Séminaire « Regroupement des acteurs des classes relais »

Les difficultés psychologiques des adolescents

Philippe JEAMMET, psychiatre, chef du service de Psychiatrie de l'adolescent et du jeune adulte, Institut mutualiste, Montsouris

Je suis heureux de cette invitation car je suis persuadé qu'il ne peut y avoir développement de la personnalité sans éducation. C'est donc un drame de voir un certain nombre de jeunes privés des moyens qui leur permettraient de s'enrichir. Selon moi, l'ensemble de la psychopathologie s'explique par le sabotage d'une partie de ses potentialités. Le sujet attaque une partie de ses potentialités, voire la totalité. Toutefois, bien souvent cette attaque cache son contraire. En effet, c'est lorsque le sujet attend beaucoup qu'il est le plus déçu et qu'il est tenté de se saboter à défaut de réussir. Cette capacité de sabotage est particulièrement aiguë au moment de l'adolescence. Dans une récente étude du CFES, nous constatons que presque 90 % des jeunes de 10 à 11 ans sont satisfaits d'eux-mêmes et de leur famille. En revanche, à 15 ans, cette proportion chute de 20 % sans qu'il ne se produise de changements majeurs ou de traumatismes. Le seul fait de la puberté suffit à renverser le positif en négatif. La maladie, quant à elle, est présente lorsqu'un comportement de sabotage devient une contrainte répétitive dans laquelle le sujet s'enferme. Face à ce risque, il est important que les jeunes soient entourés de personnes différentes dans la mesure où cette différence autorise une forme de choix et de liberté. Néanmoins, il est également nécessaire que cette différence respecte une certaine cohérence. Or il me semble que nous assistons à un affolement des adultes, générateur d'angoisse chez l'adolescent. Plus ces jeunes ont le sentiment que l'adulte est mal, plus ils vont avoir tendance à le harceler. Par conséquent, nous devons - psychanalyste, juge ou éducateur - apprendre à travailler ensemble avec nos différences.

Il est possible d'identifier deux grands axes de développement :

  • pour se construire, il est nécessaire de se nourrir des autres. Il n'est pas possible de se créer sans apport. Le modèle somatique s'applique également sur le plan psychique. Toutefois, l'apport de savoir ne se fait pas sur le même modèle que celui de l'ordinateur. Chez l'homme, le plaisir reste central et il faut donc se nourrir avec un certain plaisir.
  • pour être soi, il faut parvenir à se différencier des autres, en particulier dans une société qui s'est fortement individualisée.

Ce paradoxe me semble être au centre des difficultés rencontrées par l'éducation : nous avons besoin de nous nourrir des autres tout en étant différent. C'est un paradoxe c'est-à-dire une fausse contradiction car nous ne nous situons pas au même niveau de logique. En effet, nous allons nous nourrir d'un apport. En intégrant cet apport, nous allons nous transformer en " nous".

Cependant, nous pouvons avoir le sentiment que plus nous avons besoin des autres, moins nous pouvons nous permettre de recevoir. C'est au moment de l'adolescence que cette situation est la plus difficile à gérer.

Premier principe du développement

Plus nous avons besoin des autres, plus nous ressentons ce besoin comme une menace sur notre identité ou notre autonomie. Ce principe n'est pas propre à l'individu. Il est aussi applicable aux nations. En effet, si celles-ci sont dans l'insécurité, elles auront des difficultés à s'ouvrir à l'échange. C'est ce sentiment de menace qui va parasiter les relations familiales ainsi que les relations scolaires.

Le besoin des autres, au moment de l'adolescence, va se sexualiser. Ce jeune a le sentiment que ce besoin va le pénétrer et menacer son identité. Cette peur de l'invasion s'exprime par le langage utilisé chez ces jeunes en désarroi. L'expression " il me prend la tête " signifie que l'adolescent ne se sent plus maître de son territoire. Or la personne qui prend la tête est également celle dont on attend quelque chose. En effet, cette personne est souvent soit un modèle identificatoire, soit un contre-modèle identificatoire.

Le besoin des autres et le besoin de se compléter devient alors persécutoire. C'est particulièrement vrai au moment de l'adolescence lorsque toute relation revêt un caractère sexuel. L'une des réponses qu'apportent ces jeunes est la violence. La violence devient alors comme l'un des derniers moyens pour sauvegarder des frontières et une identité. La violence devient une façon de rétablir le sujet dans ses droits.

Le premier principe de développement, qui peut s'énoncer comme un paradoxe est que ce dont j'ai besoin, c'est-à-dire cette force des adultes qui me manque, menace mon autonomie naissante.

Pour illustrer mon propos, je vous citerai l'exemple d'un individu amoureux. La personne amoureuse délègue une partie de soi à l'autre. Plus la relation est passionnelle, plus c'est une part de soi qui est projetée vers l'autre. Si une soirée a été prévue pour fêter l'anniversaire de la rencontre du couple et que l'un des deux membres du couple arrive en retard, il me semble que la déception est proportionnelle à l'attente. La personne attendait de cette soirée qu'elle soit un moment fort et voilà que l'autre la gâche. La déception peut être telle que cette personne ne sait plus si elle souhaite encore l'arrivée de l'être aimé. En effet, lorsque la déception est trop forte, elle tue jusqu'au désir de l'autre, non pas parce que le désir était faible mais parce qu'il était trop important et dépendant de l'extérieur. Au moment de l'adolescence, ceux qui demandent le moins sont souvent ceux qui attendent le plus. Ceux qui affirment qu'ils ne s'intéressent à rien pensent ainsi se protéger de la déception. Cette attitude démontre la force du négatif et le pouvoir que donne le refus.

A l'adolescence, il existe une fascination toxicomaniaque du pouvoir de dire non. Si l'adolescent affirme qu'il n'est pas intéressé par le fait d'avoir le baccalauréat, alors tout le monde s'intéresse à lui. Comment est-il possible de résister à l'envie de posséder ce pouvoir lorsque l'on se sent aussi mal ? Lorsque l'adolescent veut réussir et être aimé, alors il dépend des autres. Si au contraire l'adolescent affirme qu'il se moque des autres, alors il se sent maître chez lui. Si l'anorexique ne mange pas, c'est qu'elle ne pense qu'à la nourriture. Or elle a besoin d'autre chose que de nourriture matérielle. Il lui manque une sécurité, une force. A l'inverse, si l'adolescent affirme qu'il est plus fort que son envie alors il en devient maître.

Deuxième principe du développement

Le besoin d'exercer une emprise sur le monde est proportionnel au degré d'insécurité. Plus vous êtes en sécurité, plus vous pouvez être ouvert à l'échange, à la différence et à la relativité. Plus vous vous sentez en danger, plus vous vous rigidifiez. La rigidité est le corollaire de l'insécurité. Le pouvoir de mettre en échec l'autre fait triompher l'individu qui se sent en insécurité. Si nous ne détenons pas le pouvoir de plaire, nous pouvons toujours détenir le pouvoir de faire du mal. Au moment de l'adolescence, nous assistons à de nombreux comportements d'autodestruction. Ces comportements les protègent d'un risque suicidaire. Bien souvent ces conduites masochistes les conduisent à porter le malheur sur eux. Or, dans le malheur, ils ont le sentiment d'exister. Ils ont le sentiment d'être maître du malheur alors que le plaisir leur échappe.

Le sentiment de sécurité se crée dans les premières années de la vie. Un environnement adapté aux besoins du bébé est un environnement qui ne lui fait pas sentir trop tôt ni trop vite à quel point il est dépendant.

Le bébé apprend à attendre. Il est en mesure d'attendre car il sait que la réponse satisfaisante à ses besoins va arriver. Si ses repères sont bouleversés, par exemple si sa mère lui fait attendre son biberon ou si elle le nourrit avant qu'il ne réclame pas, alors cet enfant se retrouve devant un monde incompréhensible. Il n'existe plus de liens entre ses besoins et les réponses du monde. Cette situation crée des enfants hyper vigilants. Ils vont très vite être dans l'obligation de limiter ce qui leur appartient et ce qui appartient aux autres. Ceci se traduit le plus souvent par l'apparition de troubles psychosomatiques chez l'enfant.

Au contraire, lorsqu'il y a une adaptation, un sentiment de sécurité se crée. C'est alors au moment des séparations que l'on constate quelles sont les différences. Il existe trois types de réponses à la séparation.

Certains enfants remplacent leur mère par le plaisir de " fonctionner ", c'est-à-dire qu'ils vont apprendre à sucer leur pouce ou à s'inventer des histoires. L'homme a, contrairement à l'animal, une capacité à développer son appareil psychique. Celui-ci constitue son espace de liberté. Toutefois, pour s'évader dans la rêverie, l'individu doit avoir une tranquillité suffisante. L'appareil psychique est ainsi un facteur de protection et de sécurité interne. Cependant, le plaisir de fonctionner est lié à la qualité du lien créé avec ses parents ; il est tout entier nourri de la qualité du plaisir avec les autres. Toutefois, l'enfant doit parvenir à se nourrir de ce dont il dépend, sans savoir à quel point il en dépend.

Certains enfants en insécurité hurlent. Plus nous avons une sécurité interne, plus nous avons une liberté intérieure, plus nous pouvons utiliser l'appareil psychique. Plus nous sommes en insécurité, plus nous faisons appel au monde perceptivo-moteur. Il ne faut pas que la mère se substitue à l'enfant. Il faut qu'elle le sécurise. Le danger pour tout éducateur est de se substituer à l'enfant en souhaitant trop bien faire. L'enfant peut alors sentir que ce n'est pas à lui qu'on s'adresse mais à quelqu'un d'autre. C'est le cas lorsque la mère raconte une histoire à son enfant pendant une heure, non pas pour le sécuriser mais pour rendre des comptes à sa propre mère qui n'en faisait pas autant. Lorsque l'enfant se sent dépendant, il a tendance à vouloir rendre, en miroir, l'autre dépendant. L'enfant va alors adopter un comportement capricieux ou adopter des conduites d'opposition. Les adolescents sont toujours près de leurs parents pour mieux s'en plaindre. Un autre de ces comportements est, surtout chez les garçons, la paresse. Ils se sentent en insécurité : seuls, ils ne se sentent pas bien ; avec quelqu'un, ils se sentent prisonniers et lorsque l'on souhaite s'occuper d'eux, ils ressentent notre présence comme une intrusion. Pour sortir cet adolescent de son inertie, il faut l'intervention d'une tierce personne. Lorsque la situation de dépendance envahit, il faut introduire un effet tiers. Les parents doivent accepter que leur enfant ait besoin de quelqu'un d'autre et se nourrisse d'une personne autre que celle dont il est le plus dépendant.

Lorsque l'adolescent est en insécurité, il considère qu'il ne possède rien. Il a besoin des autres mais il prend ce besoin comme un envahissement. Dans ce contexte, il préfère bien souvent adopter une attitude d'opposition. Si le succès ne se maîtrise jamais, il est toujours possible de réussir dans l'échec.

Quelles sont les solutions possibles ?

Premièrement, il faut montrer au sujet qu'il possède plus de compétences qu'il ne le croit. La démarche consiste à partir des capacités des enfants pour construire quelque chose. Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de valoriser les acquis de ces enfants. Or le paradoxe est que ce qui est nécessaire pour les motiver les menace. Ainsi, pour les motiver, il faut au préalable créer un lien. Ces adolescents ont tous au fond d'eux un enfant perdu et angoissé. Plus ces jeunes sont fragiles, plus il y a un court-circuit de leur appareil psychique qui n'a rien à voir avec leur intelligence mais avec leur sécurité interne. Ils n'ont pas la capacité d'attendre alors que l'attente est nécessaire à l'apprentissage. Notre travail est de faire retrouver à ses enfants une certaine sécurité.

Il faut qu'ils retrouvent leur capacité à faire confiance à eux-mêmes et aux autres, capacité qui ne peut s'acquérir que dans le partage de plaisir. C'est parce que l'on a confiance que l'on peut attendre. Si on est menacé constamment par un danger imaginaire, on ne peut pas attendre.

Pour approcher des sujets hyper-réactifs, il faut passer par des médiations. Ces médiations doivent utiliser les capacités des individus, même si ces capacités sont minimales. Les adolescents en difficulté ont organisé leur cognition sur un mode distordu et n'arrivent pas à adopter le mode de fonctionnement d'autrui.

Les confronter sans arrêt à des lectures ou à des raisonnements qui les renvoient à leurs incompétences, c'est comme demander à un aveugle de voir. La plupart du temps, ils ne parviennent pas à saisir le raisonnement d'intériorisation ou d'empathie. Ils sont dans l'expulsion.

S'il est essentiel de reconnaître les compétences de ces jeunes, il est également nécessaire de faire un apprentissage des limites. Plus ces enfants sont en insécurité, plus il est nécessaire d'agir en miroir. La personne qui a un espace intérieur de sécurité et a intériorisé des modèles de fonctionnement peut accepter les limites sans que l'on ait à lui en expliquer le sens. Pour un adolescent qui ne possède pas cette profondeur, il est essentiel d'expliquer les règles les plus élémentaires de l'empathie. Si nous utilisons des présupposés que nous pensons partager avec lui, alors il aura le sentiment qu'il n'est pas reconnu pour ce qu'il est et que nous pointons ses infériorités. Il ressentira cette situation comme une menace sur son identité. Il utilisera alors le passage à l'acte comme recours car il n'a pas les capacités d'agir autrement.

Débats

Question de la salle
Comment expliquez-vous que les jeunes soient de plus en plus nombreux à se trouver en difficulté ? Par ailleurs, pourquoi rencontrons-nous davantage de garçons dans les classes relais que de filles ?

Philippe JEAMMET
Plus une société est ouverte aux changements et à la performance individuelle, plus les difficultés sont visibles. Il est, en effet, plus facile d'être protégé dans une société qui propose des " prêt-à-penser ". Dans les sociétés où les enfants reproduisaient le métier de leur père, les problèmes étaient moins aigus. Les individus étaient dans une situation de soumission. Une société organisée protège le narcissisme. Dans notre société contemporaine, nous demandons aux enfants de choisir ce qu'ils souhaitent faire et nous leur demandons de bien le faire. Ce type d'exigence remet en question notre sécurité intérieure. Par ailleurs, il est très difficile de savoir exactement de ce que l'on souhaite faire lorsque le champ d'action est très vaste. La contrainte peut devenir une liberté. Subir un certain nombre de contraintes permet de se réaliser et de se sentir libre tandis qu'être toujours confronté à sa propre responsabilité est épuisant. Dans une société libérale, il existe une forte sollicitation du narcissisme, c'est-à-dire de la sécurité intérieure et de l'image de soi. Cette sollicitation est d'autant plus forte que cette même société exige des individus qu'ils soient performants. Plus la société est performante, plus nous nous apercevons qu'un certain nombre d'individus ne suivent pas.

Par ailleurs, on parle trop souvent de ces adolescents en difficulté en utilisant le terme de " pauvres petits ". Nous essayons trop fréquemment de chercher la cause de leur mal. Or n'oublions pas que ces jeunes possèdent également de grandes capacités. Certes, ils ne disposent pas d'une base arrière de sécurité et s'exposent aux problèmes sans défense, ni recul. Toutefois, je pense que nous avons tort d'infantiliser ces adolescents. Il est essentiel de les traiter en sujet et de leur apprendre à utiliser leurs forces et leurs outils.

Le fait qu'il y ait une grande majorité de garçons dans ces classes s'explique par des raisons à la fois biologique et culturelle. Les garçons s'expriment davantage sur le terrain de la violence envers les autres tandis que les filles ont tendance à s'attaquer elles-mêmes et en particulier leurs corps. De plus, la paresse, en particulier la paresse scolaire, est plutôt spécifique aux garçons. L'intériorisation et l'apprentissage des connaissances impliquent une certaine passivité et un certain recul.

Les filles ont un meilleur lien avec la passivité. Or, sans passivité, on ne peut pas recevoir. Les garçons ont davantage tendance à se braquer dans la rigidité par peur d'être passif. C'est une des raisons pour lesquelles les garçons tendent à réagir bruyamment. Ils ont peur d'être efféminé s'ils se montrent passifs.

Serge BOIMARE
Effectivement, nous voyons souvent chez ces garçons violents l'idée que l'accès à la pensée et au savoir pourrait les féminiser. Ces adolescents considèrent alors que les exercices tels que la lecture et l'écriture sont réservés aux filles. Ils ont l'impression qu'ils vont perdre quelque chose en acceptant ce temps de l'apprentissage.

" Ce dont j'ai besoin est ce qui me menace ". Cette affirmation de Philippe Jeammet me fait revoir la façon dont on aborde les exercices avec les enfants des classes relais. Souvent, les inquiétudes de ces jeunes sont des inquiétudes liées à l'abandon. Je crois que nous devons trouver de nouveaux modes de médiation en tenant compte de ce concept.

Question de la salle
Vous avez longuement évoqué la place du tiers et son importance dans la médiation avec le jeune. En tant qu'enseignant, quelles pistes pourriez-vous nous donner pour introduire du tiers avec nos élèves ?

Philippe JEAMMET
La définition du tiers dépend du sujet lui-même. Nous pouvons considérer que telle personne sera en mesure de jouer le rôle de tiers dans la relation mais nous ne pouvons être certains qu'une relation de ce type s'instaurera entre le jeune et cette personne. Je suis très réservée par rapport à la référence à la loi. La loi fait tiers pour ceux qui ont déjà cette notion. L'évocation d'une loi n'est qu'un arbitraire supplémentaire des adultes par rapport à ces jeunes qui ont souvent vécu dans l'arbitraire affectif de la part des adultes. Ces enfants vivent souvent dans une dépendance à l'égard du désir des adultes. La référence à la loi est perçue comme une toute puissance arbitraire de l'adulte. Je pense que nous devons davantage nous concentrer sur un travail portant sur les limites. Pourquoi la limite est-elle un facteur de sauvegarde de la liberté ? Il est nécessaire d'accompagner et d'assurer un apprentissage des limites en s'efforçant de différencier ce qui est interdire, voire sanctionner, et ce qui est humilier. Il est très facile de glisser d'une situation à l'autre. Nous pouvons dire au jeune qu'il a commis une erreur. En revanche, il est essentiel de ne pas porter de jugement de valeur sur la personne.

Il faut se demander ce qui va " faire tiers " pour le sujet. Il y a un effet tiers lorsqu'il rencontre une différence. Ces adolescents ont tendance à considérer tous les adultes de la même manière. Dans ces conditions, la possibilité d'échanger et de se nourrir n'existe plus. Il est important que ces enfants puissent différencier le monde des adultes. Les enseignants doivent créer un effet de surprise qui ouvre à des différences. Par ailleurs, le tiers se perd dans la répétition et peut perdre son effet mobilisateur. Je suis donc en faveur d'une revalorisation de la vie quotidienne. C'est dans les actions de la vie quotidienne que le jeu des différences acquiert une valeur structurante. Lorsque nous nous trouvons devant une situation de blocage, introduisons quelque chose de nouveau. Démontrons pourquoi la pensée donne de la liberté et non pas de la passivité.

Question de la salle
Nous abordons peu la situation de l'adolescent en difficulté au sein d'une classe. Nous avons le sentiment que le groupe a envie à la fois d'être à la place du jeune qui est en conflit avec l'adulte - ils se révoltent ainsi par procuration - et de le rejeter. Chaque groupe ne porte-t-il pas en lui l'échec ? La construction de l'un ne passe-t-elle pas par la destruction de l'autre ?

Philippe JEAMMET
Certes, j'ai pris le parti d'adopter une approche individuelle. Toutefois, d'autres approches sont également valables. L'insertion parmi ses pairs est essentielle pour les jeunes. Dans les fratries, lorsqu'une personne commence à se valoriser, les autres membres de la fratrie ont tendance à se dévaloriser. Dans le groupe, nous courons le risque que les situations se figent avec des individus qui se réalisent, tandis que d'autres restent en situation d'échec. Ces derniers choisissent parfois de se sortir de cette situation en faisant de leur échec un triomphe. Ce type de comportement est dramatique et ces jeunes deviennent, sans s'en rendre compte, prisonniers d'une situation figée et d'un mouvement négatif de protection et de sauvegarde de leur identité et de leurs valeurs.

Soyons attentifs à ne pas dévaloriser les uns par rapport aux autres. Il est nécessaire d'effectuer des rotations au sein du groupe afin que la situation ne se fige pas.

Question de la salle
Quelle que soit la méthode pédagogique utilisée, la présence d'un intervenant extérieur agit-elle positivement ?

Philippe JEAMMET
Une intervention extérieure peut faire la différence. Cependant, il me semble que la généralisation de méthodes expérimentales perd en efficience. L'important est d'être attentif à ce que la méthode apporte des résultats concrets. Il faut que les enfants deviennent conscients qu'ils apprennent quelque chose.

Le tiers peut certes avoir un effet mobilisateur, redonner le plaisir d'apprendre, délivrer le professeur d'un rapport trop direct qui risque de tourner au rapport de force. Toutefois, il faut garder à l'esprit qu'il est nécessaire d'atteindre certains objectifs, les élèves devant mesurer à quel point ils ont progressé. Il est essentiel de ne pas rester dans une situation indéterminée. Il faut que ces jeunes puissent se raccrocher à des points concrets de valorisation.

Question de la salle
Selon vous, comment les enseignants peuvent-ils faire la différence entre une crise d'adolescence et des troubles pathologiques plus graves ?

Philippe JEAMMET
Il y a toujours eu dans nos sociétés entre 15 et 20 % de jeunes en difficulté. Aujourd'hui, nous nous posons d'autres questions car le monde des adultes a changé. Nous vivons dans une société où il y a une nécessité de co-création. Notre rôle est de créer ensemble par le biais d'échanges réguliers. Nous nous devons de créer des ouvertures pour que la situation ne reste pas dans une impasse.

La pathologie se définit comme l'enfermement dans des comportements répétitifs produisant un effet néfaste sur l'individu. Ces comportements répétitifs peuvent être d'origine biologique, héréditaire, sociale ou psychologique. Certains jeunes à problème possèdent des troubles graves de la personnalité. Il serait certes nécessaire de mieux apprendre à reconnaître ces troubles. En échangeant des connaissances et en se faisant confiance, il est possible de déceler les cas pathologiques.

Question de la salle
Si les classes relais doivent avoir pour objectifs d'aider les jeunes à retrouver une image positive d'eux-mêmes, de leur redonner courage pour affronter l'autre, comment situer notre rôle d'enseignant au regard des contenus didactiques spécifiques ?

Philippe JEAMMET
J'ai insisté sur le fait que vous deviez démontrer à ces jeunes qu'ils étaient capables de parvenir à obtenir des résultats concrets. Il faut qu'ils se rendent compte qu'ils peuvent acquérir des connaissances aussi modestes soient elles. Je crois que ce point ne peut pas se dissocier de la technique. Il faut également que vous teniez compte de la réalité de la difficulté de ces sujets. Il existe des situations très différentes d'une classe à l'autre. Il est nécessaire de trouver quels sont les moyens à mettre en œuvre pour que ces enfants puissent devenir performants dans une technique donné compte tenu de leur handicap. Si vous ne prenez pas en compte ces handicaps, ils risquent de se retrouver rapidement en situation d'infériorité dès lors qu'ils reprendront un cursus normal. Il nous incombe d'approfondir les méthodes et les modes d'apprentissage pour donner à ces enfants le plaisir d'apprendre. Ils doivent prendre conscience qu'ils possèdent des capacités qu'ils peuvent renforcer, même si ces capacités sont atypiques par rapport aux capacités habituelles.

Question de la salle
Les équipes pédagogiques des classes relais et des classes d'origine ne sont généralement pas d'accord sur le profil que présente l'élève. Nous avons tendance à présenter un élève qui possède des compétences et des qualités à l'équipe de l'école antérieure alors qu'elle a tendance à ne pas reconnaître son ancien élève. L'enseignant de l'école d'origine perçoit parfois notre valorisation du travail de son ex-élève comme une atteinte à son propre travail. Comment surmonter cette difficulté ?

Philippe JEAMMET
En tant que psychiatre, je peux rencontrer ce même type de difficulté. C'est la raison pour laquelle il ne suffit pas de signaler des capacités de l'élève mais de les démontrer de façon concrète.

Il ne faut pas utiliser les vocables " mieux " et " moins bien " ; il faut penser autrement. A un moment donné, il faut apporter une ouverture à des individus qui se trouvent en situation de blocage sinon nous risquons de nous trouver dans un rapport de force. Pour en sortir, il est nécessaire de se donner un temps de parole et d'échanges. Il faut qu'une compréhension s'instaure entre les enseignants. Nous devons concevoir le problème en termes de différences et non de hiérarchie. Il est également bon de se rappeler que l'éducation s'étire dans le temps bien que nous devions agir dans une durée limitée. Il existe une double contrainte : celle d'apporter l'ouverture rapidement et celle d'assurer une continuité suffisante. Certains élèves relèveront de cas pathologiques et devront être adressés dans des centres spécialisés. D'autres auront simplement des capacités cognitives différentes de celles des autres. Nous ne pouvons donc plus calquer un modèle d'éducation unique et standardisé. Nous devons affiner nos méthodes et ne pas nous satisfaire d'un modèle qui est performant pour 80 % des élèves. Il faudra tirer les conséquences de cette situation. Il me semble que vous êtes les pionniers à vous diriger dans cette voie.

Actes des séminaires interacadémiques 2001-2002 Regroupement des acteurs des classes relais

Mis à jour le 12 mai 2011
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