Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Enseigner les territoires de la proximité : quelle place pour l'enseignement du "local" ?

Danielle Champigny, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régionale
Bénédicte Durand, maître de conférences à l'IUFM des Pays de la Loire

Comment définir le "local" ?

L'adjectif "local" renvoie au nom commun "lieu", cette unité élémentaire de l'espace telle que les géographes la désignent et qui implique en l'occurrence la restriction topographique, une certaine annulation des distances. Lorsqu'on parle d'espace local, on évoque en effet un cadre géographique restreint. Les distances sont réduites ; "local" qualifie donc un fait historique ou un phénomène géographique de grande échelle, considéré dans ses dimensions les plus étroites. Communément, ce sont des limites administratives ou celle de l'agglomération qui sont choisies pour désigner ce lieu de la proximité (la ville, le quartier...) ; elles ne sont pas toujours satisfaisantes, car souvent floues. Sans doute cela s'explique-t-il par l'insuffisance de la référence au cadre topographique pour définir l'espace local. Le local recouvre également un lieu d'exercice de relations sociales fortes, nourri par l'interaction des acteurs sociaux dans le domaine de la sociabilité, mais aussi de la vie culturelle, politique et économique. Pour que le local existe, il faut enfin que l'unité en question soit vécue mais aussi perçue, nommée, voire comprise par un regard géographique spontané ou scolaire porté sur lui.

Il semble que dans le contexte scolaire on puisse évoquer implicitement ou explicitement (c'est le cas lorsque les programmes nous invitent à faire de l'histoire ou de la géographie locale) un territoire connu de l'élève ou en tout cas qu'il est sensé connaître, un espace aux limites sans doute floues et variables, mais pratiqué régulièrement, vécu sinon perçu ou compris. La familiarité du lieu peut être un axe pédagogique fort de l'enseignement de l'histoire et de la géographie locale. Ce qui est en question, ici peut-être plus qu'ailleurs, c'est l'élève, car il est dans ce contexte au centre de l'objet d'étude. Dans ce cas, le professeur et ses élèves sont les acteurs principaux de l'espace étudié. Dans une certaine mesure, nous nous trouvons placés dans une pratique réflexive de nos disciplines, ce qui peut en simplifier la mise en œuvre par la motivation plus grande des élèves, par la possibilité d'approches concrètes des choses, par la sortie facilitée, par la proximité des traces du passé, des lieux de mémoire et des phénomènes géographiques. Mais cela peut aussi la compliquer par le manque de dépaysement : lorsque le vécu local est une souffrance quotidienne (violence dans le bus, état du bâti urbain, des équipements collectifs), son explicitation historique ou géographique dans la classe peut-être délicate.

Dans le système scolaire français, le "local" a longtemps été connoté en fonction des finalités patriotiques de l'enseignement de l'histoire et de la géographie. L'école de la IIIème République organisait l'articulation de l'enseignement de l'histoire et de la géographie des petites patries au service de la connaissance et de l'amour de la grande. On observe une résurgence du projet avec le décret du 19 juin 1937 qui décide de la "création des ateliers-écoles, près des établissements scolaires [...] qui devraient éveiller les aptitudes et la curiosité des élèves, ouvrir plus largement à la vie le travail scolaire, leur faire connaître l'histoire et la géographie locales". À quoi s'ajoute la circulaire du 9 octobre 1940 qui réhabilite l'histoire et la géographie locales, en même temps que les dialectes provinciaux et la littérature de terroir, dans un contexte nationaliste évident. En 1943, "l'histoire locale et provinciale" fait obligatoirement l'objet d'une question au certificat d'études. Après-guerre, la finalité patriotique s'efface et le local devient porteur d'une nouvelle valeur, pédagogique cette fois : le concret, valeur dont il semble toujours être porteur aujourd'hui.

Le "local" a-t-il aujourd'hui sa place dans les programmes ?

À l'école primaire, il a une place privilégiée. On peut le percevoir au cycle II, dans le cadre du champ "Découverte du monde", par réduction d'échelle progressive de la classe à l'école, au quartier, puis de la ville à la région. Au Cycle III, à partir de la classe de CE2, l'histoire et la géographie émergent comme disciplines. On est loin de l'enseignement des "petites patries" devant préparer à l'amour de la grande, mais la démarche du proche au lointain, du familier au moins familier donne la possibilité de faire de la "vraie géographie" par la méthode comparative (des villages d'ici et d'ailleurs par exemple). Ce local familier n'est pas si familier que cela aux élèves et ouvre la possibilité d'une découverte et d'une lecture plus scientifique du local. Enfin, le local permet d'articuler les notions d'espace et de temps.

Au collège, il n'y a pas d'engagement explicite à l'enseignement de l'histoire et de la géographie locales. Le local est explicitement très peu présent dans un programme d'histoire à dimension essentiellement européenne et nationale ou dans un programme de géographie qui privilégie trois entrées : le monde, l'Europe, la France. C'est au professeur d'utiliser l'exemple local, s'il le désire et lorsque c'est possible. Le local peut s'immiscer dans le programme selon la volonté de l'enseignant, en position de "zoom", dans le cadre d'une étude historique ou géographique à l'échelle nationale, sauf en Sixième où des paysages locaux peuvent être choisis comme grands types de paysages.

Au lycée, en classe de Seconde, l'étude de cas est l'occasion de proposer de la géographie locale aux élèves, avec un positionnement didactique original. Encore faut-il que l'étude de cas locale soit suffisamment représentative des enjeux géographiques que contient le thème général. Les nouveaux programmes de Première renforcent quelque peu la place explicite du local, notamment dans la partie du programme consacrée à la France, comme exemple de la "diversité des milieux" (III, 1) ou comme étude de cas dans "disparités spatiales et aménagement des territoires" (IV, 3).

Le local aujourd'hui se trouve à la marge des programmes, dans les espaces de motivation et d'investissement qu'on attend que soient les itinéraires de découverte et les travaux personnels encadrés. La position didactique doit être claire ; il ne s'agit pas d'étudier le local pour lui-même. Dans la mesure où les programmes ne donnent explicitement que peu de place au local, tout est affaire de contexte (local...) en termes de niveaux de classe, de richesses locales et de personnalité des enseignants. Les objets étudiés sont davantage le passé - et donc l'histoire - que la géographie, davantage le monument que l'espace urbain, davantage le musée que les archives, davantage la ville que la campagne. L'industrie reste la parente pauvre. Les raisons du choix du local sont très diverses : passion, exemplarité, proximité affective, volonté d'initiation au métier d'historien, civisme et très souvent la mise en œuvre d'études locale s'effectue en interdisciplinarité.

Il semble néanmoins important de se garder des risques de dérive inhérents à ce type d'enseignement : le "localisme" peut devenir un outil de revendications politiques ou culturelles. Dans certains départements ou certaines régions, le repli identitaire est une dérive réelle ; un manuel d'histoire régionale a par exemple été distribué à tous les collégiens de Bretagne et il est en cours de traduction en breton, et il en va de même dans le Lot et Garonne. Quant à la Corse, elle a un manuel d'éducation civique spécifique. Il ne faut pas non plus perdre de vue que les événements locaux ne prennent sens que couplés à l'histoire nationale et que l'étude du local en histoire et géographie doit avant tout servir à construire des concepts et des raisonnements propres à nos disciplines. Il semble donc nécessaire de réinventer une approche du local en histoire et géographie qui tienne compte du cadre avant tout national des programmes (histoire nationale, étude de la France) et qui s'appuie sur l'idée que se constitue une identité, une appartenance à une communauté pas nécessairement et uniquement "locale". Il conviendrait par ailleurs de construire des offres documentaires adaptées aux exigences de l'enseignement du local et de mieux y préparer les enseignants.

Face à ce triple objectif, face à cette triple utilité sociale, le défi auquel l'enseignement de la géographie est confronté est de mettre en phase les réalités évolutives des territoires d'aujourd'hui, quelle que soit leur échelle, avec les programmes de géographie consacrés à l'étude des territoires. C'est la tâche prioritaire de la géographie d'aujourd'hui, tâche qui en fait "une science politique au sens fort du terme puisqu'elle s'interroge sur la vie de la cité et souhaite y intervenir" 1 . Si la géographie générale enseigne le monde géographique et ses grands enjeux humains, environnementaux, économiques, la géographie régionale - qu'il convient d'intituler effectivement géographie des territoires - a pour objectif premier d'éduquer pleinement à la citoyenneté contemporaine dans sa quadruple dimension mondiale, européenne, nationale et locale. Elle contribue à l'évidence à donner aux élèves une vision globale, cohérente et intelligible du monde. Ainsi, le territoire, d'espace à protéger ou à conquérir, est devenu un espace de projet(s) autorisant plus facilement le rapprochement de nos deux disciplines car la construction de l'avenir passe par une mobilisation de la mémoire. Cette mutation a également permis d'instaurer de nouveaux échanges avec les autres sciences sociales. Il s'agit maintenant de réussir à en faire bénéficier nos élèves.

  1. J.-J. BAVOUX, op. cit., p. 189.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 16 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent