Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Territoire…D'un mot, de son usage et de son histoire

Alain Miossec, professeur à l'université de Nantes, président du Comité national français de géographie (Union géographique internationale)

Le mot territoire, qui désigne selon Le Robert une étendue de la surface terrestre sur laquelle vit un groupe humain (et spécialement une collectivité politique nationale ou encore une étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction), est en fait le type même de concept dont l'usage a changé au cours des dernières décennies. À l'origine, le mot territoire désigne une étendue de terrain sur laquelle est établie une collectivité qui relève de l'autorité de l'État (Dictionnaire historique Robert, 1758). On le voit, le territoire est, selon une certaine approche, inséparable de la notion de pouvoir, d'autorité exercée sur un espace. Dans sa version zoologique, le mot désigne la zone qu'un animal se réserve et dont il interdit ou limite l'accès : le territoire est un espace défendu...La défense peut être permanente ou périodique, s'exercer contre tous les congénères ou seulement certains d'entre eux. On peut distinguer plusieurs types de territorialités selon la fonction (alimentation, appariement, accouplement, élevage des jeunes, repos), la durée (territoire permanent, saisonnier ou temporaire), la nature et la quantité des occupants (mâle, femelle, couple ou groupe).

Autrement dit, "territoire" admet plusieurs acceptions. La plus classique relève de la géographie politique et de la géopolitique et bien entendu de l'histoire. Elle fonde les États dans leurs limites (les frontières) et dans les moyens mis en œuvre pour les défendre comme pour les justifier (le cadre réglementaire mais aussi les représentations et les différents appareils qui ont en charge l'État garant de l'intégrité du territoire). Elle fonde également l'aménagement du territoire, concept que les géographes utilisèrent avant même que les territoires n'envahissent leur manière de penser l'espace. Au fond, une saine lecture de l'histoire de nos deux disciplines montre en quoi le concept est plus rassembleur qu'il ne paraît...À la fin des années soixante, les seuls territoires dont on parlait relevaient soit de conséquences guerrières (les "territoires occupés"), soit de la manière qu'avait un État fortement centralisé dans son appareil et sa tradition d'aménager l'espace pour en dynamiser les forces et pour les répartir d'une manière que l'on dirait aujourd'hui plus "équitable".

Une seconde acception englobe les territoires de la science et illustre parfaitement le caractère d'appartenance d'une discipline. En inscrivant sur la couverture d'un livre le titre en apparence provocant : Le Territoire de l'historien 1 , Emmanuel Le Roy Ladurie montre que c'est seulement à ses frontières que peut progresser une discipline et que ses frontières valent de ne pas être gardées par des cerbères à front bas. Son territoire est celui des confrontations mais également celui des associations avec d'autres disciplines. Des frontières cependant, il en est qui s'inscrivent quelque part dans le désert des Tartares, et l'on sait les épuisements et les vieillissements prématurés qui les guettent. Esprit d'ouverture donc et non pas mentalité de garde-barrière !

Quant au territoire des géographes, il est singulièrement large. Pour les uns (tous ceux qui ont fait progresser la connaissance des littoraux et des mers), c'est Le Territoire du vide d'Alain Corbin, un espace plus plein qu'on ne l'a dit ou du moins plus riche de faits géographiques que l'historien ne reconnaît pas nécessairement ; pour d'autres, c'est la géographie sociale (Di Méo, Géographie sociale et territoires) ; pour d'autres encore et de manière plus classique, c'est la géographie humaine distinguée de la géographie physique. Avec celle-ci se pose la question d'une frontière avec les sciences de la nature et même celles de la vie (peut-on s'intéresser à l'oiseau quand on est géographe ? ). La montée des préoccupations environnementales a refondé une certaine manière de penser les "territoires" de la nature et cela d'autant plus que l'environnement suppose une bonne connaissance de la nature anthropisée.

Que de territoires et de querelles patriotiques (ou supposées telles) ! Que de temps passé et parfois perdu ! Peut-on souhaiter que l'éducation au territoire, l'une des tâches exaltantes de nos disciplines, se fasse de manière concrète et vivante, attentive à mesurer le poids du passé comme les pesanteurs et les richesses des milieux, attentive également à exposer la charge culturelle que recèle chaque territoire, construit par les hommes et - en théorie du moins - pour eux ? Peut-on souhaiter que ce concept polysémique ne soit pas utilisé de manière trop réductrice, excluant des pans entiers de nos disciplines au titre qu'ils ne relèveraient plus (depuis quand ? ) des contenus acceptables ? Peut-on prétendre enseigner les questions environnementales, celles du développement durable, en prétendant que ce qui relève de la nature, de ses mécanismes et de la représentation que les sociétés si idéologiquement diverses en seraient exclues ?

Il y a une petite quinzaine d'années, dans d'improbables officines, c'est pourtant le marchandage territorial qui eut pour effet de rompre par décret une certaine unité de la géographie dont on mesure encore, ici ou là, les effets. Si cette assemblée prétend refondre l'approche disciplinaire et esquisser les horizons du XXIème siècle, qu'elle veille à le faire avec intelligence et esprit d'ouverture, de façon patrimoniale et sans exclusive. Qu'elle le fasse de manière claire, pour ceux qui à la base enseignent des territoires parfois si modélisés qu'ils ne les comprennent plus (et en négligent la richesse) et surtout pour ceux que l'on entend former, dans une langue compréhensible par tous et non dans le bas-latin des chapelles agonisantes.

  1. Emmanuel LE ROY LADURIE, Le territoire de l'historien, Gallimard, Paris, 2 vol., 1973 et 1978.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 16 avril 2011
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