Séminaire « L'internat : Pour qui ? Pour quoi ? »

L'internat, pourquoi pas ? Rappel des chiffres

Contribution de Gabriel Langouët et Pierre Charbonnel, Observatoire de l'enfance en France

Alors qu'un peu plus de 13 % des élèves du second degré étaient internes en 1970/71, cette proportion est presque trois fois moindre en 1999/2000. Cette baisse, très sensible dans les établissements publics, l'est encore davantage dans les établissements privés puisque les pourcentages passent respectivement de 11 à 4, 1 et de 22 à 6, 4, ce qu'explique en partie le " zapping " entre les deux secteurs constaté ces dernières années (cf. Langouët, Léger). Actuellement par conséquent, un peu plus de 260 000 élèves sont internes ou internes externés : 186 500 pour le public et 75 500 pour le privé. Les raisons du déclin général ont été largement analysées et sont donc bien connues : développement des transports scolaires, vétusté et inadaptation des installations, émergence de ce qui a été appelé les nouvelles familles, etc.

Mais ces chiffres moyens recouvrent des disparités fortes en fonction de certaines variables : le type d'établissement fréquenté, la situation géographique, et les catégories socio-professionnelles des familles. Ainsi 12, 7 % des lycéens de lycées professionnels sont internes, contre 7 % de ceux qui fréquentent un lycée général et technologique, et seulement 1, 2 % des collégiens. Par ailleurs, seule la région Limousin compte aujourd'hui plus de 10 % d'internes (on en comptait 4 dix ans plus tôt), alors que 8 autres régions ne dépassent pas le taux de 4 %. Enfin, il semble que ce sont les enfants d'agriculteurs exploitants qui sont les plus nombreux à être internes, suivis de ceux de commerçants, d'artisans et de chefs d'entreprises, ceux de cadres étant quant à eux 4 fois moins souvent dans ce cas que les premiers. Ces variables intéressent évidemment les sociologes, et ils se sont d'ailleurs déjà exprimés sur le sujet (Glasman, Ballion).

Quant à ceux de l'Observatoire de l'enfance en France ils souhaitent à la fois, s'agissant de l'internat, émettre une double crainte, faire une analyse différentielle, conduire une réflexion sur l'exclusion, et en déduire une proposition.

Une double dérive à éviter

Nous avons bien noté la volonté du ministre de faire de l'internat, à la fois une structure démocratique, et un lieu de mixité sociale, ce qui est bien entendu éminemment souhaitable. Il nous paraît néanmoins utile de rappeler, à travers deux exemples, certains mécanismes sociologiques qui risquent, à terme, quels que soient les moyens institutionnels mis en oeuvre, de compromettre ces deux objectifs.

Le premier exemple concerne la scolarisation de masse dans le premier cycle secondaire. Il est bien connu, déjà, qu'à partir de 1976, date de la mise en place du collège unique, les catégories sociales les plus favorisées ont développé, sur l'ensemble du territoire, de multiples stratégies destinées à contourner la carte scolaire, et par exemple en choisissant la langue allemande, ou mieux, une langue relativement rare (Russe, Chinois…), favorisant ainsi la constitution de collèges d'excellence. Et Lucie Tanguy a montré comment s'étaient rapidement constitués, pour faire court, des collèges de " riches ", et des collèges de " pauvres " à effectifs très lourds. Ne risque-t-on pas, de la même façon, de voir un jour se constituer un internat à deux vitesses ?

Quant au second exemple, il met en évidence un mécanisme beaucoup plus pernicieux puisqu'il ne s'agit plus seulement du contournement d'une simple règle, mais du détournement de fait de l'institution, ou du moins d'un de ses segments. On se souvient que jusque dans les années soixante-dix, l'école maternelle était majoritairement fréquentée par des enfants de milieux populaires. Or, Eric Plaisance a montré comment, au cours de cette décennie, alors que les classes moyennes et supérieures découvrent cette école et y scolarisent massivement leurs enfants, elle passe du modèle " productif " de ses origines à un modèle " expressif " plus proche des aspirations des parents de ses nouveaux élèves. Alors, de la même façon, est-il impossible d'imaginer que l'internat et les catégories sociales les mieux informées des avantages qu'il offre ne finissent un jour par se rencontrer et à s'adapter mutuellement ?

Des réalités géographiques diverses

Mais nous sommes amenés également à nous intéresser à la signification des lieux d'implantation des internats et à leur densité. Ainsi, tout d'abord, si l'objectif annoncé de trois internats par département est atteint, cela recouvrera-t-il la même réalité en Creuse ou en Lozère qu'en Ile de France ou dans l'agglomération lyonnaise par exemple ? Dans des régions peu peuplées, à faible densité d'établissements scolaires, le principal bénéfice de ces structures sera d'abord d'ordre sanitaire (moindre fatigue grâce à la suppression des déplacements, meilleur équilibre psychique), secondairement d'ordre social et scolaire, mais c'est pratiquement en sens inverse qu'il faudrait analyser ces facteurs en zone urbaine et péri-urbaine.

Par voie de conséquence, il est bien évident qu'en milieu urbain, c'est-à-dire la où les problèmes sociaux et d'échec scolaire sont cruciaux, mais où les distances sont très réduites, le nombre de ces structures s'avèrera d'autant plus insuffisant que leur implantation apparaîtra peu justifiée. En d'autres termes, au moins pour la moitié des objectifs qui lui sont assignés, les internats risqueront de ne pas se trouver là où ils seraient le plus nécessaires.

Cela revient à poser le problème du rôle de l'internat dans la lutte contre l'exclusion, puis celui de sa forme même.

Lutte contre l'exclusion : l'internat, un moyen parmi d'autres ou avec d'autres

Le ministre Jack Lang présente l'internat comme un " atout déterminant pour la réussite scolaire et l'intégration sociale ". Nul n'en doute, mais un des problèmes qui préoccupe l'Observatoire de l'enfance, concerne précisément le mode de socialisation et éventuellement de re-scolarisation des " orphelins de la société ", pour reprendre une expression chère aux Pupilles de l'enseignement publique. On rappelle en effet que 60 000 jeunes de moins de 18 ans quittent, chaque année, le système éducatif sans qualification, avec un niveau scolaire très faible, puis tombent rapidement dans l'exclusion, mais aussi et surtout dans l'anonymat. Pour ces adolescents, dont on connaît les causes et les mécanismes de leur exclusion, l'internat est sans doute une réponse, mais une réponse parmi d'autres et à deux conditions.

La première, c'est qu'il s'intègre dans un arsenal préventif plus large. Dans un rapport remis en juin 2000, à sa demande, à la Délégation interministérielle à la ville (DIV), nous attirions l'attention sur une série de mesures à mettre en place très tôt, avec l'ensemble des partenaires sociaux de l'école (parents, secteur associatif, institutions locales), afin de prévenir à la fois l'échec scolaire, la rupture sociale et la judiciarisation. Par son cadre structurant et sécurisant, ainsi que grâce aux aides psychologiques et pédagogiques qu'il est à même d'apporter, l'internat peut alors constituer une solution déterminante.

Mais il est impératif, alors, et c'est la seconde condition, qu'il soit assorti d'un projet associant les adolescents concernés, et notamment, pour les plus âgés, d'un projet professionnel. Faute de quoi, la mesure pourrait apparaître comme un simple retrait de la familles, ce qui, la plupart du temps, n'est que la confirmation de l'échec.

Un internat ouvert : ni maison de redressement, ni Summerhill

De façon générale, il importe de naviguer entre deux écueils : celui d'un encadrement excessif et celui d'un laxisme déstructurant. En s'inspirant par exemple du modèle de lycée auto-géré de Saint-Nazaire mis en place par Gabriel Cohn-Bendit, il parait opportun de mettre en place des cités lycéennes et des cités collégiennes, préfigurant en quelque sorte les cités universitaires. Ouvertes sur la ville, la vie locale et bien entendu l'école (ou l'accès à l'école), elles seraient dotées d'un encadrement large, dépassant le cadre traditionnel de l'Éducation nationale. Il n'est pas certain que le coût de telles structures, construites et encadrées en partenariat, dépasserait les 100 000 F par place d'un internat traditionnel, somme au demeurant non négligeable ; on peut en tout cas penser qu'à investissement égal, le bénéfice serait certainement supérieur. D'autant que, tout en respectant la norme d'un adulte pour cinq ou sept internes, un encadrement diversifié aux compétences diverses et complémentaires, serait d'autant plus apte à répondre aux nombreux problèmes de tous ordres qui ne manqueront pas de se poser.


Actes du séminaire national "L'internat : Pour qui ? Pour quoi ? " - Paris 24 et 25 octobre 2001

Mis à jour le 15 avril 2011
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