Séminaire « L'architecture comme fait culturel aujourd'hui »

Ouverture des travaux

Alain Schnapp, directeur de l'Institut National d'Histoire de l'Art
Jean-Louis Langrognet, inspecteur général de l'Éducation nationale, doyen du groupe des enseignements artistiques
Claude Loupiac, maître de conférences, université Paris I-Sorbonne

Alain Schnapp

Nous avons la chance, grâce au ministère de la Culture, d'être accueillis depuis un an dans ces locaux rénovés de la Galerie Colbert, ancien hôtel Bautru, première réalisation de Le Vau à Paris. Ce lieu a abrité les services de la Bibliothèque Nationale et reçoit maintenant les formations de troisième cycle de sept universités et grands établissements parisiens, des sociétés savantes, plusieurs centres de recherche du CNRS ainsi que l'Institut National d'Histoire de l'Art. C'est dire à quel point vous ne pouviez trouver un lieu plus propice à l'organisation d'un séminaire sur l'architecture en tant que fait culturel. Notre mission est de réunir les chercheurs et de leur donner des moyens de travail. Les disciplines accueillies ici vont de l'histoire de l'art antique au monde contemporain et nous avons essayé d'être présents et vigilants pour chacune d'entre elles. Naturellement, notre présence est strictement déterminée par l'engagement de nos partenaires : les départements universitaires ou les services du ministère de la Culture.

L'action de l'INHA vise à faciliter le travail sur place et à préparer la création de la grande bibliothèque qui devrait ouvrir dans quelques années, où nous pourrons déployer les collections en permettant un très large accès aux rayons, condition de la réussite documentaire. Outre cette offre, nous développons un travail de recherche et nous accueillons des étudiants, des jeunes chercheurs, ainsi que des collègues étrangers. Nous disposons ainsi d'un système d'accueil pour les doctorants, les conservateurs de patrimoine ou encore pour le personnel du ministère de la Culture.

L'INHA n'a que trois ans d'existence administrative, et bien du chemin reste à parcourir ; nous ne pourrons le suivre avec succès que si les professions de l'architecture, de l'histoire de l'art et de l'archéologie sont convaincues que l'outil est utile et qu'il peut encore se développer. Nous sommes également aidés par des organismes privés et notre objectif est de devenir un outil pour toutes les professions de l'histoire de l'art et les métiers du patrimoine en France, en bonne intelligence avec l'Institut National du Patrimoine. Je vous remercie de votre présence. Cette maison reste autant que possible à votre disposition.

Jean-Louis Langrognet

Tous nos remerciements et notre reconnaissance vont à Alain Schnapp, directeur de l'INHA, et à ses collaborateurs qui nous accueillent si chaleureusement dans leurs locaux pour ces deux journées d'un séminaire consacré à "l'architecture comme fait culturel". Organisé par la direction de l'Enseignement scolaire dans le cadre du programme national de pilotage de la formation, ce séminaire regroupe des cadres et professeurs de l'Éducation nationale soucieux de réfléchir à l'importance prise aujourd'hui par le fait architectural dans la vie culturelle de notre société, d'en comprendre la genèse, le développement et les limites, mais aussi de lui assurer une meilleure place dans la formation générale des élèves.

C'est avec un plaisir tout particulier que je salue les enseignants de diverses disciplines engagés dans l'enseignement d'histoire des arts en lycée, enseignement qui a placé l'architecture, de la classe de seconde à la terminale, au centre de ses programmes, mais aussi tous ceux qui s'attachent à faire voir et analyser les phénomènes architecturaux et urbains à l'école primaire, au collège et au lycée, que ce soit au sein des disciplines, comme les arts plastiques, l'histoire, les lettres, les langues, ou au sein de dispositifs pédagogiques transversaux comme les itinéraires de découvertes, les travaux personnels encadrés, ou de dispositifs d'action culturelle (classe à projet artistique, atelier d'architecture, atelier patrimoine, etc.).

Nos responsabilités éducatives dans le domaine de l'architecture ne se réduisent pas à l'admiration portée aux grands monuments nationaux légués par l'histoire, ni à la promotion des dernières manifestations de la création architecturale, mais bien à la construction d'un regard informé, seul susceptible de permettre à un plus grand nombre de nos concitoyens d'être des acteurs de leur cadre de vie. Regard informé sur les composantes de l'objet architectural dans son rapport avec l'espace public, sur la nature du travail de l'architecte et des réponses qu'il apporte aux programmes à traiter, mais aussi sur les conditions institutionnelles et sociales de la production architecturale et les débats les plus révélateurs qui la sous-tendent.

Mais je laisse à Claude Loupiac, maître de conférences en histoire de l'art à l'université de Paris I, historien de l'architecture moderne et contemporaine, le soin d'éclairer plus avant la problématique de nos deux journées et de présenter les contributions demandées aux intervenants que vous allez entendre.

Claude Loupiac

J'aimerais préciser davantage le thème de ces deux journées et le sens des interventions qui vont y être effectuées. L'architecture est, par essence, un fait culturel, dans le sens où elle est à la fois une pratique et un art de l'aménagement de l'espace dans lequel nous vivons. La tradition a d'ailleurs toujours reconnu l'architecture comme un art majeur. Pourtant, en dépit des expositions et des salons d'architecture, et malgré la multiplication des organes de diffusion à laquelle on assiste depuis le XIXe siècle, l'architecture contemporaine est longtemps restée minoritaire dans la sphère culturelle. Certes, l'intérêt pour l'architecture existe, mais il se manifeste davantage à travers l'architecture ancienne et le patrimoine, en particulier pour des actions commémoratives ou purement touristiques. L'intérêt pour le patrimoine français n'a cessé de se développer depuis le début du XXe siècle, notamment avec la création du Service des Monuments Historiques, celle de l'Inventaire des Monuments Historiques en 1964 et, plus récemment, la création des Journées du Patrimoine en 1984.

Néanmoins, les connaissances sur l'architecture contemporaine restaient circonscrites à un cercle restreint de professionnels ou d'amateurs éclairés. Dans ce sens, les questions sur l'architecture ou sur la ville ont été relativement absentes des grands débats intellectuels durant les Trente Glorieuses, à l'exception d'un Gaston Bachelard, ou…des situationnistes. Au cours des trois dernières décennies du XXe siècle, en revanche, un intérêt croissant s'est manifesté pour l'architecture contemporaine.

C'est sur cette nouvelle dimension culturelle de l'architecture que ces deux journées vont attirer notre attention. En effet, toute une série d'initiatives collectives ou individuelles ont contribué à l'émergence de l'architecture comme fait culturel ; nous allons, au cours de ces deux journées, présenter certains acteurs de ce processus. Dès le début des années 70, toute une série de mesures destinées à favoriser la qualité architecturale ou à faire connaître au grand public la production de l'architecture contemporaine ont pris le relais du déficit de reconnaissance qui existait auparavant, par exemple avec la construction quantitative et non qualitative des grands ensembles. Ces décisions seront abordées en premier lieu par Éric Lengereau dans son intervention sur les politiques publiques liées à l'architecture.

À la même époque, on assiste au développement et à l'essor de l'enseignement de l'histoire de l'architecture dans le milieu universitaire. Elle est aujourd'hui enseignée dans la plupart des universités ainsi que dans les écoles d'architecture, puisque ces dernières ont développé des laboratoires de recherche en histoire de l'architecture, comme cela est le cas à l'INHA. Céline Frémeaux et Xavier Pagazani vous présenteront ainsi les différents programmes de recherche en histoire de l'architecture au sein de l'INHA. On constate également qu'à partir des années 70, l'architecture apparaît de plus en plus dans les expositions publiques, comme en témoigne la présence de l'architecture dans les grandes expositions thématiques réalisées au Centre Georges Pompidou dans les années 70. Il est tout à fait significatif d'observer, en outre, que des expositions spécifiques consacrées à l'architecture ont aussi été organisées, comme celles dédiées à Jean Nouvel ou Mallet-Stevens. On voit également apparaître des lieux culturels organisant régulièrement des expositions, comme le centre Arc en rêve à Bordeaux 1 . On assiste enfin à la multiplication des expositions itinérantes, organisées par le Centre Pompidou, l'Institut Français d'Architecture ou encore les écoles d'architecture. Elles permettent de diffuser la connaissance de l'architecture contemporaine sur l'ensemble du territoire. L'un des meilleurs exemples de cet intérêt public est l'ouverture prochaine de la Cité de l'architecture et du patrimoine à Chaillot. François de Mazières, directeur de la Cité de Chaillot, et Corinne Bélier, conservatrice du Musée des Monuments Français, vous en présenteront les actions et les objectifs futurs.

Ces développements se sont accompagnés d'une prise de conscience de la valeur patrimoniale de l'architecture contemporaine. Celle-ci s'est traduite par une politique de collecte des archives de l'architecture moderne, dans laquelle l'Institut Français d'Architecture a joué un rôle de premier plan. C'est ce dont David Peycéré, responsable du centre d'archives de l'Institut Français d'Architecture, nous parlera ce matin. Il faut préciser que la collecte des archives d'architecture ne se limite pas uniquement aux institutions publiques ; on a vu aussi apparaître des institutions privées, telles que la Fondation Le Corbusier, procédant à ce type de collecte. C'est la raison pour laquelle nous avons demandé à Michel Richard, directeur de la fondation Le Corbusier, de nous présenter les objectifs, les actions et le rôle de cette institution dans la diffusion des connaissances sur l'architecture contemporaine.

Cette prise de conscience s'est aussi manifestée par de nouvelles orientations de la politique de l'Inventaire des Monuments Historiques. Traditionnellement, l'Inventaire axait davantage ses interventions sur le patrimoine ancien. Or, à partir des années 70, il s'est intéressé de plus en plus au patrimoine de l'architecture moderne. Le meilleur exemple de cette nouvelle préoccupation est le classement de nombreux édifices du XXe siècle. C'est pourquoi Bernard Toulier, conservateur du Patrimoine, nous présentera la politique de l'Inventaire dans ce domaine. Ces initiatives publiques et privées ont été relayées par une présence croissante de l'architecture dans les articles de presse, et il faut constater que de plus en plus de quotidiens font état de réalisations contemporaines et d'exposition d'architecture. Par ailleurs, on assiste à un renouveau de la presse professionnelle, avec l'apparition de revues spécialisées, ainsi qu'à un nouvel essor de l'édition consacrée aux ouvrages d'architecture et à ses différentes problématiques. Dans le paysage éditorial français, le groupe Le Moniteur est assez emblématique de cet essor; nous aurons l'occasion d'entendre parler Frédéric Lenne, son directeur.

Les plus hauts responsables de l'État prennent quant à eux conscience de la valeur mémorielle des constructions publiques. On assiste au lancement de politiques de grands travaux, dont le Centre Georges Pompidou peut être considéré comme l'une des premières manifestations. Les présidents de la République qui ont succédé à Georges Pompidou ont poursuivi cette politique de grands équipements publics, pensant que cela marquerait la mémoire collective. Cet exemple venu d'en haut a été suivi, à partir des années 80, par les responsables des collectivités territoriales ou par les élus municipaux. Ceux-ci ont redécouvert, dans le cadre de la politique de décentralisation, les enjeux architecturaux, urbains et politiques des grands bâtiments publics. Dans cette perspective, nous avons demandé à un jeune docteur en histoire de l'architecture, Hélène Caroux, de nous montrer, par l'exemple des bibliothèques municipales, comment ce renouveau de l'activité s'est manifesté, contribuant ainsi à la valorisation culturelle de l'architecture. Une des conséquences de l'intérêt croissant pour l'architecture contemporaine a été la multiplication des associations de défense du patrimoine moderne. Le plus souvent, ce sont des associations locales qui se créent pour défendre un édifice. On assiste également à l'apparition d'associations plus larges, de niveau national et international, comme D.o.c.o.mo.mo., dont l'objectif est de sauvegarder et d'étudier le patrimoine moderne, et dont nous parlera Fabienne Chevallier, qui est responsable de l'association en France. Elle insistera surtout sur l'aspect des conséquences de la diffusion des connaissances sur le public. Elle nous présentera, avec l'exemple du Havre, le changement de regard qui s'est opéré sur l'architecture moderne.

À côté de initiatives privées et publiques, signalons la place qu'ont prise ces questions dans le système éducatif. Depuis plusieurs années, la sensibilisation à l'architecture et au paysage urbain est en effet devenue un enjeu pédagogique essentiel contribuant à la construction identitaire de l'élève, dans son rapport à la ville ou à l'espace rural et au reste du territoire. Cela se manifeste aussi bien par des opérations de sensibilisation que par la prise en compte de l'architecture et du cadre urbain dans les programmes de diverses disciplines. L'architecture occupe maintenant une place non négligeable dans l'enseignement. Par ailleurs, de nombreux outils pédagogiques ont été créés pour aider les différentes équipes enseignantes à sensibiliser les élèves à leur cadre urbain. Les enseignants ne peuvent plus méconnaître ces évolutions et cet intérêt nouveau pour les questions architecturales et urbaines. Ces deux journées devraient donc permettre de renforcer une approche partagée de la réalité architecturale et urbaine dans la formation des élèves en encourageant l'étude du cadre bâti de proximité et en nous conduisant à une plus grande conscience de l'architecture comme expression majeure de notre société.

  1. Arc en rêve, centre d'architecture
    Entrepôt, 7, rue Ferrère, 33000 Bordeaux


Actes du séminaire - L'architecture comme fait culturel aujourd'hui 7 et 8 avril 2005

Mis à jour le 15 avril 2011
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