Colloque « Apprendre l'histoire et la géographie à l'École »

Introduction


Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire

 

Ce colloque est consacré à l'apprentissage de l'histoire et de la géographie à l'École. Il est amicalement accueilli par Monsieur Descoings à l'Institut d'études politiques de Paris, un lieu dont la tradition historienne et géographe est forte. La journée sera présidée par Monsieur René Rémond, qui mène par ailleurs actuellement une mission dont le but est de repenser l'unité du dispositif de l'éducation civique pour les collégiens et les lycéens. Les organisateurs du colloque ont réuni des intervenants variés et de qualité, qui devraient enrichir les nombreux ateliers prévus durant ces trois journées.

L'Éducation nationale n'avait pas consacré ses réflexions à l'enseignement de l'histoire et de la géographie depuis près de vingt ans, alors que cette discipline a besoin d'être périodiquement refondée. En 1984, le précédent colloque, qui s'était tenu à Montpellier, avait permis de grandes avancées. Il avait en particulier abouti à la prise en compte du fait religieux dans l'enseignement de l'histoire. Le colloque d'Amiens, en 1991, avait également été l'occasion de nourrir des réflexions importantes sur l'enseignement de la géographie. Le présent colloque doit, quant à lui, non seulement dresser un état des lieux de la discipline aujourd'hui, mais également élaborer une vision nouvelle et émettre des propositions pour l'avenir.

Chacune à leur manière, l'histoire et la géographie incarnent les principes de l'École de la République. Les tableaux de la géographie de la France de Vidal de la Blache et l'histoire de France de Lavisse ont constitué les fondements de l'enseignement patriote et laïc de la IIIème République. Malgré l'évolution des méthodes et des contenus, la place de l'histoire et de la géographie reste aujourd'hui la même. La France est d'ailleurs l'unique pays à assurer un enseignement suivi de ces deux disciplines tout au long de la scolarité, du cours préparatoire à l'enseignement supérieur, et ce, quelle que soit la voie empruntée par l'élève. Elle est également le seul pays à considérer l'histoire et la géographie comme des disciplines pleinement culturelles et civiques, marquées par une volonté d'ouverture et d'universalité. La France est enfin le seul pays à unifier l'enseignement de l'histoire et de la géographie sous le magistère d'un même professeur.

Ce colloque s'inscrit dans la continuité d'une réflexion de fond sur le sens du savoir, à travers laquelle nous souhaitons, Luc Ferry et moi-même, réaffirmer l'autorité du savoir et de l'enseignement des disciplines, pour mieux refonder l'école. Les colloques sur l'islam 1 et sur l'enseignement du fait religieux 2 ont ainsi constitué les étapes d'un travail de longue haleine, dont l'objectif est de permettre aux enseignants de se réapproprier le sens de leur enseignement, dans l'espoir que les élèves puissent ensuite, à leur tour, trouver un sens à ce qu'ils apprennent.

Ces dernières années, les réflexions avaient conduit à envisager les enseignements du point de vue de leur transdisciplinarité. Les dispositifs pluridisciplinaires mis en place ont montré une relative efficacité pédagogique (les travaux personnels encadrés, les itinéraires de découverte, l'éducation civique, juridique et sociale, notamment). À trop se concentrer cependant sur les points de rencontre entre les disciplines, le cœur de celles-ci a été négligé et leurs contours sont devenus flous. Il est important aujourd'hui d'en redécouvrir les fondamentaux, sur la base d'enseignements innovants. Il ne s'agit pas, en effet, de revenir à des pratiques qui furent celles des générations précédentes, car elles ne sont plus adaptées à notre société, mais de retrouver les fondements de chaque discipline, qui constituent les éléments indispensables pour acquérir et penser notre culture. Pour l'enseignement de l'histoire, la connaissance de la chronologie permet ainsi de restituer à cette discipline la profondeur qui lui est propre.

Ce recentrage de l'Éducation nationale sur ses missions essentielles, déjà amorcé par nos prédécesseurs, n'est pas pour autant rétif aux évolutions profondes. Entre l'enseignement de l'histoire de 1984 et celui de 2002, jamais une discipline n'aura connu en un temps aussi court des changements aussi radicaux. Sont désormais abordés, sans tabou, des sujets aussi sensibles que Vichy, la Résistance, la guerre d'Algérie 3 et ses suites, les relations entre l'Europe et l'islam, tandis que la géographie a rejoint le domaine des sciences sociales et permet de comprendre quelques-uns des enjeux politiques les plus cruciaux du monde actuel.

L'histoire-géographie, bâtie sur un passé révolu, s'approprie désormais le temps présent, y compris dans ce que celui-ci offre d'indéterminé et d'incertain.

Ce ne sont par conséquent pas seulement les contours de cette discipline qui ont changé, mais également les concepts. L'histoire et la géographie offrent ainsi, chacune, la possibilité de comprendre l'Europe, dans ses dimensions temporelles et spatiales, de même que les changements de constitution politique ou d'organisation territoriale d'un pays. Les perspectives prochaines de l'élargissement de l'Union européenne à l'Est ou le débat sur l'adhésion de la Turquie bouleversent également les conceptions spatio-temporelles de l'Europe, telles qu'elles prévalaient depuis 50 ans. L'histoire et la géographie se situent ainsi en première ligne de la nécessaire création d'une nouvelle identité culturelle pour la jeunesse européenne.

Trois pistes de réflexion pourraient nourrir les débats de ce colloque.

Il s'agit, en premier lieu, de clarifier les finalités des contenus de cette discipline, afin d'éviter le risque de dispersion que contiennent en soi les deux champs immenses que sont l'histoire et la géographie.

En second lieu, il est important de réfléchir à la légitimité de l'utilité sociale de l'histoire et de la géographie et à leur capacité à répondre aux besoins nouveaux manifestés par les élèves (l'enseignement du fait religieux, l'éducation à l'environnement et au développement durable, etc.).

Il convient, en troisième lieu, de refonder l'association des deux disciplines, en réfléchissant à la place de chacune et à leur responsabilité et démarche respectives.

Je serai particulièrement attentif aux résultats de vos travaux, en particulier au moment où des changements importants vont intervenir dans les programmes du collège. L'ambition de ce colloque doit toutefois se placer à un niveau prospectif. Il doit être le point de départ d'un projet pour l'avenir. Tout restera ensuite à mettre en œuvre, en particulier dans le domaine de la formation des enseignants.

Ce colloque étant l'occasion d'une rencontre avec l'université, il serait utile qu'il impulse par ailleurs un nouveau style dans la formation continue, qui ne fasse pas de la didactique une approche coupée de la science en train de s'élaborer, mais serve de base à des réflexions sur une mixité entre la science en mouvement et l'enseignement.

L'enjeu de ce colloque n'est pas seulement théorique. Dans un monde où l'histoire s'accélère, où les frontières sont mouvantes, l'avenir appartient plus que jamais à ceux qui ont la mémoire du temps et la connaissance de l'espace. Il revient par conséquent aux historiens et aux géographes de donner les clés d'une meilleure compréhension de celui-ci aux élèves.

Richard Descoings, directeur de l'institut d'études politiques de Paris


Le fait que les organisateurs de ce colloque aient choisi Sciences-Po pour ouvrir leurs réflexions constitue un signe encourageant. L'Institut d'études politiques de Paris est en effet directement concerné par ces travaux, dans la mesure où l'histoire et la géographie représentent des disciplines essentielles à la formation intellectuelle fondamentale dispensée à l'ensemble des étudiants, et ce, depuis la fondation de l'École libre des sciences politiques. L'approche géographique a d'ailleurs été développée depuis dix ans par la création d'un module consacré à l'espace mondial.

L'Institut se trouve en outre tributaire de l'action des enseignants du second degré, puisque les candidats qui se présentent au concours de Sciences-Po ont été formés par ces derniers. Les réflexions sur l'évolution de l'enseignement dans le secondaire ont donc un impact direct sur la réalité intellectuelle des étudiants.

L'histoire est, enfin, l'un des cœurs vivants de la recherche à la Fondation Nationale des Sciences Politiques. L'un des ateliers a d'ailleurs pour thème l'enseignement du temps présent, qui constitue également l'une des caractéristiques de l'enseignement de l'histoire et de la géographie à Sciences-Po. Même si cet enseignement n'est pas sans poser certaines difficultés, il est essentiel, dans la mesure où il permet aux élèves de comprendre le monde dans lequel nous vivons, afin d'y agir avec discernement et conviction.

La culture classique n'en est pas moins également enseignée, puisque nous avons créé il y a deux ans, avec un succès pour le moins inattendu, un enseignement de langue et civilisation latines et un autre de langue et civilisation grecques. Il s'agit d'un capital culturel important pour conforter la construction de l'Europe, étant donné les lacunes d'un nombre non négligeable d'élèves dans ces domaines.

Les questions qui sont au cœur de ce colloque sont également au centre de la réflexion pédagogique de cette école, qui porte sur la formation de citoyens et d'acteurs de la communauté sociale, autant que de professionnels. L'histoire et la géographie constituent de ce point de vue des bases essentielles de l'action des citoyens, car elles permettent de fonder plus justement la décision.

Je souhaite que vos travaux soient féconds, d'autant que leurs résultats serviront de fondement aux enseignements d'histoire et de géographie professés dans cet Institut, ainsi qu'aux sujets d'examen qui seront proposés à l'entrée.



René Rémond, de l'académie française, président de la Fondation nationale des sciences politiques


Ce colloque s'inscrit dans le sillage de celui qui s'est tenu à Montpellier, il y a 18 ans, à l'initiative d'Alain Savary et de René Girault, dans un contexte perturbé où Michel Debré et Alain Decaux exprimaient de vives inquiétudes. Une nouvelle étape s'ouvre aujourd'hui, qui doit permettre de répondre aux questions nouvelles qui ont émergé depuis.

Comme l'indique le titre donné à cette journée d'ouverture, la culture historique et géographique s'adresse à tous. Elle fait en effet partie du tronc commun de la formation dispensée aux élèves de la maternelle à la terminale, car elle est considérée comme consubstantielle de la formation du citoyen. Si cette conception universaliste n'est pas sans poser quelques problèmes face à un public d'élèves diversifié, elle confère aux enseignants une responsabilité et un magistère d'influence majeurs, tant dans la conception des programmes que dans leur mise en œuvre. L'un des objets de ces trois journées est d'ailleurs de définir les finalités et les contenus de ces programmes.

<p> Face à la surabondance des connaissances, le choix à opérer est tout à fait décisif, car il doit déterminer le minimum commun que les élèves sont censés acquérir. Plusieurs critères sont susceptibles d'orienter ce choix.

Le premier définit le savoir nécessaire aux élèves pour pouvoir être contemporains de leur temps et disposer des moyens d'accéder à l'intelligibilité d'un monde dont ils sont à la fois les spectateurs et les acteurs. Le second est que l'enseignement propose une vue d'ensemble de l'histoire de l'humanité, du commencement jusqu'à aujourd'hui. De toutes les disciplines, l'histoire est en effet celle qui permet le mieux de prendre conscience de la diversité des sociétés et des cultures. Elle doit donc aider les citoyens d'une démocratie à accepter la pluralité des jugements.

Ces critères doivent également répondre à la demande sociale qui est formulée à l'adresse des enseignants. Ceux-ci sont en effet tenus, par délégation de la société, de transmettre les valeurs dont elle se prévaut. La demande sociale ne saurait toutefois occulter les exigences propres à ces disciplines - notamment du point de vue de la recherche -, dont l'objectif n'est pas de faire de l'histoire un instrument de légitimation pour des idées ou un pouvoir, mais d'accéder à une certaine vérité sur l'homme, les sociétés et les événements.


Michel Hagnerelle, Doyen du groupe histoire et géographie de l'Inspection générale de l'Éducation nationale


Je me réjouis de la tenue de ce colloque dont le projet avait été lancé il y a un an par la direction de l'Enseignement scolaire (DESCO) et par mon prédécesseur au poste de doyen du groupe histoire et géographie de l'Inspection générale, Jean-Louis Nembrini, et qui est le résultat d'une collaboration exemplaire entre ces deux instances. Monsieur le Ministre a rappelé la place centrale et les responsabilités des disciplines dans le système éducatif français, ainsi que l'implantation sociale forte de l'histoire et de la géographie et le dynamisme dont elles ont fait preuve ces dernières années.

Si ce colloque se situe dans la continuité de celui de Montpellier, il réunit pour la première fois des représentants des deux disciplines dans une réflexion commune. Il s'inscrit résolument dans la prospective, avec l'ambition de dégager les lignes de force de l'enseignement de l'histoire et de la géographie dans la prochaine décennie. Il est important de prendre le temps de réfléchir aux finalités de notre action. La légitimité de disciplines comme l'histoire et la géographie ne va en effet pas de soi. Elle repose sur leur capacité à proposer des réponses aux questions que se pose la société.

Le comité scientifique, chargé de l'organisation du colloque, a déterminé cinq thèmes qui vont constituer les axes de ces travaux :

- Quelle culture historique et géographique pour tous ?
- De nouvelles frontières pour l'histoire et la géographie ?
- Quels territoires pour l'histoire et la géographie ?
- Quels pratiques de l'enseignement de l'histoire et de la géographie ?
- Demain, quel enseignement de l'histoire et de la géographie ?

Ce colloque ne se veut pas étroitement disciplinaire ; il doit apporter sa contribution aux réflexions qui animent l'ensemble du système éducatif et la société toute entière. Il s'agit de s'interroger sur la place que doivent prendre nos disciplines dans la formation citoyenne et sociale des individus, au sein d'une société en pleine mutation.



  1. D. BORNE, B. LEVALLOIS, J.-L. NEMBRINI, J.-P. RIOUX (ss dir.), Europe et islam, islams d'Europe, coll. " Les actes de la DESCO ", CRDP de l'académie de Versailles, 2003.

  2. Enseigner le fait religieux, coll. " Les actes de la DESCO ", CRDP de l'académie de Versailles, 2003.

  3. D. BORNE, J.-L. NEMBRINI, J.-P. RIOUX (ss dir.), Enseigner la guerre d'Algérie et le Maghreb contemporain, coll. " Les actes de la DESCO ", CRDP de l'académie de Versailles, 2002.

Actes du colloque - Apprendre l'histoire et la géographie à l'école

Mis à jour le 15 avril 2011
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