Séminaire « Développement de l'internat scolaire public »

L'internat dans l'histoire sociale française

Jean Hebrard, inspecteur général de l'Éducation nationale

Aspects historiques

L'internat se trouve au carrefour de plusieurs histoires : celle de la formation professionnelle, celle de la famille et celle de l'éducation. En remontant le plus loin possible, on s'aperçoit qu'à l'origine, l'école ne s'intéressait pas du tout à l'internat parce qu'elle était traditionnellement paroissiale et donc à proximité. La formation professionnelle, en revanche, s'y est intéressée puisque la mise en apprentissage est, dès le Moyen-Age, un placement chez le maître d'apprentissage. De même, l'université est une école professionnelle de formation des clercs et c'est précisément dans les universités que va s'implanter l'internat. L'université de Paris a été créée au XIIIème siècle, et dès le XIVème siècle, un certain nombre de congrégations créent des internats pour les étudiants. Ils deviendront les "collèges" du XVIème siècle. L'histoire de ces collèges montre que progressivement, l'internat vole à l'université ses enseignements et très vite, dès le XVIIIème siècle, l'ensemble de l'enseignement est dispensé dans l'internat, l'université se contentant de la collation des grades, c'est-à-dire de certifier que l'on est bachelier, licencié, etc. Ce n'est qu'au XIXème siècle que l'on réinvente l'université comme lieu d'enseignement. La notion d'internat est donc malaisée à délimiter.

L'idée que la formation professionnelle est obligatoirement liée à l'internat commence à changer à partir du XVIIIème siècle avec la transformation des conceptions sur la place de l'enfant dans la famille. Le grand débat soulevé par Rousseau pour savoir si oui ou non il faut mettre l'enfant en nourrice reflète bien ce changement. Reste que les familles bourgeoises continuent à mettre les filles au couvent et les garçons au collège et au lycée, en gardant donc une logique de délégation à des organismes institutionnels. On peut considérer que le XVIIIème et le XIXème siècles, malgré l'esprit des Lumières, sont des siècles au cours desquels les élites se débarrassent de leurs enfants et les internats sont précisément ces lieux où la prise en charge de l'enfant se fait en dehors de la famille.

Parallèlement, il est intéressant de voir comment, malgré le caractère négatif de cette institution, visible par exemple dans la littérature, un aspect positif peut se développer en s'inspirant de l'esprit de la vieille tradition de la formation professionnelle : un bon internat est un internat qui donne une identité, c'est-à-dire qui constitue un corps. Cela explique d'ailleurs le faible nombre d'internats dans le primaire, l'essentiel des internats se constituant du côté de la formation professionnelle et donc du secondaire. Ce type d'internat crée des amitiés qui vont devenir des relations fortes puis des lobbies semblables à ceux que peuvent représenter aujourd'hui certaines grandes écoles. L'internat a ainsi acquis une dimension identitaire qui est probablement ce qui en reste de plus positif.

La question historique de l'internat est donc liée à des identités professionnelles et sociales ainsi qu'à l'attitude familiale à l'égard de l'enfance, mais il est clair que pour l'immense majorité des enfants issus de milieux populaires, il n'intervient qu'en cas de dérive vers la délinquance. Il s'agirait d'une troisième histoire de l'internat qui pourrait être celle de l'enfermement. Elle commence dès le Moyen-Age avec les hospices et les prisons, car les hôpitaux étaient alors des lieux d'enfermement de l'enfance et continue jusqu'au XIXéme siècle avec les colonies pénitentiaires.

Comment la perte des valeurs négatives acceptées et positives revendiquées de l'entrée à l'internat se développe-t-elle d'un point de vue historique ? Parmi les problématiques mettant à mal l'internat dans toutes ses dimensions, la plus importante me semble être la naissance, dans les années 60, d'une culture et d'une économie de l'enfance et de l'adolescence. La mixité est l'une des caractéristiques de cette culture qui fait de l'internat une institution difficile à maintenir. Les adolescents revendiquent des modes de vie, en particulier des libertés, que les adultes responsables ne sont plus à même d'accepter. Le passage de la majorité de 21 à 18 ans joue bien entendu dans le sens d'une complexification supplémentaire de la relation entre adultes et adolescents. Il y a là toute une série de problèmes qui constituent, à partir des années 60, une remise en question de la position de l'enfance et de l'adolescence par rapport à la famille et de la capacité pour la famille à assumer ses responsabilités traditionnelles.

Évolution de la famille et internat

Comme tous les sociologues l'ont montré, la famille a évolué très rapidement et la question de l'internat est liée à cette évolution. La famille est de plus en plus désemparée dans sa tâche éducative et devient elle-même un problème majeur pour les établissements. Les discussions menées autour de la politique de la famille montrent que l'école a très largement contribué à la déqualification éducative de la famille : les enfants sont pris en charge pratiquement dès la naissance, des institutions de gardiennage sont adjointes à l'école et l'enfant finit par ne plus rentrer chez lui que pour dormir. Il y a là un problème de déqualification de fait.

La première relance de la question de l'internat a été faite par Françoise Dolto dans les années 60 et 70. Elle suggérait que l'internat n'était pas une façon de brimer l'enfant mais d'introduire un tiers lui permettant d'équilibrer sa relation avec sa famille. Les familles, qu'elles soient monoparentales ou pluriparentales, souffrent en effet de cette absence de tiers. L'enfant se trouve ainsi dans une situation de relation trop affectivée avec sa famille. Cela le conduit à fonder son identité sur le "faire plaisir" ou "ne pas faire plaisir". Les réflexions actuelles sur l'internat doivent, de ce point, de vue écarter absolument toute visée "civilisatrice" de type "colonie pénitentiaire". Il ne faut pas oublier que la demande d'internat provient des classes moyennes qui représentent l'immense majorité d'un pays totalement tertiarisé, et non des plus défavorisés. Notre réflexion doit aller dans ce sens.

Il me paraît intéressant de travailler à la constitution d'internats où l'on ne se substitue pas aux familles mais où, au contraire, on propose un projet, qu'il soit écologique, musical, linguistique, ou même religieux pour ce qui est du privé, et que ce projet éducatif crée la différence, car la force de l'internat tient à sa capacité à constituer une identité. Il faut que l'enfant se sente appartenir à cette structure éducative en particulier et non pas à un internat anonyme de l'Éducation nationale. L'internat doit offrir, dans un contrat avec la famille, une éducation qui ne soit pas une mise à la norme de l'enfant mais au contraire l'occasion de constituer sa singularité, de construire une personne, l'occasion finalement de vivre une expérience exceptionnelle.

Actes du séminaire national - Développement de l'internat scolaire public

Mis à jour le 15 avril 2011
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