Université d'été « Dépendances et conduites à risque à l'adolescence »

Le dopage et la dépendance en milieu sportif Facteurs de risque des pratiques addictives chez les adolescents coureurs de demi-fond de la région Nord-Pas-de-Calais

Laurence HAMARD, Biologiste, maître de conférences, IUFM Nord-Pas-de-Calais

Mon intervention porte sur le dopage et la dépendance en milieu sportif. Vous savez que se tient en ce moment à Lille le procès de l'affaire Festina. Aux jeux olympiques de Sydney, environ 50 % de cas positifs ont été décelés, la majeure partie aux corticostéroïdes, les athlètes étant autorisés à utiliser ces substances par une ordonnance médicale.

Il n'y a pas une discipline plus particulièrement intéressée par ces affaires ; des cas de sportifs positifs ont été révélés par les médias dans le judo, le football, le saut en hauteur… Les médias parlent beaucoup du sport de haut niveau, mais ce n'est malheureusement pas la seule population concernée par le dopage. En effet, sur 221 contrôles positifs en 1997,27 seulement concernaient le haut niveau. Le nombre de licenciés sportifs est en constante augmentation et le dopage devient ainsi un problème de santé publique. L'âge des contrôlés positifs s'échelonne de 17 à 23 ans.

Pour comprendre le problème du dopage, il faut savoir que l'exercice physique provoque sur l'organisme un épuisement des réserves. Le sportif a donc besoin de restaurer ces réserves. Il existe une médecine dite "de rééquilibrage" qui concerne l'alimentation, les compléments vitaminés et qui permet de restaurer ces réserves à l'état où elles étaient avant l'effort. Il y a aussi la médecine dite "de performance" et, les progrès de la biotechnologie aidant, on peut restaurer les réserves bien au-delà de ce qu'elles étaient à l'origine. Entre autres, l'EPO (érythropoïétine) est une hormone qui accélère la maturation des globules rouges et assure le transport de l'oxygène depuis les poumons jusqu'aux muscles actifs. On voit bien l'intérêt de l'EPO pour le sportif puisque c'est avec l'oxygène que les cellules vont pouvoir brûler le carburant, donc moins d'oxygène conduit à une réduction des performances. Chacun d'entre nous secrète de l'EPO, ce qui permet de maintenir un taux d'hématocrites (globules rouges) relativement constant dans l'organisme. Le taux maximum admissible pour les sportifs a été fixé à 50%. Des variations de ce taux existent d'une personne à l'autre, sauf chez les sportifs qui semblent tous se situer à la limite du taux maximum autorisé (de 49 ou 50% d'hématocrites), ce qui est tout de même un peu curieux.

La définition du dopage

Là on touche du doigt le problème de la définition du dopage. Est défini comme dopage «l'utilisation de substances ou moyens destinés à augmenter artificiellement le rendement en vue ou à l'occasion de la compétition et qui peut porter préjudice à l'éthique sportive et à l'intégrité physique et psychique de l'athlète » (Colloque d'Uriage-les-Bains, 1963).

Qu'entend-on par augmentation artificielle ? L'entraînement entre-t-il en compte dans cette définition ? Une athlète en début de grossesse, produisant une hormone qui permet une augmentation des aptitudes physiques, peut-elle être considérée comme dopée ? Et pourtant, ces procédés ont été employés, en particulier dans les pays de l'Est, au moment des compétitions internationales. Autre exemple : si vous faites un stage en altitude, vous augmentez le nombre de globules rouges présents dans la circulation sanguine afin de compenser la baisse de pression partielle en oxygène liée à l'altitude. Il s'agit là d'un procédé naturel et admis dans la préparation du sportif ; mais si vous faites un séjour en caisson, qui va produire le même résultat que le séjour en altitude, cela ne sera pas autorisé, car il s'agit là d'un procédé artificiel.

Aujourd'hui, la définition du dopage retenue par le comité international olympique, en 1999, porte sur deux points : est qualifié de dopage «l'usage d'un artifice, substance ou procédé potentiellement dangereux pour la santé des athlètes et / ou susceptible d'améliorer leurs performances». Le second point est «la présence dans l'organisme d'une substance ou d'une constatation de l'application d'une méthode qui figure sur la liste annexée au présent code». Dans les faits, il n'y a pas une, mais des listes différentes proposées par les fédérations ou les états. Par exemple les rugbymen d'Afrique du Sud sont autorisés à prendre de la créatine, alors que les rugbymen européens ne le sont pas… Il y aurait lieu de mettre en place une législation internationale, applicable pour tous.

Les substances et procédés interdits sont répartis en 3 classes :

Les substances interdites : des stimulants (amphétamines), des narcotiques (cocaïne par exemple), des agents anabolisants (hormones de croissance), des diurétiques, des hormones peptidiques, substances mimétiques ou analogues.

Les procédés interdits : dopage sanguin (auto-transfusion quelques mois avant la compétition, sang réinjecté juste avant).

Les substances soumises à restriction : alcool, cannabinoïdes, anesthésiques locaux, corticostéroïdes, bêta-bloquants… Les corticostéroïdes sont des substances autorisées en application locale, dans le cas de tendinite par exemple, qui permettent à l'athlète de continuer la compétition, en dépit d'une blessure et de la douleur qu'elle engendre.

Les effets recherchés de ces substances peuvent être l'augmentation de la masse musculaire, comme avec la testostérone, l'augmentation du transport de l'oxygène, les effets liés aux molécules anti-fatigue, comme les amphétamines ou la cocaïne, ceux liés aux analgésiques qui suppriment la douleur et permettent de continuer la compétition, ceux liés aux produits permettant de masquer la présence d'un anabolisant, ceux des euphorisants qui permettent de supprimer le stress lié à la compétition...

Malheureusement, la prise répétée de ces substances engendre des effets secondaires comme des troubles cardiaques, des troubles psychiques, des accidents cérébraux, des cancers du foie.

Actuellement, les produits d'aujourd'hui évoluent très vite, ce qui pose un autre problème pour les chercheurs : il leur faut s'adapter à cette évolution très rapide.

Citons quelques molécules dont on entend beaucoup parler aujourd'hui :

  • l'Interleukine 3 : cette molécule ne semblerait pas avoir un effet très positif, à moins d'être couplée avec l'EPO, la contrepartie étant des thromboses veineuses et des hémorragies potentielles du fait de l'action sur les globules blancs ;
  • les perfluorocarbones : c'est une famille de produits que n'est pas nouvelle ; ces produits sont des émulsions de substances synthétiques qui, mélangées au sang, vont apporter l'oxygène de manière analogue à un globule rouge. Mais, étant donné la toxicité nerveuse et hépatique de ces molécules, il serait bon de creuser davantage l'étude, car les accidents sont possibles ;
  • la thérapie génique : elle pourrait alimenter la filière du dopage dans la mesure où les produits utilisés en médecine sont les mêmes.

Pour contrôler un athlète, on utilise différentes techniques :

  • l'immunologie, c'est-à-dire une réaction d'un antigène avec un anticorps, nous donne un seuil de positivité ; on met en présence les urines des sportifs avec un anticorps : le sujet est négatif si l'on obtient un taux en dessous du seuil, le sujet est positif au dessus du seuil. L'immunologie est utilisée pour le cannabis ou les opiacés ;
  • la chromatographie vise à isoler les différentes molécules (c'est un isolement dans le temps). Ce procédé permet de distinguer les différentes molécules présentes dans un échantillon. Ces molécules vont passer dans un appareil (le chromatographe) à des vitesses différentes et vont donc pouvoir être, à leur sortie, identifiées séparément ;
  • l'identification peut être réalisée de deux manières, soit par un spectre en ultra-violet, soit par la spectrométrie de masse, ce qui permet d'identifier clairement les molécules présentes dans les urines.

Le prélèvement utilisé est l'urine. Des techniques sont actuellement à l'étude sur les cheveux. On peut ainsi reconstituer l'historique d'un individu sur quelques mois, voire sur toute une année, selon la longueur des cheveux. Ce qui peut aussi expliquer les modes actuelles chez les sportifs, la décoloration des cheveux, qui change la structure des molécules présentes dans ceux-ci, et celle du crâne rasé.

L'état de surentraînement

Les causes possibles du dopage sont diverses. La surcharge du calendrier, en particulier la répartition des compétitions dans des délais très rapprochés, est une des causes du dopage. Elle s'accompagne généralement de périodes de récupération insuffisantes. Le manque de sommeil ou des sollicitations extra-sportives importantes peuvent également conduire au dopage. La surcharge au niveau de l'entraînement, facteur de surentraînement, est une autre cause possible. Le surentraînement peut être lié à un entraînement inadapté. Dans ce cas, l'athlète pense qu'en s'entraînant davantage, il aura de meilleurs résultats, ce qui n'est pas le cas ; c'est généralement le contraire qui se produit et une période de récupération aurait des conséquences plus positives.

Les effets du surentraînement sont la baisse de la performance, une fatigue de tout l'organisme, des blessures de plus en plus fréquentes, une baisse des défenses immunitaires qui se traduit par des infections, une anémie, la diminution des sécrétions hormonales…

Actuellement, nous menons une étude sur le dopage, subventionnée par le ministère de la Santé, dans le cadre d'un projet hospitalier de recherche clinique (PHRC). Nous émettons l'hypothèse que le dopage est une conséquence du surentraînement. Malheureusement, un état de surentraînement ne peut être diagnostiqué qu'a posteriori. Cette étude est réalisée avec des jeunes athlètes du Nord-Pas-de-Calais, âgés de 16 à 23 ans. Nous leur assurons un suivi longitudinal sur une période de deux ans, ainsi qu'une approche physiologique par des tests d'effort et l'analyse de la charge d'entraînement, biologique avec l'examen d'échantillons urinaires, et psychologique avec des tests de personnalité et des tests relatifs à l'état de la personne au moment de l'effort. Les comportements des jeunes demi-fondeurs sont comparés à ceux des jeunes sprinters ou handballeurs pour déterminer l'effet du type d'activité pratiquée, ainsi qu'à ceux de jeunes non sportifs du même âge.

L'objectif est de mettre en évidence des marqueurs du surentraînement, de mettre en relation les différentes approches et d'instaurer une information dans les lycées et collèges autour des problématiques du dopage dans le cadre de l'éducation à la santé.

On retrouve des similitudes entre toxicomanie et dopage : l'utilisation de produits interdits qui donnent naissance à un marché illicite, produits qui seront plus faciles à trouver à l'étranger qu'en France, à un vocabulaire spécifique qui se développe autour de ces produits, à une nuisance pour la santé et une dépendance. Pour le sportif, la dépendance peut être, soit psychologique au moment de l'arrêt de l'activité par blessure ou en fin de carrière, soit directement physiologique.

En conclusion, on peut replacer le dopage dans le contexte sociétal actuel. En effet, beaucoup de personnes prennent des " dopants " pour se stimuler avant d'aller au travail ou pour contrecarrer les effets de l'âge sur leur organisme. Quand on compare, par exemple, les pôles de dépenses dans les foyers entre habillement, alimentation et pharmacie, on constate, entre 1960 et 2001, une multiplication des deux premiers pôles par 6 environ et, pour les dépenses de pharmacie, une multiplication par 10 ou 11.

Pour lutter contre ce type de comportement, les pouvoirs publics et les associations développent de plus en plus des actions de prévention et ouvrent des centres de soins pour les sportifs.

 

Actes de l'université d'été 2000 - Dépendances et conduites à risque à l'adolescence

Mis à jour le 15 avril 2011
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