Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

De la collecte à l'exploitationdes archives d'architectes

David Peycéré, conservateur, responsable du Centre d'archives de l'Institut Français d'Architecture

Le Centre d'archives d'architecture du XXe siècle est le centre d'archives d'architectes le plus important en France. Cependant, il ne doit pas faire oublier que, dans tous les départements et dans un grand nombre de municipalités, les services d'archives ont une vraie politique liée aux archives d'architecture. J'apprécie beaucoup que l'on ait jugé utile de parler des archives au début de ce séminaire. Par rapport à votre problématique, l'enseignement secondaire et l'utilisation des outils capables d'intéresser les élèves, je dois dire que le centre d'archives dont je m'occupe ne comprend aucune interaction de ce type. Les archives exigent une certaine quantité de médiations passant principalement par le travail des historiens ; il me semble que, dans certains centres d'archives départementales ou municipales, il existe des services pédagogiques mettant en œuvre un véritable travail sur les archives des architectes.

Archives et architecture

Après avoir étudié l'architecture et ses tutelles, nous abordons ici un sujet beaucoup moins visible : les archives et leurs tutelles. Depuis deux siècles, la tutelle des archives se trouve entre les mains de la direction Générale des Archives de France.

Croiser la question des archives et celle de l'architecture relève d'une démarche assez récente. Nous pouvons dire qu'une pratique consciente et nationale de cette démarche a dû attendre la création de l'Institut Français d'Architecture, tandis qu'une pratique scientifiquement fondée sur les archives d'architecture ne remonte guère au-delà d'une intervention au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) à la fin des années 50. Pour autant, il existait bien antérieurement des formes de collectes d'archives d'architecture qui ne passaient pas du tout par la tutelle des Archives de France. Ces démarches conscientes et scientifiques concernent surtout les archives des architectes, dont on a réuni aujourd'hui près d'un millier de fonds, concernant très largement le XXe siècle. En 25 ans, nous avons également créé les moyens d'une diffusion de ces archives, avec des services ne s'occupant plus uniquement de collecte mais disposant également de salles de lecture, de centres spécialisés sur ces archives et de nombreux liens avec les universités. Il y a néanmoins peu de choses qui partent vers un public très large, ou même vers un public scolaire. Sur ces deux fronts, la Cité de l'architecture et du patrimoine, dont on a évoqué la création, devrait faire du nouveau.

Plusieurs types d'archives

Comme il l'a été dit ce matin, l'architecture se trouve partout dans notre vie et partout dans les archives, et ce depuis très longtemps. On dispose ainsi aux Archives Nationales d'un nombre impressionnant de témoignages sur la construction des abbayes, des cathédrales et des domaines princiers. Ce sont des traces très précises de la construction de bâtiments importants. Par ailleurs, les archives notariales, qui remontent au Moyen Âge, font état d'actes témoignant de la construction d'édifices privés à une échelle souvent plus modeste. Ces sources sont très abondantes. Il existe aussi des maîtres d'ouvrage privés, à l'inverse de l'initiative publique que constitue la construction des bâtiments ministériels, dont les archives restent plus éparses. Ce sont des particuliers, des sociétés anonymes ou des sociétés d'économie mixte. La maîtrise d'ouvrage génère donc une quantité énorme d'archives portant sur la conception de ce qui doit être bâti. Il existe aussi des archives des administrations chargées du contrôle, de l'impulsion et de la conception de l'architecture et de l'urbanisme. Il s'agit là des organes chargés d'édicter des règles liées notamment aux problèmes de sécurité entraînant la mise en œuvre de certains matériaux, la gestion particulière des coins d'immeuble ou de leur hauteur maximale. Ce sont donc des sources écrites permettant de connaître ce qui se construisait, en quelle année, par quel architecte et pour quel budget. À travers ces réglementations de plus en plus contraignantes et générales, on parvient finalement, à l'issue de la Première Guerre mondiale, à des plans généraux d'embellissement et d'expansion des villes. Il y a donc une continuité entre la réglementation sur des éléments ponctuels tels que les balcons et la conception d'ensemble de quartiers nouveaux ou de villes nouvelles.

L'architecture est aussi visible dans une quantité d'autres sources telles que la cadastre et les services du ministère de l'Industrie, notamment à l'occasion des expositions universelles qui donnent souvent lieu à un débat public autour de l'architecture. Pour ce qui est des archives du ministère de la Culture, ce dernier gère deux types d'immeubles : les immeubles construits par l'État et les monuments historiques avec l'ensemble des travaux portant sur ceux-ci. La direction du Patrimoine a constitué une documentation sur ces immeubles classés regroupant les archives des travaux d'entretien, de restauration et de transformation depuis presque 200 ans. Il s'agit d'une documentation dans le sens où ces archives sont encore utilisées par les architectes des monuments historiques et sont alimentées par les différents travaux qui se font sur ces édifices. Un autre exemple de cette documentation est le musée des monuments français, qui a la vocation beaucoup plus pédagogique d'offrir aux étudiants en architecture une documentation sur l'architecture des monuments. Le ministère de la Culture a également développé, dans les années 60, une documentation sur les agences d'architecture en activité destinée à savoir à quel architecte faire appel dans le cadre de commandes publiques. C'est une documentation extraordinaire dans la mesure où elle nous procure une vue unique sur les agences d'architectes des Trente Glorieuses. Il existe donc deux grandes catégories d'archives : celles de la maîtrise d'ouvrage et celles des organismes impulsant et réglementant l'architecture.

Il existe pourtant une troisième catégorie : celle des maîtres d'œuvre, qui participent au processus d'édification du bâti. Ce sont les entreprises, les ingénieurs, les bureaux d'études et de contrôle et les architectes. Ils produisent des archives privées, qui ont une particularité dans le panorama français des archives, puisque la loi de 1979 relative à la protection des archives publiques n'a pas spécifié ce qui pouvait advenir des archives privées. Il est vrai que les archives des entreprises sont parfois prises en charge par le Centre d'archives du monde du travail de Roubaix, mais c'est rare.

Les archives des architectes : collecte et utilisation

En revanche, les archives des architectes ont fait l'objet d'une vraie collecte. Ceux-ci gardent leurs archives pour différentes raisons. D'une part, ils sont soumis à des périodes de garanties professionnelles de dix ans et trente ans. D'autre part, ils produisent des documents graphiques qu'ils conservent avec la valeur sentimentale que l'on accorde souvent à une création.

Jusqu'en 1968, la formation des architectes provient de l'École des Beaux-Arts et met donc beaucoup l'accent sur cette formation artistique. Il en va de même pour certaines maquettes. Cette dimension artistique entraîne la prise en compte par les architectes de certaines de leurs archives, en tant que corporation. Au cours du XXe siècle, les agences s'individualisent comme lieux de production, de même qu'il y a une individualisation du travail de l'architecte. Ainsi, certains architectes commencent à penser à la conservation de leurs archives, à l'image de Le Corbusier qui organise une fondation portant son nom. D'autres transmettent directement leurs archives aux Archives Nationales.

Le dernier tournant de l'utilisation et de la conception des archives est l'apparition d'une vision patrimoniale à la fin des années 70, au moment où apparaissent les "Journées du Patrimoine", le Centre Pompidou et l'Institut Français d'Architecture. Ce dernier devait être une grande école d'architecture ; il est finalement devenu un institut de diffusion de l'architecture française à l'étranger et a essayé de former les maîtres d'ouvrages à la qualité architecturale en créant un débat dans les collectivités locales. En 1986, l'Institut Français d'Architecture passe une convention avec la direction des Archives de France. Cette convention signifie beaucoup de choses, puisqu'elle affirme l'existence d'une nouvelle catégorie d'archives, reconnaît qu'une association a le droit de s'occuper d'une certaine catégorie d'archives et encadre la générosité des donateurs en conférant à leurs archives un statut public. Cela a d'ailleurs ouvert la voie à d'autres sources d'archives privées, comme les archives des hommes politiques, qui sont aujourd'hui prises en charge par l'Institut d'Études Politiques.

Notre travail consiste aujourd'hui à recevoir les archives que les gens nous proposent spontanément. Nous n'avons pas de politique précise de collecte visant à obtenir des archives particulières, pour la simple raison que nous n'avons plus assez de place. Les archives de l'Institut Français d'Architecture sont saturées et disposent d'une annexe à Provins, ce qui est trop loin de Paris. Nous avons besoin de mettre en œuvre une collecte plus maîtrisée des archives des architectes. Grâce aux historiens et aux jeunes chercheurs, nous parvenons à décrypter et à classer ces archives, ce qui permet d'organiser des expositions restant néanmoins à la portée d'un public spécialisé. La solution la plus pédagogique me paraît celle qui consiste à montrer sur place les édifices par l'intermédiaire de promenades urbaines, d'autant plus que les animateurs de ce type de visites sont souvent ceux qui consultent les archives de l'Institut Français d'Architecture. Nous n'avons cependant jamais reçu une classe au centre d'archives. En revanche, la future Cité de Chaillot présentera une vision plus pédagogique de l'architecture, qui sera par conséquent plus accessible aux groupes scolaires.

Débat avec la salle

Claude Loupiac
Il ne faut pas non plus oublier les archives municipales, dont l'état est très variable, mais qui offrent souvent des documents tout à fait remarquables indiquant tout le processus de conception et de construction des bâtiments. Il faut savoir insister auprès des personnes en charge de ces archives, qui parfois sous-estiment le potentiel de leurs documents. Par ailleurs, on constate que c'est effectivement à partir des années 70 que se développent des activités pédagogiques pour lesquelles les archives départementales établissent des contacts fréquents avec le milieu scolaire. Enfin, il est vrai que les archives de l'Institut Français d'Architecture ne disposent pas de ce type de service, mais on peut signaler qu'il s'agit d'une structure encore jeune ne disposant pas des moyens et des effectifs nécessaires.

De la salle
J'aimerais aborder la question de l'aspect vivant des archives d'architecte. Ces dernières sont conservées très longtemps dans des agences et au conseil de l'ordre des architectes pour des raisons de responsabilité qui sont à considérer. Les archives sont souvent conservées avec une extrême prudence, car elles sont le plus souvent utilisées pour des litiges. Au-delà des litiges et des problèmes de responsabilité, l'aspect vivant des archives vient de ce que les architectes espèrent être reconsultés pour modifier les bâtiments qu'ils ont construits.

Enfin, les archives sont parfois conservées avec une certaine sentimentalité dans le cadre de projets non construits. Il s'agit de concours non retenus ou de projets trop coûteux rejetés par un maître d'ouvrage. C'est dans ces documents-là que l'on trouvera la plus grande innovation car le choix du lauréat est souvent celui qui contrarie le moins les membres du jury, et ce n'est pas le plus innovant. Dans la mesure où leur conservation ne répond pas à des questions de responsabilité, ces archives sont plus fragiles.

Daniel Peycéré
Il est vrai qu'il existe souvent un attachement sentimental à ce type d'archives. Certains architectes donnent d'ailleurs essentiellement les archives de projets qu'ils auraient aimé mettre en œuvre. Il y a aussi une seconde vie des archives au sein des agences, qui travaillent beaucoup sur la publication de leur architecture, construite ou non, à destination de la presse et de jeunes chercheurs.

De la salle
Qu'en est-il des archives concernant les architectes paysagistes ? La conception de l'architecture dans son rapport à l'environnement et à l'espace sensible est une spécificité. Commencez-vous à constituer des archives dans ce domaine ?

Daniel Peycéré
Il n'existe pas d'archives de paysagistes à l'Institut Français d'Architecture en dehors de celles de Claude-Nicolas Forestier. Il s'agit d'un cas spécifique, mais on peut noter, depuis trente ans, l'émergence de la profession de paysagiste, à laquelle les laboratoires des écoles d'architecture se consacrent progressivement. J'ai néanmoins participé à un certain nombre de réunions qui n'ont pas permis de décider d'un lieu de conservation pour ces archives. Il existe quelques exemples isolés, mais il n'y a pas encore de prise en charge globale comme c'est le cas aujourd'hui pour les architectes.

Jean-Louis Langrognet
Les enseignements, en particulier au lycée, gagneraient beaucoup à s'appuyer davantage sur des pièces matérielles issues des archives de proximité. Il convient de souligner, par exemple, parmi les fonds conservés dans les archives départementales, la richesse de ceux qui permettent de suivre tout au long du XIXe siècle les effets de la tutelle préfectorale sur les constructions communales : mairies, fontaines, écoles, etc., notamment pour toute la première moitié du siècle avec l'envoi des principaux dossiers au Conseil des bâtiments civils à Paris. Des dossiers complets de plans, devis, correspondances, extraits de délibérations, etc., offrent une matière inconnue des élèves et aisément exploitable en classe. Par ailleurs, les Conservations régionales des monuments historiques dans les Drac ont établi des dossiers substantiels sur les monuments faisant l'objet d'une protection au titre des monuments historiques (classement ou inscription sur l'inventaire supplémentaire). Ces dossiers, ainsi que ceux des services régionaux de l'Inventaire, sont des sources documentaires qui mériteraient d'être mieux connus des professeurs.

S'agissant des archives des établissements scolaires, il est évident que la communauté enseignante pourrait prendre une plus grande part à leur constitution, leur conservation et leur exploitation. La spectaculaire campagne de construction ou de réhabilitation de lycées et de collèges qui s'est développée à l'initiative des collectivités territoriales depuis les années 80 a laissé de nombreux documents (notamment des maquettes lorsqu'il y avait concours) qui pourraient fournir aujourd'hui des matériaux précieux pour des études de cas éclairantes.

Merci à Daniel Peycéré pour son propos, car les archives ne sont ni marginales ni réservées aux seuls spécialistes. Elles peuvent contribuer à alimenter ou revivifier maintes approches pédagogiques.

De la salle
Je trouve ce que vous dites quelque peu inexact, en particulier dans le travail de la connaissance dont font preuve beaucoup d'historiens des lycées de France. On peut citer l'existence d'associations d'enseignants faisant paraître un grand nombre de publications de la part de professeurs du second degré, venant des quatre coins de la France.

Claude Loupiac
Je vous ai dit ce matin que les archives ne comprenaient pas que les archives publiques, mais aussi les archives privées, à l'image de la Fondation Le Corbusier, dont les origines et les objectifs vont vous être présentés par Michel Richard.


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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