Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Les enjeux épistémologiques de l'enseignement du temps présent


Henry Rousso, directeur de l'Institut d'histoire du temps présent
Dominique Varinois, inspectrice d'académie-inspectrice pédagogique régionale

 


Les rapports entre l'histoire-géographie et le temps présent ont toujours été complexes. Alors qu'au début des années 1930, l'histoire était cantonnée à établir la succession des événements, la géographie en revanche à travers Les Annales de géographie faisait preuve d'un grand dynamisme 1 . En utilisant des documents inexplorés, la géographie permettait de s'initier aux problèmes économiques et sociaux du monde contemporain. La géographie semblait faire l'histoire du temps présent. L'enseignement du temps présent se heurte à trois questions majeures : peut-on penser, périodiser et enseigner le temps présent ?

Les rôles assignés au temps en géographie

Selon certains géographes, la géographie est une tentative de compréhension et d'explication des rapports complexes entre les hommes et leur environnement ; c'est un discours anthropologique qui utilise le temps comme facteur explicatif ou prospectif. Le temps présent qui, en géographie, se distingue mal du temps immédiat est un pré-requis. Les géographes sont souvent confrontés au temps dans leur discipline. Il existe trois types de temps en géographie.

Le premier est le temps de l'observation (temps actuel ou immédiat) qui englobe une période plus ou moins vaste (de quelques années à quelques dizaines d'années) ; il correspond souvent à une périodisation des données statistiques. Il est particulièrement peu questionné, notamment dans les cours du secondaire. Ainsi par exemple, si un paysage est soumis à des variations saisonnières, les enseignants ne s'étonnent guère que les savanes soient toujours vertes dans les manuels, ni en quelle saison une image a été prise.

Le deuxième est le temps comme facteur explicatif. Il englobe à la fois un passé plus ou moins long et lointain jusqu'à la période actuelle. Parfois on remonte largement dans le temps, jusqu'aux voies romaines, quand ce n'est pas jusqu'à l'ère quaternaire et aux glaciations, et cela sans même parler du temps des morphologues. Le temps présent au sens strict (les dix, vingt, trente dernières années) est abordé lors de l'observation mais aussi comme facteur d'explication lorsqu'on étudie les impacts de décisions ou d'actions politiques : la décisions de Ceausescu de raser certains quartiers centraux de Bucarest, les conséquences du génocide cambodgien sur la pyramide des âges, les politiques d'aménagement du territoire, etc.

Le troisième est le temps prospectif, celui des conséquences. Là encore les échelles de temps sont très variables, elles peuvent varier de quelques jours (pour les catastrophes dites naturelles) à quelques années ou quelques décennies (pour la géographie des impacts, de l'environnement), voire quelques siècles ou millénaires pour certains phénomènes comme par exemple les changements climatiques.

Ces trois fonctions se mêlent souvent ; on passe de l'une à l'autre dans un même cours, une même étude de cas. Ces différentes temporalités s'accompagnent aussi souvent d'études à différentes échelles spatiales. En géographie, on part généralement d'un constat, plus ou moins étalé dans le temps selon les données statistiques qu'il nécessite, mais on part de l'actuel. Ainsi le temps présent est le temps immédiat et proche. Au-delà, l'on fait de la géographie historique ou de la géographie appliquée à l'histoire ; on cherche par exemple à savoir si certains concepts ou modèles de géographie peuvent rendre compte de réalités historiques non factuelles 2 - mais nous sommes loin du temps présent.

Temps, temps présent et paysage

Le paysage, le perçu sont des objets majeurs d'étude en géographie. Au moins deux lectures coexistent quand nous abordons les rapports entre le temps et le paysage. On ne regarde pas un paysage de façon dont nos ancêtres le regardaient. Nous n'avons pas devant les yeux les paysages qu'ils ont connus. Nous ne parvenons pas réellement, malgré quelques essais historiques, à reconstituer, à imaginer l'aspect physique concret des espaces de jadis, qu'ils soient ruraux, "naturels" ou urbains. Certes, à partir de la Renaissance, les peintres représentent l'espace, mais se sont toujours là des espaces plus ou moins choisis, imaginaires et recomposés. Comment, dans la Lisbonne de 2002, retrouver celle du temps de Voltaire ? Parfois, par bribes, quelques pans de murs nous aident à l'imaginer, mais pour le reste de la ville, les autres quartiers, pour l'animation, les rythmes de vie des différents espaces urbains, le paysage sensible ancien est perdu ou très parcellaire.

Comme celui de l'historien, le regard du géographe est inscrit dans le temps présent. Les questions qu'il pose aux objets géographiques et les objets géographiques qu'il choisit répondent aux interrogations du temps, le temps immédiat de l'observateur, de celui qui pose son regard, son intérêt, sur un objet géographique. Ainsi en France les études de géographie rurale triomphent dans les années trente à soixante, période de grandes mutations des sociétés rurales ; la ville puis ses quartiers règne dans celles des années soixante-dix à quatre-vingt-dix, c'est-à-dire au moment des crises urbaines ; depuis les années quatre-vingt à quatre-vingt-dix, les flux et la mondialisation sont progressivement devenus des centres d'intérêt et des sujets privilégiés.

L'histoire du temps présent se heurte à quatre handicaps majeurs

L'histoire du temps présent naît dans le contexte particulier des années soixante-dix avec une crise économique et de civilisation, la contestation d'un système de pensée (émiettement, remise en cause des cadres d'interprétation), l'émergence d'un discours qui valorise la mémoire et le patrimoine et surtout le déclin relatif de la question de l'histoire nationale au profit d'une histoire envisagée à d'autres échelles (locale, européenne, mondiale), les revendications d'une histoire plus "individualiste" qui prenne en compte les groupes ou les entités régionales face à une histoire contemporaine qui s'intéresserait avant tout aux grands chocs du XXème siècle.

C'est dans ce contexte particulier qu'en 1978 est crée sur décision du Premier ministre et du CNRS un laboratoire propre au sein du CNRS, l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP) qui prend le relais du comité d'histoire de la seconde guerre mondiale (intégré à l'IHTP en 1980) et qui a pour vocation de développer les études sur l'histoire récente de la France et des pays étrangers. François Bédarida en fut le premier directeur jusqu'en 1991.

Selon Robert Frank 3 , l'histoire du temps présent se heurte à quatre handicaps majeurs. Le premier est celui de la proximité. Ce handicap correspond au manque de recul et de distance pour trier et hiérarchiser. Benedetto Croce écrivait : "Il n'y a d'histoire que contemporaine." C'est donc à partir du présent que l'on pose des questions au passé même si ce passé est extrêmement proche et que dans le futur ce ne seront pas forcément les mêmes questions qui seront posées. Dans ce rapport à la proximité, l'historien du temps présent est aussi confronté à la notion d'"historique". Il est amené à faire le tri entre l'important et l'éphémère, s'intéressant à l'important tout en sachant que l'éphémère peut plus tard devenir un objet d'histoire.

Le deuxième handicap lié au premier est que l'historien du temps présent ne connaît pas la suite de l'histoire. Ce temps proche est donc un temps tronqué de son futur. En effet, comme la suite de l'histoire est inconnue, il est difficile de trier et de hiérarchiser. Paul Ricoeur 4 , à propos de l'histoire du temps présent, opère une distinction entre le temps clos et le temps inachevé. Ainsi, l'histoire de la seconde guerre mondiale appartient au temps clos ainsi que celle de l'histoire du communisme car, même si l'on ne connaît pas toutes les suites de l'histoire, les parenthèses se sont fermées.

Le troisième handicap est lié au manque d'archives. Peut-on faire l'histoire des trente dernières années alors que la loi sur les archives limite leur accessibilité à trente ans, soixante ans pour certaines d'entre elles ?

Le quatrième handicap est le manque de distance critique. L'historien est impliqué et englué dans son temps. Peut-il avoir un regard suffisamment critique pour être objectif ? Ne va t-il pas faire passer, sous le couvert d'un discours scientifique, ses propres fantasmes, ses propres agressivités ? Sur ce thème, R. Frank signale que "l'historien de la Révolution n'est pas à l'abri non plus de ces dérapages et l'historien du temps présent n'a pas à avoir plus de complexes que les autres historiens".

Sur les questions des archives et de l'objectivité, René Rémond a montré les limites de ces objections en appelant à un dépassement : "Pour fortes qu'elles soient, ces deux objections ne sont pas discriminantes. Pour l'histoire proche, il existe toute sorte d'autres sources documentaires que les archives publiques, et qui ne sont pas astreintes aux mêmes règles : archives privées, de partis, de syndicats, les témoignages écrits et oraux…Quant à l'objectivité, l'éloignement ne la garantit point nécessairement. 5 " Ainsi l'histoire du temps présent va se trouver progressivement légitimée et ses historiens interpellés, notamment au cours des grands procès médiatisés, car, comme le précise R. Frank, l'historien du temps présent à affaire à de la mémoire vive et à une demande sociale, celle de ses contemporains, dont les "enjeux brûlants pèsent de tout leur poids sur son travail" car il écrit sur des sujets "touchant à la légitimité de la société dans laquelle nous vivons".

La question des bornes chronologiques se pose aussi : faut-il comme le pense Jean-Pierre Azéma retenir un "événement matrice" comme la seconde guerre mondiale pour ouvrir le temps présent ? Ou bien faut-il comme date initiale retenir 1917 avec la révolution russe ? Depuis les événements de l'année 1989 se pose d'autre part la question de la borne terminale. Dans quelle mesure les années 1989-1991 qui marquent la fin du monde bipolaire ouvrent-elles un nouveau présent ou repoussent-elles plus loin dans le passé les dates initiales du temps présent ?

Une histoire du temps présent est-elle possible ?

Le temps présent est la période de vie du témoin de l'événement. Dans l'histoire du temps présent, le témoin fait histoire. L'histoire du temps présent est donc une observation "de nature historique" qui porte sur un temps dont l'observateur est contemporain.

Les méthodes de mise à distance, de vérifications des faits énoncés et décrits propres à l'histoire sont utilisées. Mais il y a des inter-réactions entre l'historien (l'observateur) et l'acteur (le témoin) qui ont obligé cette "discipline" à élaborer et à mettre en œuvre de nouvelles méthodes, de nouvelles approches de travail sur le témoignage, le document. Cela pose la question de qui porte témoignage, pourquoi et quand ce témoignage est reçu ; quelle est sa véracité, sa partialité, etc. Cette approche impose une réflexion sur ce qu'est un événement : comment distinguer ce qui est de l'ordre du témoignage, du vécu personnel et de l'histoire ? Qui fait cette "mise en histoire" et de quel droit ou sous quelle pression ? L'histoire du temps présent nécessite de "refroidir notre vie, notre histoire", de rendre inactuel ce que l'on a vécu. On fait sortir du présent un fait historique ce qui s'oppose à la mémoire qui prétend maintenir le passé dans le présent : "La mémoire est le présent du passé."

Progressivement, l'histoire contemporaine a conquis sa place dans le domaine universitaire et une place dominante (40% des étudiants d'histoire en maîtrise sont inscrit en histoire contemporaine) ; le centre de gravité de l'enseignement de l'histoire dans le supérieur n'est plus l'époque moderne et le moyen âge. Pourquoi ce souci de l'histoire contemporaine ? Il y a un besoin d'histoire qui se focalise sur l'histoire contemporaine et en particulier sur les grandes crises du XXème siècle. Depuis 1983, la revue Les Annales accueille une rubrique Temps présent.

Malgré certaines objections, Robert Frank pense qu'une histoire du temps présent est possible car le métier d'historien doit permettre de mettre en perspective un événement, même proche, ce qui signifie la création d'une épaisseur historique et donc une mise à distance que l'historien doit parvenir à construire intellectuellement. L'histoire du temps présent n'est pas une étude du présent comme dans les autres sciences humaines, car nous avons clairement affaire à une démarche historique et scientifique.

Et l'un des handicaps déjà énoncés peut finalement s'avérer être un avantage. Ne connaissant pas la suite de l'histoire, l'historien du temps présent n'est pas tenté de la fataliser. L'historien du temps présent, du fait même de la proximité, entretient par ailleurs un rapport particulier avec les sources orales. Jacques Le Goff 6 , mais aussi de nombreux historiens modernistes, même s'ils n'ont pas, bien évidemment, interrogés les acteurs de l'époque, se sont intéressés à cette histoire de la mémoire et ont essayé de reconstituer tous les fils de la tradition orale. Ainsi l'Institut d'histoire du temps présent s'est fixé parmi ses premières tâches de tenter de mettre en œuvre une réflexion sur l'histoire orale.

La source orale est en effet une source sur un temps passé et non pas, comme de nombreuses sources écrites, une source contemporaine de l'événement. Cependant, la source écrite peut également être sujette à caution, comme le montre René Rémond : "La source orale est une source comme les autres, à considérer comme les autres parce que, s'il est vrai qu'elle a sa spécificité, il faut savoir également la critiquer." Ainsi les sources orales doivent être étudiées comme telles, même si elles véhiculent des choses fausses ou des stéréotypes. Ces subjectivités font d'elles des objets d'études, elles permettent de s'intéresser à l'histoire de la mémoire.

L'approche pédagogique

Comment enseigner l'histoire du temps présent ? En second cycle, l'histoire et la géographie ont pour ambition de donner aux élèves des clefs pour comprendre le monde contemporain. Ainsi les programmes de la classe de troisième et de terminale comportent une partie consacrée à l'étude du monde actuel. On retrouve face à face les termes de "contemporain" et de "temps présent". Le terme "contemporain" pose un problème de définition. Que met-on sous les vocables de "actuel, présent, contemporain, histoire immédiate" ? L'histoire est l'apprentissage de la temporalité et de l'altérité. La finalité de l'histoire doit-elle buter sur la compréhension de l'actuel ?

L'histoire immédiate se distingue de l'histoire contemporaine, même si elle est bien à proprement parler une histoire contemporaine dont les acteurs sont vivants. La masse des processus nouveaux, des faits à prendre en considération s'accroît constamment et cela dans des délais de plus en plus courts. L'histoire du temps présent, c'est l'histoire contemporaine des acteurs, des témoins.

Dans le système scolaire secondaire, les mêmes personnes ont en charge l'apprentissage de l'histoire et de la géographie ; la formation initiale reçue par la grande majorité des enseignants ne leur permet pas toujours d'aborder facilement les questions impliquées par l'enseignement du monde contemporain et du temps présent. Aussi un certain nombre de questions se posent-elles.

Premièrement, qu'est-ce qui revient (ou paraît revenir) à chacune des disciplines dans les deux programmes scolaires concernés (troisième et terminale) ? Ceci pose la question des limites et des chevauchements entre les deux disciplines, des spécificités de l'une et de l'autre, mais aussi de leurs interrelations. Soit par exemple, la mondialisation : la décrire avec ses flux, ses lieux privilégiés, ses conséquences sur les inégalités régionales, les quartiers créés, etc., c'est faire de la géographie ; envisager ses antécédents historiques, expliquer la mise en place de ce système géoéconomique, c'est faire de l'histoire, et de l'histoire du temps présent. Dans quelle discipline sommes-nous ?

Deuxièmement, il faut poser la question de l'information, de sa source, de sa validité. D'où les enseignants tirent-ils leurs affirmations pour ce qui concerne le présent ? On observe un recours important à l'utilisation des articles de journaux : mais quelle est la pertinence de l'article et des données qu'il contient ? Les cours de géographie s'appuient très souvent sur la presse écrite, ce qui laisse les phénomènes de médiatisation, de mode, de discours ambiants faire irruption dans la perception et le traitement des questions.

Troisièmement, quand un simple fait devient-il un événement ? Qu'en dire, comment l'aborder dans nos cours, en histoire comme en géographie, en respectant les démarches spécifiques de l'une ou de l'autre discipline ? Prenons l'exemple du 11 septembre 2001 ; en historien, on peut en rechercher les filiations dans l'histoire des rapports entre l'Occident et le monde arabo-musulman, dans l'histoire des frères musulmans, etc. Mais on peut aussi travailler en géographe sur les lieux et espaces des islamistes (lieux de leur origine, de formation, etc.), sur les flux monétaires, etc.

Enfin, quatrièmement, il faut aborder la question de l'objet scolaire : à titre d'exemple, la ville de Berlin, ville très présente dans l'histoire enseignée, est curieusement une ville absente de la grande majorité des cours de géographie sur les villes. Pourquoi cette ville intéresse-t-elle moins la géographie ? Ne permet-elle pas de poser de nombreuses questions de géographie urbaine, dont celle de la centralité dans les espaces urbains et dans leur devenir ? Pourquoi est-elle cantonnée à histoire du temps présent ?



  1. Cf. Julien GRACQ, Carnets du grand chemin, José Corti, Paris, 1992.
  2. Cf. les travaux de B. LEPETIT et l'ouvrage de J. FERRAS sur l'application du modèle " centre-périphérie " à la Chine des royaumes combattants.
  3. Robert FRANK, Actes de l'université d'été de Blois, juillet 1994.
  4. Paul RICOEUR, La mémoire, l'histoire, l'oubli, Seuil, Paris, 2000.
  5. R. REMOND, " L'histoire contemporaine " in F. BEDARIDA (ss dir.), L'histoire et le métier d'historien en France, 1945-1995, Editions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 1995, p 250.
  6. Cf. Jacques LE GOFF, Saint-Louis, op. cit.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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