Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

La question des échelles en géographie

Yves Lacoste, professeur émérite à l'université Paris-VIII

La notion d'échelle renvoie à un problème difficile. L'expression "à grande échelle" est en effet souvent utilisée dans le langage courant, notamment au sujet de la mondialisation, mais dans une signification inverse de sa définition réelle. Il s'agit donc dans un premier temps de clarifier ce contresens, car la question des échelles est majeure dans la compréhension du raisonnement géographique.

Échelle ou ordre de grandeur

Le mot échelle, scala en latin, désigne un objet formé de deux montants de bois agrémentés de barreaux qui constituent autant de marches. Sur le papier, cette barre munie de graduations 0-1-2-3-4 kilomètres ou 0-10-20-30 kilomètres ou 0-100-200-300 kilomètres figure depuis plusieurs siècles dans la marge des cartes. Cette graduation métrique se double sur certaines cartes d'une fraction (1/20 000, 1/150 000, etc.). Le numérateur (1) correspond à la distance réelle sur la carte (1 cm), tandis que le dénominateur (20 000, 150 000...) renvoie aux dimensions géographiques de l'espace représenté. Il résulte de cette division qu'une carte au 1/150 000 permet de représenter un territoire plus vaste qu'une carte au 1/20 000. Une carte à grande échelle correspond ainsi à un territoire réduit, local - et réciproquement.

Les médias, comme certains géographes, utilisent donc à tort l'expression "opération à grande échelle", lorsqu'ils font référence à de vastes territoires et à des moyens mis en œuvre considérables - même si ce contresens découle en fait d'un raisonnement de bon sens. Afin d'éviter de complexifier le discours des intellectuels ou des décideurs, les géographes gagneraient à préférer à la notion d'échelle celle d'ordre de grandeur d'un territoire ou d'un ensemble spatial. Plutôt que de prendre en compte des superficies, en millions ou en milliers de kilomètres carrés, il est plus simple et plus évocateur d'envisager la plus grande des dimensions (la longueur) des territoires et de les classer en quelques ordres de grandeur. Les territoires ou ensemble dont la plus grande dimension se mesure en dizaines de milliers de kilomètres (continents, océans) relèvent du premier ordre. Les ensembles qui se mesurent en milliers de kilomètres (la Méditerranée, l'Union européenne) relèvent du second ordre. Les territoires qui se mesurent en centaines de kilomètres (la France par exemple) relèvent du troisième ordre. Les ensembles (régions ou Länder) dont la principale dimension se mesure en dizaines de kilomètres relèvent du quatrième ordre de grandeur.

Les commentateurs ou les décideurs ont ainsi à leur disposition six ou sept ordres de grandeur qui leur permettent de qualifier un territoire, qu'il s'agisse d'un continent ou d'un quartier, sans pâtir de l'effet trompeur de la formule de grande et petite échelle. Les enseignants gagneraient également à utiliser ce système pour donner à comprendre à leurs élèves les dimensions relatives des territoires qu'ils étudient.

Ce raisonnement simple au niveau conceptuel est d'autant plus utile que tout raisonnement géographique nécessite de combiner plusieurs niveaux d'analyse à travers différentes mesures du temps et de l'espace. Une carte en effet n'offre jamais une visibilité totale et entière sur un territoire. Un changement d'ordre de grandeur permet ainsi d'affiner le niveau d'analyse en évaluant la manière dont le territoire s'intègre dans un espace plus vaste ou en décelant des facteurs d'exception au niveau d'une portion plus réduite du territoire. Ce jeu d'échelles, appelé parfois démarche multiscalaire, qui peut être mené de façon ludique avec les élèves, constitue un apport important pour les géographes en ce qu'il les conduit à s'écarter d'études monographiques trop limitées et cloisonnées.

Quelques exemples

L'appréhension d'une montagne, dont la définition ne saurait être réduite à une "élévation du relief terrestre" passe tout d'abord par l'évaluation de l'ordre de grandeur qui la caractérise. Les Andes, qui appartiennent au deuxième ordre de grandeur, se distinguent ainsi de petites montagnes appartenant au quatrième ou au cinquième ordre. Le raisonnement géographique relatif à ces montagnes implique en outre de les replacer dans le plus vaste ensemble territorial que constituent les plaques géologiques (premier ordre de grandeur) et de repérer les sous-ensembles de la chaîne que sont les sillons comme le sillon alpin (quatrième ou cinquième ordre de grandeur), les versants, les torrents et les bassins de réception (cinquième ou sixième ordre) ou même les rochers (sixième ou septième ordre), dont l'étude est susceptible de compléter l'appréhension d'un problème géographique particulier. Un territoire comme une montagne ne peut cependant être compris comme un emboîtement d'ordres de grandeur, mais doit être saisi comme une combinaison de formes, de reliefs et d'organisations humaines.

La mondialisation pose de manière caractéristique des problèmes d'articulation entre le niveau local et le niveau mondial. Un phénomène climatique comme la mousson, par exemple, qui s'inscrit au niveau planétaire et relève donc du premier ordre, pose aujourd'hui des problèmes non pas tant à cause de l'effet de serre que du fait d'un nuage de pollution du second ordre qui stagne en permanence au-dessus de l'Inde et de la Chine et qui conduit au décalage de l'arrivée des pluies dans le temps. Pour comprendre les effets que produit ce changement climatique sur un pays, il convient de changer de niveau d'analyse et de se placer au deuxième ou au troisième ordre. L'impact sur un village dépendra en outre de sa situation topographique, c'est-à-dire d'ensembles des reliefs de quatrième ou cinquième ordre dans lequel il s'inscrit.

De même qu'un phénomène planétaire peut avoir des effets différenciés selon les territoires, un phénomène local ayant une résonance planétaire peut avoir des causes plus larges. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York sont ainsi le résultat de problèmes largement planétaires et ils se sont manifestés dans un quartier, dans une très grande ville et dans toute une nation.

D'une manière générale, les questions liées à la mondialisation doivent conduire les géographes à raisonner à différents niveaux d'analyse spatiale. Le choix de l'échelle de chaque carte doit ainsi être effectué de manière pertinente en fonction de la taille objective du territoire étudié et des problèmes qui se posent. Il arrive cependant que l'on doive se contenter des cartes disponibles, certaines étant mises sous le boisseau par des régimes peu enclins à donner une visibilité large de leur territoire.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 16 avril 2011
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