Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

Consommation d'alcool et dépendance. Le cas des 13-20 ans

Gilles FERREOL, professeur de sociologie, université de Poitiers

Les indicateurs

Si la France est bien le pays d'Europe où la consommation moyenne d'alcool a le plus diminué au cours des vingt dernières années (1), il n'en est pas moins vrai que, selon plusieurs sources concordantes (2), les 13-20 ans ne suivent pas cette tendance et sont de plus en plus nombreux à boire entre copains, chez l'un ou l'autre d'entre eux, en dehors des repas, de préférence le samedi soir, pour faire la fête ou " s'éclater ". L'encadré ci-après permet de " visualiser " ces premières indications (3).

Le contexte

Les spiritueux - comprenant notamment les cocktails, les apéritifs anisés et le whisky - viennent très largement en tête, suivis de la bière, du vin et, plus marginalement, du cidre et de produits dits " intermédiaires " comme le vermouth.

Les types de consommation

La hiérarchie des types de consommation diffère selon l'entourage, le champagne et le mousseux par exemple étant davantage à l'honneur dans le cercle familial.

 

Avec des amis ou entre copains

Avec votre
famille

Tout(e)
seul(e)

Avec votre petit(e) amie(e) ou votre conjoint(e)

Bière

26 %

5 %

65 %

26 %

Whisky

16 %

3 %

8 %

13 %

Malibu

8 %

1 %

0 %

5 %

Tequila

7 %

1 %

2 %

5 %

Vodka

7 %

1 %

3 %

5 %

Apéritifs anisés
(Ricard, Pastis 51)

6 %

6 %

8 %

2 %

Vin

6 %

22 %

4 %

14 %

Cocktails alcoolisés
(à l'exception du Malibu)

4 %

3 %

1 %

2 %

Gin

4 %

0 %

2 %

3 %

Champagne, mousseux

3 %

29 %

0 %

9 %

Cidre

3 %

12 %

3 %

2 %

Apéritifs rouges
(Martini, Porto...)

3 %

5 %

1 %

5 %

Kir

2 %

6 %

0 %

4 %

Baileys

1 %

1 %

2 %

2 %

Liqueurs
(à l'exception du Baileys)

0 %

1 %

1 %

0 %

Digestifs : Cognac, Armagnac

1 %

1 %

0 %

0 %

Amers (Suze...)

0 %

0 %

0 %

0 %

Autres

2 %

4 %

1 %

3 %

TOTAL DES RÉPONSES

100 %

100 %

100 %

100 %

C'est surtout à partir de quinze ans que la consommation augmente significativement et qu'elle devient prédominante chez les garçons :

Nombre de verres par mois, en moyenne, selon le sexe et la classe d'âge

 

 

Filles

Garçons

TOTAL

13/14 ans

5, 2

3, 5

4, 2

15/16 ans

11, 4

23, 1

17, 0

17/18 ans

15, 8

36, 6

25, 3

19/20 ans

22, 3

54, 8

39, 7

TOTAL

14, 3

30, 5

22, 6

 

La part des " occasionnels " progresse, celle des " réguliers " (plus de trois fois par semaine) demeure stable et celle des " abstinents " décline (Source : Sondages CFES-IPSOS, 14-22 avril 1995) :

 

Profil correspondant

Année de référence

Abstinents

Occasionnels

Réguliers

1991

53 %

40 %

7 %

1994

53 %

43 %

4 %

1995

35 %

60 %

5 %

 

Certains " seuils " sont parfois dépassés, en particulier chez les plus âgés (4) :

Répartition, par classes d'âge, du nombre d'ivresses déclarées (en %)

 

13/14 ans

15/16 ans

17/18 ans

19/20 ans

Moyenne des 13/20 ans

Aucune

84 %

51 %

40 %

26 %

49 %

Une à deux fois

9 %

20 %

17 %

17 %

16 %

Trois à cinq fois

4 %

10 %

13 %

12 %

10 %

Six fois ou plus

3 %

19 %

30 %

45 %

25 %


De telles pratiques suscitent, de la part des plus jeunes, des appréciations beaucoup moins favorables :

Attitudes à l'égard de la proposition : " Être ivre une fois par semaine, ce n'est pas être alcoolique "
(degrés d'accord, en %)

 

Tout à fait

Plutôt

Peut-être

Pas tellement

Pas du tout

13/14 ans

4 %

5 %

15 %

30 %

46 %

15/16 ans

8 %

12 %

10 %

29 %

41 %

17/18 ans

16 %

7 %

17 %

24 %

36 %

19/20 ans

10 %

12 %

17 %

28 %

33 %

Les principales corrélations

Certaines variables peuvent jouer un rôle de " déclencheur " ou de " modérateur ". Quatre " pôles " méritent ainsi attention (G. Ferréol, sous la dir. de, 1999) :

  • le milieu familial ;
  • l'environnement scolaire ;
  • la sphère personnelle ;
  • le mode de vie.

Les résultats obtenus peuvent être synthétisés comme suit (5) :

Milieu familial

Risques accrus

  • Déstructuration et émiettement
  • Désengagement et permissivité
  • Forte consommation parentale

Risques réduits

  • Union et solidarité
  • Protection et encadrement
  • Modèle d'abstinence ou de sobriété

Environnement scolaire

Risques accrus

  • Redoublements
  • Problèmes de discipline, exclusion
  • Tensions répétées

Risques réduits

  • Cursus normal
  • Bonne insertion
  • Ambiance conviviale

Sphère personnelle

Risques accrus

  • Pulsions suicidogènes
  • Insatisfaction et frustration
  • Hypodoxie

Risques réduits

  • Contrôle de soi et équilibre
  • Bien-être et complicité
  • Élaboration de projets

Mode de vie

Risques accrus

  • Sorties raves, soirées techno
  • Marginalité et anticonformisme
  • Association produits " énergisants "/cigarettes (sentiment d'innocuité)

Risques réduits

  • Faible attrait pour les " virées " nocturnes
  • Participation à des associations et sociabilité
  • Peu d'appétence pour les excitants, perçus comme dangereux ou nocifs

 

Le fait de pratiquer une activité sportive ou de se rendre régulièrement au culte constitue un facteur de "préservation" ; un changement fréquent d'établissement, des démêlés avec la justice, un manque de sommeil ou de mauvaises rencontres vont dans le sens d'une plus grande " vulnérabilité ".

La pression du groupe se révèle, dans bien des cas, déterminante (6): " Si tu restes en retrait, confie un lycéen de la métropole lilloise, tu es décalé et tu te retrouves "hors jeu". " Faire comme les autres, le verre ou la canette à la main, est considéré comme un signe d'intégration sociale, d'entrée dans la vie adulte mais aussi de reconnaissance de ses pairs (B. Tillard, 1997). La communication s'en trouve facilitée et les inhibitions peuvent être levées : l'objectif, est-il affirmé, c'est d'" être gai ", d'" avoir envie de bouger ", de " sortir de l'ordinaire ", d'" aller plus loin " (7).

Au-delà du plaisir et de l'aspect festif, il est fait état d'un " désir d'évasion ", d'une " opposition aux aînés " et d'un " dépassement de ses propres limites "(8). L'adolescent en quête d'identité, peu sûr de lui et préoccupé par son avenir, cherche de la sorte un début d'affirmation (R. Chapuis, 1989 et H. Gomez, 1993).

Quelles que soient les motivations évoquées, la prévention s'avère essentielle, tant pour répondre à des demandes d'informations ayant trait aux seuils de dangerosité que pour tenter de modifier - sans moraliser, ni culpabiliser - les perceptions et les représentations des risques encourus (9) (D. Cordonier, 1995). Face à l'offensive des " prémix " (10) et aux craintes qu'elle suscite (11), l'heure est plus que jamais à la vigilance (M. Reynaud et Ph.-J. Parquet, 1998).

Notes

(1) - Cf. Les rapports de l'OMS ou de la Commission des communautés.

(2) - Dont le Comité français d'éducation pour la santé (CFES) et l'institut de recherche scientifique sur les boissons (IRSB).

(3) - Toutes les données de ce chapitre, à une exception près (mentionnée dans le corps du texte), sont extraites d'une enquête réalisée en octobre et novembre 1996 auprès d'un échantillon national représentatif de 997 adolescents. 179 questions avaient été posées, l'analyse des données - coordonnée par Nicole Leymarie (assistée de Huy-Leng Eap et Karine Richaud) - ayant été effectuée avec le logiciel Statbox (Leymarie N., 1998).

(4) - Une variante plus «dure», avec «défonce» et «polytoximanie», est de plus en plus observée dans les centres d'hygiène alimentaire d'alcoologie. Sous l'effet de l'ébriété, la violence peut alors s'exacerber, qu'elle soit tournée vers soi (paris stupides, comas éthyliques) ou vers autrui (vols, excès de vitesse). On note par ailleurs, une forte corrélation avec les comportements à risque, eux-mêmes générateurs d'incidents ou d'accidents. Ceux-ci surviennent aussi bien dans les établissements scolaires (rackets, bagarres) qu'à la sortie des boîtes de nuit ou sur la route (dérapages ou cillisions en rapport avec une appréciation erronnée des distances, un rétrécissement du champ visuel, un ralentissement des réflexes ou une transmission altérée des images au cerveau). Voir sur ces différents points, Assailly J.-P., 1995 et Ferréol G., 1996.

(5) - Cf. pour un examen plus détaillé, Aigrain P. et Alii, les Différents Sources alcooligènes et leurs évolutions respectives, 1997 ; Ménard C., 1992 et Monjauze M., l'Etude quantitative sur l'attitude des Français face à l'alcool, 1991. De façon générale, le «style éducatif» est le «prédicteur» le plus important.

(6) - D'autant que les lieux de rendez-vous sont également des lieux d'incitation, qu'il s'agisse de galeries commerciales, de salles de jeux ou de cafés (P. Sanders et S. Myers, 1998).

(7) - Afin de «planer», de «délirer», de «décoller» ou de «s'extérioriser».

(8) - Diverses théorisations, en termes d'«autodérogation», d'«apprentissage», d'«immitation» ou de «renforcement», ont été proposées pour tenter de rendre compte de ces conduites (D. Bailly et Ph. Parquet, 1992).

(9) - Parmi les actions entreprises, songeons à la production de documents vidéo, de guides pratiques ou d'un CD-ROM édité à plus de 200 000 exemplaires, chaque «message» ayant une «cible» spécifique (L. Marinot, 1998). Signalons, dans un autre registre, un certain nombre d'opérations destinées à «limiter le casse au volant» : «Nez rouge» (à Strasbourg), «Cagnotte» (à libourne), «Boîtes à clés»(dans les Côtes d'Armor)...

(10) - Mélanges du type whisky-cola ou Suze-tonic, en vente libre dans les supermarchés.

(11) - Accoutumance progressive par le biais du goût sucré ; conquête, par une stratégie de séduction, d'une nouvelle clientèle ; transformation du fast-drink en «prê-à-soûler»...

Références bibliographiques

AIGRAIN P. et alii (1997), " Les différentes sources alcooligènes et leurs évolutions respectives ", in C. GOT et J. WEILL (sous la dir. de), L'Alcool à chiffres ouverts. Consommation et conséquences : indicateurs en France, Paris, Arslan, pp. 19-40.

ASSAILLY J.-P. (1995), " Prise d'alcool et prises de risques ", La Santé de l'Homme, n° 120, novembre-décembre, pp. 37-39.

BAILLY D. et PARQUET Ph.-J. (1992), Rapport de psychiatrie : les conduites d'alcoolisation chez l'adolescent, Paris, Masson.

CHAPUIS R. (1989), L'Alcool, un mode d'adaptation sociale, Paris, L'Harmattan.

CORDONIER D. (1995), Événements quotidiens et bien-être à l'adolescence. Vers de nouvelles stratégies d'éducation pour la santé, Genève, Médecine et Hygiène.

FERRÉOL G. (1996), Éléments d'évaluation du module : " La loi, l'alcool et la route ", Rapport de recherche, Lille, Tribunal de grande instance et direction de la Réglementation et des Libertés publiques.

FERRÉOL G. (sous la dir. de) (1999), Adolescence et toxicomanie, Paris, Colin.

GOMEZ H. (1993), La Personne alcoolique. Comprendre le système-alcool, Toulouse, Privat.

LEYMARIE N. (sous la dir. de) (1998), Les Adolescents français face à l'alcool. Comportement et évolution, Paris, Institut de recherches scientifiques sur les boissons.

MARINOT L. (1998), " Prévenir la consommation excessive d'alcool ", Acteurs Magazine, n°30, décembre, p. 16.

MÉNARD C. (1992), Étude quantitative sur l'attitude des Français face à l'alcool, Vanves, CFES.

MONJAUZE M. (1991), La Problématique alcoolique, Paris, Dunod.

REYNAUD M. et PARQUET Ph.-J. (1998), Les Personnes en difficulté avec l'alcool. Usage, usage nocif et dépendance : propositions, Vanves, CFES.

SANDERS P. et MYERS S. (1998), L'Alcool, trad. fr., Bonneuil-les-Eaux, Gamma (1re éd. en langue anglaise : 1996).

TILLARD B. (1997), L'Alcool : consommation d'un produit licite vers 14-15 ans, Document de travail, Lille, Observatoire régional de la santé Nord-Pas-de-Calais.

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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