Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Mondialisation, globalisation,de nouvelles notions pour cerner un monde nouveau


Jean-Louis Carnat, inspecteur d'académie-inspecteur pédagogique régional
Laurent Carroué, professeur à l'université Paris-VIII
Pierre Grosser, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris

 


Depuis les années quatre-vingt-dix, les deux mots de globalisation et de mondialisation envahissent les discours des media, des analyses des chercheurs, surtout des économistes et des sociologues, moins des géographes. Un "brouillard conceptuel" entoure ces termes qui présentent pourtant un phénomène dont la dimension à l'échelle mondiale semble apparaître comme une fatalité ; il témoigne d'un véritable désarroi devant la complexité du monde. Peut-être l'histoire pourrait-elle dire quand et comment ces termes sont apparus et comment ils ont évolué : peut-être peut-elle ainsi participer à démêler l'écheveau des significations. De nombreuses questions se posent : les deux termes de "mondialisation" et "globalisation" ouvrent-ils sur une seule réalité ou plusieurs ? Les acteurs se diversifiant, le phénomène de mondialisation-globalisation crée-t-il un ordre ou entraîne-t-il un désordre du monde ? L'interaction des termes entraîne-t-elle la désarticulation du monde, posant ainsi le problème de l'existence même de la géographie ? L'État-nation sort-il affaibli ou non de sa confrontation avec la mondialisation ?

L'approche historique

L'histoire aide à comprendre dans quels milieux et à travers quels contextes la mondialisation et la globalisation sont nées et se sont développées. Jusqu'en 1970, les relations entre États ne sont guère pensées et l'on prend assez peu conscience de l'international (ni chez Duroselle, ni chez Aron). Ce n'est qu'à partir de cette date qu'on peut presque parler de "révolution conceptuelle". L'interdépendance, le transnational font leur apparition : Jimmy Carter reconnaît ainsi que si la guerre froide est un problème important, d'autres guerres sont en train de s'inscrire à travers l'interdépendance de certains États, si bien que cette interdépendance est bonne lorsqu'elle aide l'Amérique, mauvaise lorsque c'est le contraire !

Cette nouvelle approche, en termes de soft power, est due à de nouveaux acteurs (comme les ONG ou les Églises) ; on touche là la sociologie des relations internationales (Marcel Merle, 1988). D'autres analyses (Samir Amin) examinent ce que représente la logique de la mondialisation et des interdépendances.

À la fin des années 1970, le discours s'affaiblit. La France revient à la géopolitique par ses aspects stratégiques. L'idée d'une mondialisation est sous-entendue dans l'expression cartographique des atlas stratégiques à l'échelle du globe, elle apparaît aussi dans les mouvements anti-nucléaires. Du milieu à la fin des années 1980, on assiste à un tournant (l'ère Gorbatchev) qui met en scène le déclin des États-Unis, la montée de la puissance japonaise qui joue alors sur les interdépendances.

À partir de 1988-1989, avec la fin des blocs, se généralise l'idée de la démocratie, de l'économie de marché (l'espace euro-atlantique est en extension avec l'OTAN, la CEE puis l'Union européenne). On commence à développer des théories sur la mondialisation. Les événements marquent cette évolution : en 1989, la chute du mur de Berlin prend une véritable dimension mondiale. L'évolution technologique accroît la densité des interactions. Il semblerait que L'URSS serait morte de ne pas s'être ouverte. Certains pensent même que la géographie pourrait en souffrir et même disparaître…

Les organisations internationales ressurgissent ; l'ONU présente l'agenda de ce qui devra se passer. Les défis globaux, les enjeux mondiaux sont des termes qui appartiennent dorénavant au discours. La mondialisation est enserrée dans un cadre encore étroit, les sécurités nationales étant intégrées aux sécurités mondiale et environnementale, par exemple.

La globalisation est marquée par les formes "globales" des marchés ; on y entre par l'économie et la question importante réside dans les relations que l'État entretient avec le marché (les négociations deviennent incontournables). Cela implique peut-être le problème de la fin de l'État. La globalisation a un aspect idéologique car elle est le produit d'une volonté. Le tout est de savoir de qui elle est la volonté. La mondialisation est-elle américaine ? Les réflexions mettent en exergue les classes capitalistes internationales (ou transnationales) avec l'hégémonie du capital mobile. Les enjeux politiques sont alors très forts vers le milieu des années quatre-vingt-dix, on parle même de "globaphobie". La globalisation est également saisie par la sociologie et l'anthropologie à travers la recomposition identitaire qui entremêle le local avec le global comme niveau revalorisant certaines identités.

Les termes de "mondialisation" et de "globalisation" existent mais paraissent interchangeables en France contrairement à l'Angleterre (où seul le terme de "globalisation" est reconnu). Il semblerait qu'il y ait un aspect volontariste en France avec l'idée que l'on peut résister à la mondialisation et que les États peuvent employer la régulation sinon l'imposer. D'ailleurs ces termes prennent souvent une signification négative (et l'on croit à une mafia globale ! ). Mais il existe aussi une prise de conscience du fait que l'on appartient à l'humanité tout entière (les ONG donnent une légitimité à cette idée).

L'apport de la géographie

La confusion est importante sur les termes et les enjeux qui en découlent (il faut fréquenter les travaux réalisés dans les années quatre-vingt-dix sur la déterritorialisation, ceux par exemple d'Immanuel Wallenstein). Peut-être pouvons-nous à présent parler de tournant ; pour J. Lévy, la mondialisation est une notion géographique car il s'agit de l'émergence d'un espace de niveau mondial. Ce sont aussi des phénomènes d'ordre divers qui tentent de revêtir des aspects d'ordre planétaire. Enfin, la mondialisation ne met-elle pas en avant le sens des réseaux ?

Les logiques de la mondialisation se traduisent dans la valorisation différenciée des singularités du monde et l'interconnexion des espaces. La mondialisation produit elle-même des singularités. Les nouveautés technologiques, les facteurs logistiques, les acteurs privés et étatiques depuis longtemps ont des impacts internationaux. Depuis 1950, les entreprises internationales comme la banque mondiale ou le FMI jouent un rôle mondial à travers le processus de globalisation et l'accumulation financière.

Sur les grilles d'analyse, la mondialisation est, premièrement, hiérarchisée, car elle est totale, sinon totalisante et aliénante (car la logique est marchande), asymétrique (même s'il y a interaction). Deuxièmement, les déséquilibres financiers la rendent instable et conflictuelle (d'où les débats sur les problèmes de régulation). Les marchés sont "territorialisés" puis mondialisés (gestion de l'espace-temps et des monnaies dans un cadre local puis global). Troisièmement, elle est créatrice d'inégalités, de fragmentation. Elle ne supprime pas les singularités : il n'y a ni abolition du temps, ni abolition de l'espace mais une maîtrise différenciée du temps et de l'espace par des acteurs. En même temps, les réseaux sont extrêmement fragiles (comme le montre la géopolitique du canal de Suez). Quatrièmement, la mondialisation est une construction systémique avec des logiques de proximité géographiques qui restent fortes. Les proximités fonctionnelles (comme la Triade) sont plus liées aux distances systémiques plus ou moins lointaines.

Il n'y a pas de télescopage du local au global car les catégories classiques de l'emboîtement d'échelles sont maintenues. La mondialisation produit donc plus de fractionnement que de régularités, plus de dualisme même : les firmes internationales maîtrisent les enjeux spatiaux et s'adaptent aux différents niveaux scalaires ; il n'y a pas de modèle, d'ailleurs, de mode de production de la part des firmes internationales aujourd'hui. La question des États et des États-Nations reste un problème-clé (un État doit répondre aux besoins de sa population, à sa défense, il est État de droit). Il n'existe pas réellement d'économie mondiale ; elle est interconnectée mais de manière incomplète, car les différents modèles de capitalismes nationaux restent forts (maintien des structures territoriales).

Mondialisation, globalisation et enseignement

Peut-on conserver ces deux mots dans l'enseignement ? La question de la disparition de la géographie ne se pose pas réellement mais y a-t-il plutôt une nouvelle demande d'État ? Ou bien s'agit-il d'une demande de re-régulation alors que les États ont lancé la globalisation ? Que dire alors des pays néo-coloniaux, de l'État fantôme en Afrique ? L'idée de reconstruire l'État serait un échec ? Ne faudrait-il pas penser à une autre forme d'État ?

Le programme de l'école primaire dans le cycle III commence à la rentrée 2002 en CE2. Les questions de mondialisation sont repoussées en CM2 sous l'intitulé "La France à l'heure de la mondialisation", qui se compose de quatre items dont l'un sur les mouvements anti-mondialisation. Pas une seule fois le terme de globalisation n'apparaît dans le programme de Troisième de 1999 ; il n'y a pas d'allusion directe à ces questions. Le terme de "puissance" a modifié l'étude des pays. Dans le programme de Terminale autrefois était abordé le "système monde" : en 2004, le programme s'intitule en géographie "l'espace mondial" en L et en ES ; il s'agit de l'espace mondialisé, du processus de mondialisation…et l'énumération des sujets d'étude multiplie le vocabulaire touchant la mondialisation. En histoire, le programme affronte les notions d'ordre et de désordre et a donc une approche restrictive de la mondialisation. Quelle finalité pour les élèves ? La géographie en tant que science sociale et objet d'enseignement a un peu plus d'audace sur le sujet.

À travers 3 manières de concevoir mondialisation et globalisation, comment les insère-t-on dans le temps ? Il existe plusieurs approches. La vision des " hyperglobalistes " est une nouveauté absolue avec un vrai changement d'échelles dans un monde sous pression (néo-fordisme) ; on est dans une hyper-modernité, comme le montrent ces grandes firmes qui pèsent sur le sort du monde (global compact). La vision nouvelle d'un monde à plusieurs identités montre que la globalisation démocratique permet de contourner les États, l'internationalité devenant un intérêt commun en même temps qu'un espace de liberté.

L'approche sceptique est la suivante : avant 1914, en examinant le système financier impérial britannique, on constate l'existence de l'interdépendance avec l'Inde et même la Chine. Le télégraphe, la langue " universelle " qu'est l'esperanto, les migrations traduisent cette interdépendance. On était confronté à une forte extraversion. À cette époque, l'évolution allait donc vers l'interdépendance ; elle a disparu au cours du XXème siècle pour revenir aujourd'hui : cela ne serait finalement qu'un retour à la normale. La focalisation cible principalement l'Occident ! Les relations sont étatiques et inter-étatiques (la Croix Rouge, par exemple). Cependant, l'histoire franco-française était pertinente dans les programmes alors que l'histoire américaine y était vue de manière globale de même que l'histoire anglaise, à travers l'espace atlantique.

L'approche évolutionniste permet de relever trois formes de globalisation : au XVIIIème siècle, la proto-globalisation (les empires musulmans par exemple), puis la globalisation impériale et la globalisation post-impériale (à travers l'économie comme le marché de l'opium) ; on y ajoute la globalisation des modèles politiques et militaires, des pratiques diplomatiques et religieuses.

Les mises en relation du monde sont décrites et analysées dans la géographie universelle (mais parcellisées par région ou par État). Dans la géographie anti-coloniale des années 1950, les géographes ont traité de la mondialisation sans forcément le savoir ou le dire. Le réveil date des années quatre-vingt - quatre-vingt-dix et ces questions sont clairement à l'ordre du jour. Trois façons de voir sont à relever : premièrement, celle de la géographie régionale (Afrique, Amérique latine dont le Brésil avec le système du Nordeste, des fronts pionniers, etc.) ; deuxièmement, celle de la géographie industrielle et économique qui intègre la dimension de la mondialisation (avec la division internationale du travail) ; troisièmement, celle qui est liée à l'expression des structures spatiales (R. Brunet et les chorèmes) et qui participe d'une conceptualisation des phénomènes spatiaux.

Cela a entraîné des conflits et des débats internes à la géographie. Les Allemands ont copié la géographie universelle et on assiste souvent dans l'enseignement, en Espagne ou en Angleterre, à un cloisonnement disciplinaire et régional. La mondialisation est un processus d'extension du capitalisme et du système de marché à l'échelle mondiale. Il faut bien cerner le concept car plus un concept est large plus il est sujet à confusion. La globalisation est le fonctionnement de l'espace terrestre dans ses interactions à travers l'espace et le milieu. L'ensemble est lié à l'universel.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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