Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Que dire du monde antique à l'École ?


Pauline Schmitt-Pantel, professeur à l'université Paris-IV

 


Il n'est pas question que je donne ici un avis sur les programmes d'histoire à l'école tels qu'ils existent ou tels qu'ils pourraient exister - je n'ai d'ailleurs aucune compétence pour le faire -, mais je vais présenter très brièvement quels sont à mon sens les points forts de la recherche et de l'enseignement actuels à l'université qui pourraient avoir un écho dans l'enseignement à l'École. Les questions posées au passé se déplacent selon les générations intellectuelles : l'histoire du monde antique n'échappe pas à cet heureux constat et les étudiants qui sortent d'un cursus d'histoire et géographie en 2003 n'ont pas exactement la même culture historique qu'il y a trente ans.

Il ne s'agit pas ici de dresser un bilan de l'état de l'histoire ancienne aujourd'hui ni d'énoncer des propositions de programmes, mais de rappeler les domaines dans lesquels il me semble que l'histoire ancienne, telle qu'elle se crée, s'écrit et s'enseigne aujourd'hui, peut intéresser l'École. Si je parle souvent avec des collègues et des étudiants de ce type de question, je n'appuie pas mes dires sur une enquête (on pourrait d'ailleurs la mener par le biais de la Société des professeurs d'histoire ancienne de l'université) : entre par conséquent dans ce propos une part de subjectivité, liée à ma propre formation. Un philosophe, un littéraire ou un autre historien de l'antiquité ferait sans doute d'autres réponses à la question "Que dire du monde antique à l'école ? " Trois thèmes parmi bien d'autres retiennent mon attention : la citoyenneté, la construction des différences et l'histoire des religions.

La citoyenneté

Le thème de la citoyenneté est depuis longtemps un élément important de ce que l'on dit du monde antique à l'école ; il est inscrit dans le programme d'histoire de seconde 1 et dans les manuels parus depuis lors. Dans une présentation intitulée "Citoyen dans l'Antiquité", Claude Nicolet, Jean-Marie Bertrand et Daniel Nony ont rappelé le lien étroit entre la connaissance des rouages de la citoyenneté antique (grecque et romaine dans ce cas) et la compréhension de la citoyenneté moderne 2 . Les bases antiques de la citoyenneté moderne sont avant tout, ont-ils rappelé, la participation et l'intégration. La participation directe de tous les citoyens à la prise de décision politique est le principe sur lequel sont fondées les assemblées des cités grecques, quel que soit le nombre des citoyens puis, dans une certaine mesure, celles du régime municipal romain. Avec le suffrage universel, les Français persistent à vouloir mettre un peu de démocratie directe dans les constitutions libérales et représentatives entre 1792 et 1800 puis à partir de 1848, mais il est aisé de voir à quel point le passage par le suffrage - et donc la représentation - s'éloigne des formes de participation antique. Aujourd'hui en France, les dernières élections du printemps 2002 ont remis au goût du jour une réflexion sur les modalités d'une participation différente et plus intense des citoyens à la vie politique, un débat qui n'est pas près de s'éteindre et dans lequel le système du monde gréco-romain peut trouver une place.

L'intégration doit être entendue comme la réunion des citoyens dans un statut public et privé unitaire. Ici, monde grec et monde romain diffèrent. Si les cités grecques (au premier rang desquelles Athènes, la cité démocratique) ont pour l'octroi de la citoyenneté privilégié la naissance (est citoyen le fils d'un citoyen, voire même le fils d'un père citoyen et d'une mère fille de citoyen) et donc limité l'intégration, l'obtention de la citoyenneté pour les Romains est un acte juridique capable de transformer en citoyens romains d'anciens esclaves devenus affranchis comme des étrangers : les Romains eurent des sénateurs ou des empereurs illyriens, sémites ou arabes qui étaient citoyens romains (et l'édit de Caracalla en 212 fit de tous les hommes libres de l'empire des citoyens romains). Ce double modèle peut trouver un écho dans le débat actuel entre le droit du sang et le droit du sol pour l'obtention de la citoyenneté, et il est dommage que le thème de la citoyenneté romaine ait été effacé des programmes, du moins de ceux de seconde, au profit de la seule citoyenneté athénienne qui est loin d'être le modèle unique du monde antique.

En dehors de ces deux grands principes, la participation et l'intégration, une description des citoyennetés antiques permet aussi une approche concrète des rouages institutionnels de la vie politique, du fonctionnement de la justice, des droits et des devoirs des citoyens, de ce que Claude Nicolet a appelé "le métier de citoyen" 3 . Depuis la synthèse sur la vie privée des Romains de Paul Veyne 4 , L'homme grec, sous la direction de Jean-PierreVernant 5 ou L'homme romain, sous la direction de Andrea Giardina 6 , ont diversifié les angles d'approche en proposant des synthèses sur le rustre comme sur le spectateur et l'auditeur ; dans ce dernier domaine les travaux sur le théâtre antique écrivent un nouveau chapitre sur la formation du citoyen 7 . Il est désormais possible de donner du citoyen et plus largement de l'homme antique un portrait nuancé qui n'est plus celui des anciennes "Vies quotidiennes".

Enfin la recherche récente a souligné aussi d'une part la place importante des groupements, des associations, intermédiaires entre le monde de la famille et celui de l'État, qui en créant des formes de sociabilité renforcent le lien social et la cohésion, et d'autre part la complexité des relations entre la masse et les élites 8 qui, par le biais des bienfaits, transforment les hiérarchies sociales en autorité politique. Voici quelques pistes qui permettent de compléter le tableau d'une citoyenneté antique bonne à penser la citoyenneté moderne, dans la ressemblance comme dans l'écart.

La construction des différences

Le monde antique est un lieu où l'on a construit et vécu toutes les formes de différences. Ces différences sont de tout ordre : différences de statut et différences sociales (à l'intérieur d'une même communauté), culturelles (entre les Grecs, les Romains et les Barbares par exemple), de classes d'âge et de genre. L'important est de repérer à quel point ces différences, bien loin d'être naturelles, ont été culturellement construites, chaque société inventant un mode d'exclusion spécifique. L'inventaire des différences a occupé et occupe encore un bon nombre de chercheurs travaillant sur le monde antique.

Libres et esclaves, citoyens et étrangers sont des acquis qui sont déjà passés dans l'enseignement, dans le droit fil de la réflexion sur la citoyenneté. Il serait sans doute difficile mais peut-être nécessaire d'expliquer aussi que les différences de statut se creusent au fur et à mesure que se précisent les droits et les privilèges des citoyens. La remarque de M.I. Finley selon laquelle le développement de cette forme de l'esclavage que l'on nomme l'esclavage-marchandise va de pair avec la garantie des droits du citoyen à Athènes est encore un peu iconoclaste 9 .

Les différences sociales sur lesquelles insistent toutes les synthèses d'histoire économique et sociale du monde antique, celle de Claude Mossé pour le monde grec 10 , de Mac Müllen pour le monde romain 11 par exemple, sont, en revanche beaucoup moins présentes dans ce que l'on retient du monde antique à l'École, on ne sait trop pourquoi, alors que ce sont elles qui expliquent l'évolution des cités vers un régime de notables bienfaiteurs.

Les différences culturelles sont, elles, quasiment oubliées dans l'enseignement à l'École. Le monde antique a pourtant largement contribué à inventer une figure du "barbare" - celui qui ne parle pas grec au départ - comme d'un être dont l'altérité touche à tous les domaines : allure générale, vêtement, coiffure, modes d'alimentation, sexualité, manières de vivre et de mourir, de combattre et de se gouverner. Et les historiens modernes, en décortiquant les récits antiques sur les Scythes ou les Indiens, ont montré à quel point ces récits étaient construits sur l'opposition plus ou moins marquée aux manières d'être grec, puis d'être romain. Si par exemple, en lisant Hérodote, on ne peut pas savoir grand chose sur les populations scythes vivant au Vème siècle avant J.-C., on découvre en revanche les us et coutumes des Grecs qui sont un miroir inversé de ceux des Scythes 12 . L'étude de la perception des Autres par les Grecs puis par les Romains 13 est un domaine très vivant dans les recherches contemporaines sur l'antiquité, mais est-il impossible de transmettre certaines de ces démonstrations à l'École ? Je ne le pense pas. Le traitement du barbare vaincu et esclave, par les textes et les images, depuis le monde archaïque jusqu'aux dernières conquêtes romaines, permet en effet d'aborder la question essentielle de la construction de l'identité. Hérodote disait cela à sa manière quand il rapportait un épisode censé se passer à la cour du roi perse Darius : "Darius fit venir un jour les Grecs qui se trouvaient dans son palais et leur demanda à quel prix ils consentiraient à manger, à sa mort, le corps de leur père : ils répondirent tous qu'ils ne le feraient jamais, à aucun prix. Darius fit ensuite venir les Indiens qu'on appelle Callaties, qui, eux, mangent leurs parents ; devant les Grecs (qui suivaient l'entretien grâce à un interprète), il leur demanda à quel prix ils se résoudraient à brûler sur un bûcher le corps de leur père : les Indiens poussèrent les hauts cris et le prièrent instamment de ne pas tenir de propos sacrilèges. Voilà bien la force de la coutume, et Pindare a raison, à mon avis, de la nommer dans ses vers "la reine du monde". 14 "

À l'étude des différences de statut, des différences sociales et culturelles, l'histoire du monde antique peut ajouter celle des différences d'âge et de sexe. Dans ces deux domaines, je suis consciente que ce que l'on peut faire dans un enseignement à l'université avec de jeunes adultes, est difficile voire impossible dans l'enseignement s'adressant à de plus jeunes. J'indique toutefois ces deux directions parce qu'elles sont en plein développement. Les travaux sur les classes d'âge, sur l'opposition entre jeunes et adultes, sur la formation des citoyens et des épouses de citoyens, bref sur les jeunes, ont depuis la magistrale synthèse de H.I.Marrou 15 changé de cap. En effet, plus que de mettre en perspective l'éducation antique avec une éducation moderne qui reposait encore en partie sur l'étude des humanités, les historiens actuels s'attachent à comprendre des pratiques et des rituels réservés aux jeunes qui ont longtemps paru absurdes voire inconvenants, en faisant parfois le détour par des comportements semblables décrits par les anthropologues. Rites d'inversion, mascarades, vie à l'écart des cités, récits d'enlèvements, combats rituels trouvent ainsi leur place dans une explication globale de sociétés qui ont à cœur de "faire passer" la classe d'âge des jeunes au monde adulte, car de la réussite de cette intégration dépend la survie du corps civique. Depuis le livre pionnier d'Henri Jeanmaire 16 , de nombreux travaux permettent des synthèses sur la jeunesse antique 17 . La comparaison avec le traitement et le regard porté sur les jeunes à d'autres moments de l'histoire est désormais aisée.

Depuis la fabrication de la première femme, Pandora, par les dieux pour répondre par un "beau mal" à la ruse de Prométhée, histoire racontée par Hésiode, l'altérité radicale du monde féminin est inscrite dans l'histoire de la pensée grecque 18 . L'histoire des femmes d'abord, l'histoire de la différence des sexes - appelée aussi histoire du genre - ensuite, ont atteint les lointaines contrées du monde antique et les acquis de ces vingt dernières années sont importants 19 . Les traduire à l'école pourrait peut-être se faire dans le cadre d'une place globale donnée à l'étude historique de cette forme ordinaire de rapports sociaux que sont les relations entre les sexes. Mais la différence des sexes conduit aussi à parler de sexualité et la part du monde antique en ce domaine pourrait être de présenter des sociétés où deux formes de sexualité, l'homosexualité et l'hétérosexualité, sont présentes, avec de fortes règles sociales et juridiques qui régissent les comportements (rien de "permissif " dans ces sociétés) mais aussi une forme de bisexualité ordinaire (en tout cas pour le monde grec) assez différente de ce que d'autres périodes historiques ont connu 20 . Là encore, ce thème qui dépasse l'enseignement concernant le monde antique pourrait être englobé dans une approche de l'histoire de la sexualité.

L'histoire des religions

Le troisième thème abordé est davantage dans l'air du temps. Il entre dans les débats récents sur la place à donner aux faits religieux à l'École et sur l'enseignement de l'histoire des religions. Comme le faisait remarquer Jean-Pierre Vernant dans une interview à propos du rapport Debray sur l'enseignement des religions à l'École 21 , il n'est pas obligatoire de centrer cet apprentissage uniquement sur les trois grandes religions monothéistes : il faudrait parler aussi des polythéismes, qui sont des religions très différentes et permettent justement de porter un regard comparatif sur les monothéismes. Religions sans dogme ni Livre, des religions qui n'impliquent aucune croyance, aucun credo, aucune obligation d'adhérer à un système de conception du monde et de l'homme, les systèmes polythéistes grecs et romains ont depuis les travaux pionniers de Georges Dumézil donné lieu à de nombreuses études sur la mythologie, sur les panthéons et sur les rituels. Ces domaines sont bien connus de tous et je ne vais pas détailler les apports des recherches récentes qui rendent tout à fait possible l'enseignement d'une histoire des religions antiques qui soit critique et totalement laïque 22 . Certes la présentation de quelques éléments de la mythologie est déjà faite à l'école. Mais il s'agirait, au-delà du récit de contes et légendes, de saisir les dimensions sinon de tolérance, du moins de souplesse et d'ouverture voire d'assimilation des systèmes polythéistes antiques, de rappeler leur totale insertion dans la vie politique, de comprendre la logique d'une pensée mythique qui témoigne d'une des formes de rationalité que le monde antique a mis en place, de se dégager d'une vision ethnocentrique, voire "christianocentrique", et de jugements de valeurs convenus pour restituer à ces systèmes d'explication du monde toute leur originalité. Le polythéisme antique, grâce peut-être à l'étrangeté des pratiques qu'il requiert, offre une bonne distance pour regarder le phénomène religieux en historien, c'est à dire comme un système symbolique particulier qui est un élément essentiel de chaque culture.

Voilà, présentés de façon trop rapide et donc réductrice, trois ensembles de questions autour de la citoyenneté, de la différence et de la religion qui sont des questions vives et vivantes dans la recherche actuelle et dont on pourrait trouver des échos dans l'enseignement à l'école. Le choix de ces thèmes m'est bien sûr personnel. Il correspond néanmoins à une façon partagée par d'autres historiens de l'antiquité de regarder le monde antique et particulièrement le monde gréco-romain non plus seulement comme celui de nos grands ancêtres, mais comme un monde très différent du nôtre, très distant, cette différence et cette distance permettant le dépaysement. Le retour à l'antiquité, l'intérêt porté à ce monde, se font alors sur d'autres bases qui ne sont plus seulement celles de la filiation et avec d'autres questions, celles précisément de notre temps.


  1. Cf. BOEN hors-série n°6 du 29 août 2002.
  2. Claude NICOLET, Jean-Marie BERTRAND, Daniel NONY, " Citoyen dans l'Antiquité ", La Documentation photographique, n°8001, février 1998.
  3. Claude NICOLET, Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, Paris, 1976.
  4. Philippe ARIES et Georges DUBY, in Paul Veyne (ss dir.), Histoire de la vie privée, Volume I : " De l'empire romain à l'an mil ", Seuil, Paris, 1985.
  5. Jean-Pierre VERNANT (ss dir.), L'homme grec, Seuil, Paris, 1993.
  6. Andrea GIARDINA (ss dir.), L'homme romain, Seuil, Paris, 1991.
  7. Jean-Pierre VERNANT et Pierre VIDAL-NAQUET, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Maspero, Paris, 1972 ; Mythe et tragédie Deux, La Découverte, Paris, 1986.
  8. Josiah OBER, Mass and Elite in Democratic Athens, Princeton University Press, Princeton, 1989.
  9. M.I. FINLEY, Esclavage antique et idéologie moderne, Minuit, Paris, 1981.
  10. Claude MOSSE, Politique et société en Grèce ancienne, Aubier, Paris, 1995.
  11. Ramsay MAC MULLEN, Les rapports entre les classes sociales dans l'empire romain, Seuil, Paris, 1986.
  12. François HARTOG, Le miroir d'Hérodote, Gallimard, Paris, 1991.
  13. Arnaldo MOMIGLIANO, Sagesses barbares, Maspero, Paris, 1979.
  14. HERODOTE, Histoires, III, 38.
  15. Henri Irénée MARROU, Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, Seuil, Paris, 1948.
  16. Henri JEANMAIRE, Couroi et Courètes, Lille, 1939.
  17. A. BRELICH, Paides e Parthenoi, Rome, 1969 ; Pierre VIDAL-NAQUET, Le chasseur noir, Maspero, Paris, 1981 ; Alain SCHNAPP, " L'image des jeunes gens dans la cité grecque " et Augusto FRASCHETTI, " Jeunesses romaines ", in Giovanni LEVI et Jean-Claude SCHMITT (ss dir.), Histoire des jeunes en Occident, Seuil, Paris, 1996.
  18. Nicole LORAUX, Les enfants d'Athéna, Maspero, Paris, 1981 et Les expériences de Tirésias, Gallimard, Paris, 1989.
  19. Georges DUBY ET Michelle PERROT (ss dir.), Histoire des femmes, I. Antiquité, Plon, Paris, 1991 ; Tempus, Paris, 2002.
  20. Eva CANTARELLA, Selon la nature, l'usage et la loi, la bisexualité dans le monde antique, La Découverte, Paris, 1991 ; Florence DUPONT, Thierry ELOI, L'érotisme masculin dans la Rome antique, Belin, Paris, 2001.
  21. Cahiers rationalistes, n°559, juillet-aôut 2002.
  22. Jean-Pierre VERNANT, Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, Paris, 1990 ; John SCHEID, La religion des Romains, A.Colin, Paris, 1998.





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Mis à jour le 15 avril 2011
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