairement ce qu'un historien écrirait en matière de peinture murale, mais les découvertes successives du service des monuments historiques. Il faut aussi noter que les œuvres se dégradent parfois si elles restent trop longtemps dans leur contexte naturel. Par conséquent, le rapport au fragment est véritablement multiple au sein du musée. En revanche, celui-ci ne se présente jamais seul, mais doit être accompagné d'une mise en contexte par l'intermédiaire d'une photo, d'un film ou d'un texte explicatif. Cela permet également de lier le fragment à l'enchaînement de la pensée de l'architecte.

François de Mazières
Notre grande difficulté tient surtout au fait qu'un nombre très important de thèmes peut être traité dans le domaine de l'architecture. Nous nous interrogeons donc beaucoup sur la notion de "fil rouge" afin de savoir ce que nous devons mettre en priorité en avant.

De la salle
Il me semble que la Cité est intéressante pour nous, professeurs d'histoire des arts, et ce pour deux raisons : d'une part, en tant qu'héritière du musée des monuments français, elle a pour but de mettre en évidence le patrimoine national de la France dans une logique de construction de l'identité nationale. D'autre part, elle touche l'architecture, ce qui nous intéresse pour faire le lien historique entre le phénomène artistique ancien et la pratique culturelle contemporaine. Par ailleurs, quelle est la part des collections de 1794 qui restent encore dans ce musée aujourd'hui ?

Corinne Bélier
Le premier Musée des Monuments Français reprenait des fragments réels de bâtiments qui sont pour la plupart retournés à leur lieu d'origine. En fait, bien qu'il porte le même nom, le Musée des Monuments Français ne se situe pas exactement dans la même lignée que son ancêtre, qui était fondé avant tout sur le fait de garder les originaux des fragments qu'il allait sauver pendant la Révolution française. Le musée actuel s'appuie au contraire sur la conception très française selon laquelle l'œuvre originale doit rester sur son site, alors que l'exemple catalan nous montre que c'est la plupart du temps une copie qui se trouve sur le site historique, l'œuvre originale reposant dans un musée. Dans le même sens, l'architecture est présentée sous forme de production, puisque le bâtiment est toujours ailleurs.

Jean-Louis Langrognet
Le musée avec ses trois galeries et ses maquettes va disposer d'outils particulièrement efficaces pour aborder les phénomènes architecturaux selon des aspects ou des points de vue variés. Il sera sans doute important de bien définir une diversité de parcours possibles, selon les attentes et les besoins des divers publics. Ce qui renvoie à nouveau à cette nécessité de s'entendre sur les composantes d'une culture architecturale aux différents niveaux du système éducatif et de ses approfondissements successifs.

François de Mazières
Je suis tout à fait d'accord avec vous. Nous sommes arrivés avec l'idée que les différents visiteurs doivent pouvoir être satisfaits selon leur niveau de curiosité et d'intérêt pour le fait architectural, avec des choses simples s'ils y passent peu de temps et des choses plus complexes s'ils sont passionnés. Cela nous paraît absolument essentiel, mais ce n'est pas si évident ; nous réalisons à quel point un échange avec l'Éducation nationale est nécessaire dans ce domaine.

Jean-Louis Langrognet
Il n'y a pas pour l'architecture, hors l'univers des spécialistes, de revues culturelles équivalentes à celles que l'on peut rencontrer pour la littérature, l'actualité économique ou scientifique, ce qui enferme la recherche universitaire, pourtant très active depuis les années 80, dans une certaine confidentialité. Or les enseignants et cadres du secondaire s'intéressant à l'architecture doivent veiller à se tenir informés des grandes tendances de la recherche, laquelle fonde les meilleures vulgarisations.

C'est un devoir notamment pour les équipes d'histoire des arts en lycée qui ne peuvent manquer de sensibiliser leurs élèves au renouvellement des problématiques et aux réévaluations de pans entiers de l'histoire de l'architecture. Dans ce sens, nous souhaitions vivement que les scientifiques de l'INHA évoquent pour vous quelques programmes de recherche en cours.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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