Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Un cas très particulier : enseigner les territoires de la France

Jean-François Chanet, maître de conférences à l'université Lille-III
Jacqueline Jalta, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régionale

 

Territoires anciens et nouveaux

Ce thème suppose que l'on aborde aussi bien la construction du territoire national et ses représentations que les échelles diverses de l'appartenance vécue. Il comporte donc plusieurs questions en une : comment "enseigner la région" 1 , pour reprendre le titre du colloque international tenu à Montpellier en février 2000, et comment "enseigner la nation" 2 , pour citer celui du dossier publié dans la revue Genèses en septembre 2001, et réfléchir aussi au dépassement de ces entités héritées dans le cadre de ce qu'il est convenu d'appeler la construction européenne.

Nous restons des enfants de Michelet pour qui, comme il l'écrivait dès le début de son Tableau de la France, placé en 1833 en tête du tome II de son Histoire de France, "l'histoire est d'abord toute géographie". Comme le rappelait Lucien Febvre, qui en 1922, dans l'introduction à La terre et l'évolution humaine, posait "le problème des influences géographiques" dans l'histoire des hommes, Michelet avait deviné "que le sol n'est pas, pour les sociétés humaines, un simple parterre immobile, un inerte plancher de théâtre" 3 . Poser la question en termes d'ancien et de nouveau, c'est aussi bien fixer notre attention sur le problème de l'évolution et donc de l'adaptation, car notre approche ne doit pas être généalogique. Il ne s'agit pas de remonter aux origines. Un tel débat, du reste, Maurice Agulhon l'a souligné à plusieurs reprises, ne saurait être simplement historiographique : la question "Depuis quand la France ? ", selon la réponse qu'on lui donne - puisque le choix existe entre "vingt siècles depuis Vercingétorix, quinze siècles depuis Clovis ou onze depuis Charles le Chauve" 4 -, se colore de nuances idéologiques diverses. Notre propos n'est pas davantage de retracer les conquêtes successives de nos disciplines, ce qui reviendrait à le limiter trop exclusivement aux aspects épistémologiques de la question.

Celle-ci a une portée politique, au sens le plus noble du terme - elle concerne le territoire de la cité -, et aussi sociale et culturelle en ce qu'elle touche aux formes d'appropriation individuelle et collective de l'espace et à la récente cristallisation autour d'elles d'une conscience patrimoniale qui va s'affirmant chaque jour avec plus de force. C'est pourquoi elle se rattache aux questionnements conduits par Pierre Nora dans les Lieux de mémoire, qui comporte cinq contributions réunies sous le titre "Le territoire" 5 . Elle participe de la réflexion sur le cheminement historique que suggère le plan de l'Histoire de la France dirigée par André Burguière et Jacques Revel, de "la formation de l'espace français" à "l'aménagement du territoire" 6 . Elle se situe dans une problématique historique illustrée, récemment et brillamment, par Daniel Nordman dans son livre Frontières de France 7 .

Les finalités, les contenus et les outils

Sans perdre de vue le tournant fondateur de la Révolution française, il semble raisonnable de nous en tenir à la période qui va de la fin du XIXème au début du XXIème siècle. Elle suffit en effet à rendre compte du changement de paradigme auquel fait référence la distinction entre l'ancien et le nouveau. Nos interrogations, ici, s'imposent d'elles-mêmes : quelle approche du territoire de la France convient-il de privilégier ? Quelle place doit-on lui ménager dans les programmes ? Quelles finalités, en somme, assigner à l'enseignement de l'histoire et de la géographie de la France ?

Répondre à ces questions suppose d'examiner la lettre des programmes. Celle-ci permet de vérifier la place qu'y occupe, suivant les époques, l'étude de la patrie, de la "plus grande France" avec ses "territoires" coloniaux, c'est-à-dire un enseignement géographique plus qu'associé - mis au service de l'histoire nationale. Il convient à cette occasion d'accorder une attention spéciale à la présentation des limites et subdivisions territoriales, à la nomenclature administrative et à son évolution depuis les provinces de l'ancienne France jusqu'aux "régions de plan" de la Vème République, en passant, bien entendu, par la division départementale. Cet examen confirme que, par exemple, l'enseignement de la IIIe République visait à consolider le sentiment d'appartenance et à lui incorporer les emboîtements territoriaux. L'intériorisation de la nomenclature administrative, qui satisfaisait à la formation initiale des futurs fonctionnaires, n'était pas la seule importante. Dans ce que l'historien Raoul Girardet a qualifié de "géographie sentimentale" des Français, la logique impériale revêtait aussi une importance primordiale. Les nouveaux programmes obéissent quant à eux à une triple finalité civique, intellectuelle, patrimoniale et culturelle. De bout en bout, le primat reconnu au territoire national apparaît avec évidence. Mais il inclut différents niveaux, différentes formes d'insertion dans l'Europe et dans le monde.

Il nous faut aussi nous interroger sur les contenus de cet enseignement. Ainsi les nouveaux programmes du cycle terminal appellent une lecture spécialement attentive. Le programme de première consiste en "l'étude de l'Europe et de la France", qui fournit "l'occasion de faire réfléchir sur la notion de territoire de niveau variable (État, région, agglomération, pays). Ces territoires entretiennent de nombreuses relations. Une approche multiscalaire permettant une meilleure compréhension de cet emboîtement des espaces est indispensable". Une importance significative est donc attribuée à l'étude des différentes mailles et au jeu des échelles pour comprendre les logiques et les pratiques territoriales.

L'histoire est-elle concernée au même degré par le changement de logique territoriale ? Les débats en cours sur la "fin des empires", les questions soulevées par l'unification de l'Europe et la mondialisation, tout sollicite à cet égard la réflexion des citoyens et donc requiert, de la part des enseignants, une prise en compte pédagogique prioritaire. L'évolution des problématiques et des contenus de l'enseignement de l'histoire ne peut être dissociée de celle de la nature des territoires sur lesquels l'accent doit être mis, et aussi de la hiérarchie que supposent à la fois les critères de leur identification et la valeur attachée à leurs emboîtements. Ne convient-il pas de s'interroger en particulier sur l'effacement, dans les programmes actuels, de la lente évolution qui a conduit du tracé du domaine royal à celui du territoire national ? Une autre question se pose à propos de la place des territoires dans les programmes d'histoire. L'importance de l'étude de cas "locale" (quelle que soit la maille) pose le problème du statut de l'histoire régionale (et non régionaliste) dans les instructions officielles d'où elle semble, pour ce qui concerne au moins le secondaire, avoir totalement disparu. On constate par ailleurs, dans les programmes d'histoire du second cycle, l'absence quasi totale de références à la construction du territoire national, au moins pour ce qui concerne la phase initiale de celle-ci. En effet, le passage du domaine royal au royaume n'est pas abordé dans le second cycle du lycée ; ce travail de repérage essentiel doit donc être traité avec soin à l'école primaire et en classe de cinquième.

Au chapitre des outils, pourquoi ne pas reprendre à notre compte l'insistance de Vidal de La Blache sur la place de la carte et de l'image, et sa façon d'aborder la question : quelles images pour enseigner le territoire ? Nous devons nous interroger aussi sur la nature et la fonction du document patrimonial, donc des choix qui s'imposent en la matière. Des collections de cartes postales aux sites Internet, l'évolution du matériel, de l'outillage et de la décoration scolaires est riche d'indications et de suggestions. De même, évoquer la place qui doit revenir dans ces enseignements au croquis, au schéma, conduit à se demander s'il n'y aurait pas lieu, plutôt que de nourrir des ambitions théoriques excessives ou prématurées, de revenir à des modes d'initiation plus immédiats, plus vivants.

De la réflexion sur les sources surgira, entre autres, un constat facile à faire : les collectivités territoriales produisent en grand nombre des documents qui ne sont pas assez utilisés par les enseignants. En dépit de critiques séculaires, les enseignements qui nous réunissent aujourd'hui ne conservent-ils pas, en règle générale, un caractère livresque ? Qu'en est-il, dans l'enseignement de l'histoire, de la mobilisation des institutions culturelles ? L'utilisation des archives, fort au goût du jour il y a vingt ans, n'est-elle pas un peu passée de mode ? Cahiers de doléances d'ancien régime, Mariannes de la IIIème République, monuments aux morts de la Première guerre mondiale sont fortement inscrits dans la territorialité et propices à contextualisation. C'est pourquoi ils peuvent servir de base de départ pour des études de cas. Ces exemples permettent de rappeler la place que les documents patrimoniaux proposés par les archives ou encore l'étude des manuels scolaires du passé qui retracent la formation du territoire national peuvent prendre dans l'étude de l'évolution des territoires.

En ce qui concerne la formation continuée, il apparaît que la géographie est très mal étudiée dans la classe de Première. Cet enseignement n'est pas assez concret. Les enseignants ne font pas étudier toutes les mailles du territoire parce qu'il en est qu'ils ne maîtrisent pas. S'agissant de l'histoire, la montée simultanée des exigences d'unification européenne et des revendications régionalistes peut inspirer bien des questions au sujet du choix et de l'utilisation du document patrimonial - questions qui, en définitive, nous ramènent toutes aux conditions de l'équilibre nécessaire, ou plutôt de la hiérarchie, entre le particulier et l'universel.

Annexe : Définitions du mot "territoire" dans trois dictionnaires de la langue française

Émile LITTRÉ, Dictionnaire de la langue française, t. IV, Hachette, Paris, 1875, p. 2201.

  1. Étendue de terre qui dépend d'un empire, d'une province, d'une ville, d'une juridiction, etc.
  2. Aux États-Unis, contrée assez peuplée déjà pour avoir besoin d'être administrée au nom du congrès fédéral, mais n'ayant pas encore atteint le chiffre de population nécessaire pour faire sa constitution, et pour entrer, avec l'agrément du congrès, au même titre que les autres États, dans la république.

Pierre LAROUSSE, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, t. XIV, Larousse, Paris, s. d. [1875], p. 1660.

  1. Étendue de pays qui ressortit à une autorité ou à une juridiction quelconque : Le territoire français. Le territoire de cette commune. [...] Dr. canon. Droit ou licence d'exercer les fonctions épiscopales sur le territoire d'un autre évêque [...]. Encycl.
  2. Encycl. En Algérie, chacune des provinces se subdivise administrativement en territoires civils et en territoires militaires. [...] Aux États-Unis, on donne le nom de territoire aux nouvelles provinces acquises par achat, cession ou conquête. Les territoires envoient au congrès des délégués qui prennent part aux discussions de la Chambre des représentants, mais ne jouissent pas du droit de vote. Quand un territoire a 60 000 habitants, il peut être érigé en État.
  3. En droit international, par suite d'une fiction, les agents diplomatiques qui occupent des postes dans un pays étranger sont considérés comme continuant à vivre dans leur propre territoire et, par conséquent, ne sont pas soumis au régime des lois du pays où ils résident réellement (v. exterritorialité). Les navires de l'État et même les bâtiments de commerce naviguant sous le pavillon de l'État auquel ils appartiennent sont considérés comme une extension du territoire national ; tout matelot à bord doit se considérer comme étant toujours dans son pays.

Paul ROBERT, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, t. IX, 2e éd. revue et enrichie par Alain Rey, Paris, 1987, p. 256-257.

TERRITOIRE - 1380 ; terretoire, 1278, rare jusqu'au XVIIe, répandu au XVIIIe (Montesquieu, Rousseau) ; lat. territorium ; de terra, " terre ".

  1. Étendue de la surface terrestre sur laquelle vit un groupe humain, et, spécialement, une collectivité politique nationale. Le territoire national français [...]. Ligne de démarcation entre deux territoires. Territoire enclavé. Défendre son territoire. Conquête, occupation d'un territoire. [...] En territoire ennemi. Défense (cf. Défense nationale), surveillance du territoire (D.S.T.). Le "libérateur du territoire", nom donné à Thiers, après l'évacuation du territoire français par les troupes allemandes en 1873. - Dr. Le territoire, élément constitutif de la collectivité ou limite de compétence (par ex. : domaine de la souveraineté de l'État). Admin. Divisions, subdivisions du territoire. [...] Écon. Aménagement du territoire : politique qui tend à distribuer les industries, les activités économiques (agriculture, construction, etc.) selon un plan régional (décentralisation, programmes régionaux...). "Le peuple français ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire." (Convention nationale. Séance du 18 juin 1793.)
  2. Étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction. Le territoire d'un évêque (évêché), d'un juge. - Surface d'une subdivision administrative. Le territoire de l'arrondissement, du canton, de la commune... - Territoire de Belfort : circonscription administrative de l'Est de la France, correspondant à la partie du Haut-Rhin restée française après 1871. Le sol, les terres. [...] Spécialt. Étendue de pays qui jouit d'une personnalité propre mais ne constitue pas un État souverain. Territoires coloniaux, d'outre-mer. Anciennt. Territoires sous mandat, sous tutelle, associés. Le terme de "territoire dépendant" remplaça, dans la Charte des Nations Unies, celui de "colonie". - Territoires assignés aux Indiens.
  3. Anat., physiol. Domaine localisé (en pathologie, on emploie plutôt terrain).
  4. Zool. Zone qu'un animal se réserve et dont il interdit ou limite l'accès. Le renard délimite son territoire. L'étude de la maîtrise, de la gestion des territoires, est l'un des objets principaux de la psychologie animale, de l'éthologie, de la zoosémiotique. - (Plantes). Territoire floristique, stations à flore similaire.

  1. Pierre BOUTAN, Philippe MARTEL, Georges ROQUES (ss dir.), Enseigner la région, Actes du colloque international de Montpellier, 4-5 février 2000, L'Harmattan, Paris, 2001.
  2. " Enseigner la nation ", Genèses, n°44, septembre 2001, p. 2-75.
  3. Lucien FEBVRE et Lionel BATAILLON, La terre et l'évolution humaine. Introduction géographique à l'histoire (1922), Albin Michel, Paris, 1970, p. 21.
  4. Maurice AGULHON, " La République française : vision d'un historien ", in Paul ISOART et Christian BIDEGARAY (ss dir.), Des Républiques françaises, Economica, Paris, 1988, p. 50.
  5. Pierre NORA (ss dir.), Les lieux de mémoire. II. La Nation, t. 2, Gallimard, Paris, 1986, notamment les articles de Bernard GUENEE, " Des limites féodales aux frontières politiques ", p. 11-33 ; Daniel NORDMAN, " Des limites d'État aux frontières nationales ", p. 35-61 ; Jean-Marie MAYEUR, " Une mémoire-frontière : l'Alsace ", p. 63-95 ; Eugen WEBER, " L'hexagone ", p. 97-116 ; Emmanuel LE ROY LADURIE, " Nord-Sud ", p. 117-140. Cf. également, dans la troisième partie, Les France, au tome 1, Conflits et partages, la section intitulée " Partages de l'espace-temps ", p. 738-929, notamment les articles de Roger CHARTIER, " La ligne Saint-Malo - Genève ", d'Alain CORBIN, " Paris-province ", de Maurice AGULHON, " Le centre et la périphérie ", de Jacques REVEL, " La région ", et de Marcel RONCAYOLO, " Le département ".
  6. André BURGUIERE et Jacques REVEL (ss dir.), Histoire de la France. L'espace français, Seuil, Paris, 1989, notamment Daniel NORDMAN et Jacques REVEL, " La formation de l'espace français ", p. 31-169 ; Marcel RONCAYOLO, " L'aménagement du territoire (XVIIIe-XXe siècle) ", p. 511-643.
  7. Daniel NORDMAN, Frontières de France. De l'espace au territoire, XVIème-XIXème siècle, Gallimard, Paris, 1998.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 16 avril 2011
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