Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Que dire de l'Afrique à l'École ?


Roland Pourtier, professeur à l'université Paris-I

 


L'Afrique nous concerne

Dans la livraison des Temps Modernes d'août-novembre 2002, "Afriques du Monde", l'avant-propos justifiait le thème retenu par le devoir "de réinscrire, modestement mais fermement, l'Afrique dans le champ public intellectuel". Le 7 décembre 2002, un ancien Premier ministre de Centrafrique déclarait au Monde, à destination du lectorat français en général et des politiques en particulier : "Persistez dans l'indifférence, et vous prendrez le chaos africain en pleine figure."

L'Afrique nous concerne tous, non seulement les intellectuels et les politiques, mais aussi l'ensemble des citoyens. Il est de la responsabilité de l'École de délivrer information et éléments de réflexion sur un continent qui, nolens volens, touche notre quotidien. À l'échelle de la planète, comment pourrait-on ne pas voir qu'il existe un fuseau eurafricain ? À l'intérieur de ce fuseau, comment pourrait-on ignorer l'intensité des échanges trans-méditerranéens, notamment dans le domaine des migrations ? Si l'Afrique s'achève au Cap de Bonne Espérance au sud, au nord elle pénètre l'Europe et principalement la France en ses banlieues, lieux d'espérances souvent insatisfaites.

L'histoire a depuis longtemps rejoint la géographie. Les héritages de quelques siècles de relations inégales dominées par la traite des esclaves puis par la colonisation sont toujours perceptibles. En terre africaine, les territoires comme les mémoires sont marqués par l'empreinte créatrice et les cicatrices toujours vives de ce passé non apaisé. Mais plus que de dette, le présent invite à parler de connivences : les champs culturels fécondés par une francophonie aux multiples entrées, les arènes sportives - pensons à la dernière coupe du monde de football - mettent en résonance la France et l'Afrique, dans des registres moins équivoques que ceux d'une sulfureuse "Françafrique".

Si l'Afrique d'aujourd'hui nous concerne, celle de demain nous concernera encore davantage. Les dynamiques de la mondialisation approfondissent le fossé entre les ensembles régionaux qui gagnent et ceux qui perdent, entre le Nord et un Sud dont l'Afrique semble cumuler tous les handicaps. L'accroissement des déséquilibres au sein du fuseau eurafricain ne saurait rester sans conséquences dans un terme plus ou moins proche : sauf à être aveugle, on doit considérer le développement de l'Afrique comme une condition de la stabilité future des espaces nord-méditerranéens. Cela aussi milite pour une connaissance du Grand Sud de l'Europe.

Apprendre l'Afrique n'est certes pas simple, car il faut rompre avec une série de clichés en évitant de sombrer dans "l'afro-pessimisme" ambiant. Au "sourire Banania" que Senghor appelait à déchirer, aux représentations oniriques d'une faune en liberté dans une nature sauvage, s'est substituée l'image désespérante d'un continent abandonné au règne des trois Parques : famines, maladies et guerres font la une de l'actualité africaine.

Rompre avec les stéréotypes sans évacuer la réalité d'un continent que tous les indicateurs placent au plus bas sur l'échelle du développement demande un réel effort pédagogique. Sans doute faut-il insister, au-delà de quelques traits généraux, sur sa diversité : l'Afrique se décline au pluriel. Il convient parallèlement de mettre en exergue les dynamiques en cours.

Les dynamiques en cours

L'Afrique est en effet le théâtre de profondes mutations, sous l'effet de facteurs endogènes et exogènes. Les changements, sur fond de croissance démographique débridée, sont brutaux et déstabilisants : le passage à la modernité ne fera pas l'économie des convulsions porteuses de renouveau. Les éléments de cadrage général étant mis en place, la question est de savoir par quels "bouts pédagogiques" prendre l'Afrique. Je proposerai quelques thèmes dont l'étude peut se caler sur les niveaux successifs du parcours scolaire, en fonction de leur degré de complexité.

L'entrée par le paysage, soutenue par l'illustration photographique, est bien adaptée aux petites classes. Elle inclut une part de rêve fort appréciable pour une pédagogie vivante. L'Afrique, entre la Méditerranée et le golfe de Guinée, se prête à une présentation zonale sur trame bioclimatique, montrant la succession de paysages qui sont autant de combinaisons entre nature et usage. Paysages méditerranéens du Maghreb, versant sud d'un milieu biogéographique profondément anthropisé sur lequel s'est gravée l'empreinte de la civilisation arabo-musulmane. Paysages minéraux du désert saharien dont l'effet-barrière a ralenti les processus de diffusion entre Afrique du Nord blanche et Afrique "subsaharienne" noire. Milieu dominé par les discontinuités spatiales (oasis) et temporelles (nomadisme pastoral) ; genres de vie bouleversés par le passage du dromadaire à la Toyota. Paysages des savanes soudaniennes associant l'herbe et l'arbre dans un environnement ouvert construit par d'habiles paysanneries confrontées aujourd'hui à la raréfaction de la terre. Au passage, on rappellera que le Sahel - "rivage" en arabe - n'est qu'un liseré et que ses difficultés liées aux sécheresses cycliques ne sont pas représentatives du continent. Paysages de forêt dense, la "forêt vierge" d'antan, milieu fermé nourrissant le mystère, domaine d'une agriculture sur brûlis bien adaptée à de faibles densités de population, et de cultures d'exportation qui placent l'Afrique dans une position honorable sur les marchés du cacao, du café, de l'huile de palme, de l'ananas. Paysages de montagnes, manifestation azonale d'un volcanisme aux effets bénéfiques : les volcans, combinant les bienfaits des climats d'altitude à la fertilité des sols, ont favorisé l'accumulation des hommes, parfois jusqu'à l'excès.

Les questions de population sont sans aucun doute les plus importantes : toutes les mutations du continent, tous les déchirements qui les accompagnent y renvoient. L'Afrique contemporaine se caractérise par une croissance démographique exceptionnelle et des mouvements de population considérables.

L'explosion démographique est sans précédent et les rythmes de croissance atteignent des chiffres nulle part égalés à l'échelle continentale ; l'Afrique noire semble avoir entrepris de rattraper son retard depuis le décrochage démographique des XVIème et XVIIème siècles, décrochage probablement consécutif aux désordres de la traite. Depuis les années 1940 et pendant un demi-siècle, la population de l'Afrique a connu une croissance sans précédent, de l'ordre de 3 % par an, soit un doublement en moins de 25 ans. Le nombre d'Africains est passé de 360 millions en 1970 à près de 850 millions aujourd'hui. Une des conséquences en est l'extraordinaire jeunesse de la population : avec plus de 45 % de moins de 15 ans (moins de 20 % en Europe), l'Afrique est le continent de la jeunesse. Bien des problèmes du continent s'expliquent par cette structure de la pyramide des âges, qui est à l'origine du maintien d'une fécondité élevée alors que les taux de mortalité ont beaucoup baissé.

On ne peut cependant en rester à cette vision d'une croissance exponentielle. La deuxième phase de la transition démographique (diminution de la fécondité) est en effet amorcée, très nettement au Maghreb après une longue résistance en Algérie, plus récemment en Afrique subsaharienne où les villes commencent à jouer leur rôle de ralentisseur démographique. L'étude de l'Afrique doit prendre en compte ces dynamiques démographiques essentielles à la compréhension du présent comme du futur. Mais les projections doivent être menées avec prudence, car l'inconnue du sida fait planer bien des incertitudes : en Afrique noire (l'ensemble mondial actuellement le plus touché), les évolutions démographiques risquent d'être profondément affectées par le sida, des situations locales de stagnation, voire de régression n'étant pas exclues.

La pluralité de l'Afrique se manifeste enfin dans les inégalités de peuplement : Afrique vide, Afrique pleine, voire Afrique du trop-plein, définissent des situations contrastées propices à une réflexion sur l'aptitude technique et sociale des sociétés à tirer parti des ressources de leur territoire.

Le continent, particulièrement au sud du Sahara, connaît par ailleurs d'importants mouvements migratoires : fronts pionniers, migrations internationales intra et extra-africaines, exode rural, sans compter les migrations forcées liées aux guerres qui font de l'Afrique le premier continent pour le nombre de réfugiés. La population est loin d'être stabilisée.

L'Afrique pré-coloniale a été le théâtre d'incessants mouvements migratoires préfigurant l'actuelle géographie du peuplement, par exemple les migrations bantoues. Les migrations contemporaines, dictées par la recherche de terre et de travail, s'apprécient désormais en fonction du cadre territorial des États, car celui-ci confère à de nombreux migrants un statut d'étranger : la crise ivoirienne est à cet égard exemplaire de conflits articulant accès à la terre, marché du travail et nationalité, la xénophobie constituant une réponse primaire à une situation globale de crise.

Les migrations extra-africaines méritent une attention particulière dans la mesure où le Maghreb, et plus récemment l'Afrique noire francophone, alimentent en France les principaux courants d'immigration, légale ou clandestine.

L'urbanisation

La moitié de la population d'Afrique du Nord, le tiers de celle d'Afrique subsaharienne vivent en ville : c'est peu en comparaison des taux européens. C'est pourtant énorme si l'on considère les dynamiques d'urbanisation, notamment en Afrique noire. On peut sans exagération parler de révolution urbaine : jamais dans l'histoire de l'humanité un mouvement comparable d'urbanisation ne s'est produit sur une si grande échelle avec une croissance aussi forte. Entre 1950 et 1995, pendant que la population de l'Afrique subsaharienne était multipliée par trois, celle des villes l'était par neuf. Longtemps réputée rurale, cette Afrique dont, jusque dans les années 1960, on a surtout étudié les paysanneries, s'urbanise à grands pas. Le nombre de villes millionnaires est passé de une en 1960 à vingt-cinq en 2000 pour soixante prévues en 2020. Dans les années 1960 et 1970, on enregistrait dans quelques grandes villes (Abidjan, Kinshasa) des taux de croissance annuelle dépassant les 10 %. Depuis l'entrée en crise de l'Afrique au cours des années 1980, la croissance s'est ralentie et a tendance à se déporter vers les villes petites et moyennes. Le processus d'urbanisation n'en continue pas moins : un nombre croissant d'États ont déjà dépassé les 50 % de population urbaine.

Les villes sont donc un objet d'étude incontournable, d'autant qu'elles présentent de fortes spécificités qui informent sur le fonctionnement - et les dysfonctionnements - des sociétés africaines contemporaines. Si l'urbanisation des pays d'Afrique du Nord, et dans une certaine mesure celle de la République sud-africaine, sont proches du modèle de croissance européen fondé sur l'association urbanisation/industrialisation, il n'en va pas de même en Afrique tropicale. Les deux processus y apparaissent en effet largement découplés : l'urbanisation sans industrialisation est la règle générale. Les villes, pour la majorité d'entre elles créations coloniales, restent marquées de l'empreinte génétique qui fit d'elles les instruments privilégiés de l'encadrement politico-administratif et les relais d'un système de drainage de matières premières vers les ports maritimes. "Filles de l'État", elles restent tributaires des capacités de redistribution de celui-ci et donc, en dernière analyse, de la santé des économies rentières qui caractérisent la plupart des économies africaines, que la rente soit agricole, minière ou pétrolière.

Comme dans tous les pays du Sud, les villes africaines présentent de violents contrastes sociaux, la ségrégation sociale se doublant en Afrique australe d'une ségrégation raciale. Les carences en infrastructures de transport et en équipements sanitaires, s'ajoutant à la faible capacité d'emploi du secteur moderne de l'économie, rendent la condition citadine difficile et précaire pour le plus grand nombre. La prolifération du secteur informel, l'importance de l'agriculture intra et péri-urbaine répondent au défi quotidien de survie : la ville africaine constitue de ce point de vue un laboratoire de débrouillardise et d'inventivité. Mais celles-ci ont leurs limites, en particulier dans les grandes villes dont le destin répercute directement la crise des États ; elles peuvent, dans les cas extrêmes, basculer dans la guerre comme Mogadiscio, Freetown ou Brazzaville. Je pense qu'il est possible, dans les grandes classes, d'introduire la dimension géopolitique au-delà de la classique approche morphologique et fonctionnelle.

Un développement inégal

L'approche macro-économique ne laisse pas place au doute : prise dans sa globalité, l'Afrique est le continent du sous-développement. Si l'Afrique du Nord n'a pas décroché, l'Afrique au sud du Sahara paraît de plus en plus marginalisée quand on l'évalue à l'aune de l'économie planétaire ; avec 10 % de la population mondiale, elle ne participe qu'à hauteur de 1 % aux échanges internationaux. Seule l'Afrique du Sud peut actuellement prétendre au rôle de pôle de développement. Bien que les disparités entre États soient importantes, un certain nombre de traits communs contribuent à expliquer le retard global du continent.

Premièrement, à l'exception de l'Afrique du Nord, les agricultures africaines n'ont intégré l'économie de marché que tardivement, au rythme de la croissance de la demande urbaine. Le passage de l'autosubsistance au marché est freiné par le déficit en infrastructures de transports et par l'insécurité. D'une manière générale, les capacités productives des paysanneries africaines leur ont permis de faire face à la croissance démographique, invalidant les thèses malthusiennes. L'agriculture reste extensive dans l'ensemble ; elle est loin d'avoir épuisé les potentialités naturelles, même si, ici où là, la faim de terre commence à se faire sentir. Dans cette rubrique, il convient de relativiser les discours sur la déforestation, la désertification, la dégradation des sols, discours européo-centrés plus idéologiques que scientifiques. On rappellera qu'en dehors de la vallée du Nil et du Maghreb, les abondantes réserves en eau sont encore peu exploitées : l'Afrique dispose de potentialités considérables.

L'introduction de cultures d'exportation, loin de concurrencer les cultures vivrières comme on l'affirmait autrefois, s'est révélée un facteur de progrès. Pourtant l'Afrique est aujourd'hui le théâtre de famines récurrentes, comme l'était l'Asie il y a un demi-siècle. Il est important d'expliquer que ces famines sont rarement la conséquence de fatalités naturelles : les sécheresses, les attaques d'acridiens ne menacent que des espaces assez restreints. Les famines sont davantage la conséquence des entraves à la circulation des vivres - mauvais état des routes, stratégies spéculatives de stockage, insécurité et guerre - que d'un déficit structurel de production. Le marché mondial des céréales exerce aussi des effets nocifs : la concurrence des productions agricoles d'Amérique du Nord et d'Europe de l'Ouest, déversées à bas prix grâce aux subventions dont elles bénéficient, porte atteinte aux efforts locaux de développement agricole.

Deuxièmement, si l'on excepte l'Egypte, les pays du Maghreb, l'Afrique du Sud et le cas spécifique de l'économie insulaire de Maurice, l'Afrique contemporaine reste vouée, comme à l'époque coloniale, à l'exportation de matières premières brutes. La forte dépendance de ces économies extraverties est une cause durable de fragilité, l'Afrique n'ayant aucune prise sur la fixation des prix des matières premières. L'effondrement des rentes est à l'origine de la déstabilisation de nombreux pays : la Côte d'Ivoire quand le miracle du cacao a viré au mirage, le Congo Brazzaville qui ne s'est pas remis du contre-choc pétrolier de 1986. Or 90 % des exportations de l'Afrique subsaharienne se composent de produits primaires, répartis pour moitié entre l'agriculture et l'activité extractive. En valeur le pétrole vient largement en tête. Il confère aux pays producteurs une importance stratégique non négligeable, puisque l'Afrique compte pour 10 % de la production et des réserves mondiales (5% en Afrique du Nord, 5% dans le golfe de Guinée) : l'équation pétrolière pèse lourd dans les relations avec les pays consommateurs du Nord.

Enfin, troisièmement, en termes de santé, d'éducation ou de statut de la femme mesuré par l'indicateur sexo-spécifique, le palmarès africain n'est guère brillant. Les grandes endémies tropicales, en premier lieu le paludisme, constituent, aujourd'hui rejointes par le sida, des causes de mortalité qu'un meilleur encadrement sanitaire ferait disparaître. Mais encore une fois, tous les pays, toutes les sociétés ne se ressemblent pas et les indicateurs agrégés masquent des différences sensibles. L'approche quantitative ne rend pas compte par ailleurs de la qualité et de l'intensité des relations sociales dans le cadre de familles étendues, d'associations d'entraide, d'églises dont la crise a favorisé la prolifération.

Ethnodiversité, diversité des cultures

La question ethnique est souvent présentée, du moins dans les media, sous les manifestations dévalorisantes du "tribalisme", les rivalités ethniques étant érigées en deus ex machina de tous les maux du continent. Il est important de replacer cette question dans une perspective mondiale ; l'histoire récente de l'ex-Yougoslavie et bien des conflits en cours dans le monde rappellent que l'Afrique n'a pas l'exclusivité des revendications identitaires et territoriales. Il est vrai que la gestion politique de territoires créés par la colonisation sans tenir compte des configurations ethniques et des modes anciens d'exercice du pouvoir est un exercice délicat.

De ce point de vue, l'aménagement du territoire, le brassage urbain, les manifestations symboliques, l'exaltation sportive constituent autant de voies d'élaboration des entités nationales. L'ethnie n'est qu'un référent identitaire parmi d'autres et ne devient une menace pour la paix que lorsqu'il est manipulé par les politiques, tout comme peut l'être la religion ou toute autre forme d'idéologie. C'est ainsi que les frontières entre islam et christianisme, dans la plupart des cas exemptes de tensions, peuvent devenir des lieux d'affrontement.

La marqueterie ethnique infiniment complexe de l'Afrique ne saurait néanmoins se réduire à cette dimension politique. L'ethnodiversité constitue une richesse, autant sinon plus que la biodiversité. Cette richesse des cultures vivantes ne se confond pas avec la culture muséifiée à laquelle nos institutions de mémoire donnent accès. Sans sombrer dans les excès d'un culturalisme anhistorique ou d'un fétichisme de l'altérité, il est du devoir de l'enseignant de rendre les élèves sensibles à l'extraordinaire diversité des formes de vie sociale et culturelle, en contrepoint d'une mondialisation économiquement inéluctable mais culturellement appauvrissante. Au-delà des approches géographiques plus classiques, l'Afrique constitue un terrain propice pour aborder ces graves questions.



Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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