Séminaire « Prévention de la violence et accompagnement des établissements »

La place de l'école dans un système complexe

Henri Egéa, fondateur et président de l'Institut Edgar Morin

Je ne vous parlerai ni de l'école, ni de la violence. Mon propos permettra, je l'espère, d'aborder la question de la maîtrise des risques, auxquels appartient la violence, dans un système complexe.

L'école accueille des êtres complexes

L'école n'est pas un lieu comme les autres. Chaque jour des centaines de milliers d'êtres humains viennent y chercher savoirs, connaissances, réconfort, amitié.... Chaque être humain qui y pénètre, séjourne, apprend…. y vient avec toute sa dimension d'être. Il y vient avec son corps physique, complexe d'organes, de tissus et substances diverses, mais aussi avec toute une autre dimension : sa religion, sa culture, sa langue, son statut social, son histoire, sa vision du monde, son rapport aux autres, mais encore, ses espoirs et ses angoisses, sa famille, ses amis et sa solitude, sa volonté et son inconstance, ses a priori et ses questions sans réponses, son besoin de savoir et d'ignorer.

L'enfant qui entre dans l'école y pénètre avec toute sa complexité humaine. Il joue de moins en moins à être ; de plus en plus, il est.

Pour faire face à tant de complexité, la tentation est de simplifier et de réduire. Pour simplifier, René Descartes nous a appris à découper. Découpons donc l'enfant en deux dimensions : la dimension scolaire et la dimension non scolaire. Nous appelons la partie scolaire de notre enfant "l'élève " quand il y a du monde dans la classe, ou "le jeune " pour tout le reste. Comme la dimension physique reste complexe, il est "positivement" nécessaire de continuer à le découper en connaissances. Le jeune devient alors un ensemble de connaissances par discipline.... dont il s'agit d'appréhender ou de constater les parties. Dans la dimension non scolaire de notre enfant, ce qui nous intéresse est une sous-dimension pseudo-sociale (nom, adresse, numéro de sécurité sociale...) à laquelle on pourra attribuer des prestations d'éducation, de restauration., d'application des règlements scolaires...

Une certaine idée de l' école est bâtie sur ce découpage de l'enfant. Chaque partie de sa vie dans le temps scolaire est prise en charge par une unité de formation ou d'apprentissage et la sous-dimension sociale non directement liée aux apprentissages est prise en charge par l'entité administrative de l'école.

L'enfant complexe rentrant dans l'école simplifiée se retrouve écartelé dans l'espace et dans le temps, dans les couloirs et les salles, sans réelle prise en compte de sa dimension culturelle, sociale et psychologique.

Penser l'enfant complexe, l'enseignant complexe acteurs d'une école complexe n'est pas un exercice trivial. Peut-être parce que pour pouvoir penser la réalité on croit devoir la simplifier, à la réduire, jusqu'à faire de cette réduction l'objet même de l'étude et que le résultat de cette étude n'est pas satisfaisant puisque réducteur de la réalité.

L' école est un système

L'école est dynamique

Entrons dans l'école complexe, c'est-à-dire observons-la en supprimant les cloisons organisationnelles ou analytiques des différentes fonctions du système.

Nous y voyons un ensemble d'hommes, de femmes et d'enfants communiquant entre eux pour des raisons professionnelles, affectives... afin de réaliser leurs missions. Ces missions sont elles-mêmes fondées sur les finalités généralement assignées à l'école suivant les places successives de l'observateur (l'élève, ses parents, le professeur, le responsable institutionnel). Ainsi perçue, l'école doit accueillir, enseigner, héberger des enfants et leur transmettre des contenus, leur permettre d'apprendre.

Admettons que le système "école " soit délimité par une "frontière" définie par sa finalité et ses missions.

Afin d'assurer ses missions, l'école puise de l'énergie (sous forme d'électricité, de mazout pour les chaudières...), de la matière (sous forme de papiers, de fournitures...) et de l'information (sous forme de données sur l'enfant, ou des connaissances médicales) dans son environnement extérieur. L'école rejette également de l'énergie (sous forme de chaleur), de la matière (produits usagés ou périmés) et de l'information (communication des avancées dans les différents enseignements...) dans son environnement.

Le système "école" est "ouvert" sur son environnement

Dans son activité quotidienne, l'école est étroitement connectée à son environnement : élèves actuels et potentiels, ministère de tutelle, conseil régional, aide sociale, fournisseurs... En son sein, et malgré le découpage fonctionnel des activités, qu'il s'agisse de communication formelle posée par les diverses instances et conseils, de communication moins formalisée autour de la machine à café, les femmes et les hommes de l'école, communiquent et concourent à l'émergence de la reliance.

L'école système est elle-même constituée de systèmes (les femmes et les hommes) qui sont reliés entre eux et partagent des activités, des sentiments ou simplement des espaces de travail commun qui les mettent en relation.

L'école est complexe

Les lois de la simplification (du saucissonnage ? ) énoncent essentiellement qu'il faudrait "découper en tranches pour mieux comprendre". Cette loi s'applique bien aux systèmes compliqués et le raisonnement induit est alors de simplifier, mais il implique, s'agissant de la complexité, de couper les liens. De supprimer la reliance. De perdre de vue ce qu'apporte de plus la relation entre les parties du système.

Mais de Héraclite à Morin en passant par Pascal, Lorenz, Atlan et Prigogine, on sait maintenant que le monde, le réel, le système, l'école n'est pas compliqué mais complexe.

Une prise de conscience de la complexité n'induit pas de se passer d'une vue simplifiée/simpliste des choses mais oblige à voir un système dans sa globalité.

Comment voir l'école dans sa globalité ?

Voir l'école dans sa globalité nécessite un mode de pensée globale.

La vision globale implique de voir l'école dans ses dimensions structurelles, finalitaires et surtout, en tant qu'organisation humaine, dans les comportements collectifs qu'elle fait naître et qui naissent en son sein.

L'art d'enseigner, celui de piloter le système nécessiterait suivant l'échelon auquel on se trouve d'avoir simultanément une vision globale et une vision locale de la réalité et de percevoir simultanément, que toute organisation (bouillonnement d'ardeur) est une conjonction d'ordres et de désordres au travers des interactions et des interrelations. Vouloir s'arrêter à une description trop parcellaire de la réalité, c'est risquer de fonder un projet sur un détail, même dramatique, masquant des débordements beaucoup plus fondamentaux, mettant en péril le système dans ses finalités.

Voir, par exemple, localement le phénomène de la violence comme risque particulier sans voir globalement le problème de la maîtrise des risques révèle d'une de ces failles, lorsque le risque est l'échec, l'exclusion scolaire, l'exclusion sociale.

La dimension structurelle

La vision structurelle globale nécessite de préciser les concepts d'hologramme et de dialogique.

La vision hologrammatique

L'hologrammatique désigne l'image, la projection plus ou moins dégradée d'un objet vivant. De la même façon qu'en observant la nature, Mandelbrot découvre un univers fractal entre un morceau de chou-fleur et le chou-fleur. Ils sont hologrammes, semblables au chou fleur (à la taille près). La partie est dans le tout comme le tout est dans la partie. Les tentatives de rencontre échouent lorsque l'une des parties du tout n'est plus ou est moins à son image.

Ainsi parfois des référentiels de formation et des jeunes enseignants, ainsi des jeunes enseignants et des publics qu'ils rencontrent ou ne rencontrent pas, ainsi de ces publics et de leurs attentes ou de leur absence d'attente vis-à-vis de l'école.

C'est, peut-être, une clé de pilotage que la recherche d'harmonie entre le tout et la partie, entre la partie et le tout.

La vision dialogique

Comprendre la dialogique oblige à adopter une vision non manichéenne du monde. La dialogique exprime l'idée que tout état d'un système est à la fois le tout et son contraire, qu'un objet n'est pas noir ou blanc mais peut être noir et blanc, qu'une action n'est pas bien ou mal mais bien et mal, qu'une organisation dans une école peut être centralisée et décentralisée, qu'une décision concerne le court et le long terme, qu'un point de vue peut être microscopique et macroscopique, que le ying et le yang sont intimement liés et non dissociables...

Penser la violence suppose de penser la non-violence. Penser la non-violence absolue suppose de penser l'univers totalitaire dans lequel elle se situe.

La vision globale

Un des grands enseignements de la systémique est que " le Tout est supérieur à la somme des parties ". C'est en s'associant pour lutter contre leur environnement que des bactéries unicellulaires mettent au point des êtres vivants aussi complexes que l'homme. C'est en associant leurs compétences que des enseignants et des parents construisent une entité école complexe.

Mais c'est également lorsque l'une des parties ignore les autres que des systèmes contradictoires se génèrent.

La dimension comportementale

La vision comportementale d'un système anthropo-social tel que l'école nécessite de définir a priori les concepts de comportements récursifs et fractals dans un environnement changeant.

La vision récursive des comportements

La récursivité désigne le fonctionnement d'auto-construction de l'organisation, et s'applique à ce titre aux organisations vivantes anthropo-sociales. Un comportement est non linéaire par nature. Un comportement est un tout d'effets et de causes qui s'entremêlent et ne permettent plus de discerner l'effet de la cause.

La récursivité permet un processus vivant de rééquilibrage d'un système. Tout système vivant soumis à des chaos internes ou externes a constamment besoin de se réorganiser, de se régénérer dans le temps. Ces besoins de rééquilibrage motivent l'action et l'action tendant à toujours plus d'efficacité, est à la base de l'accroissement de la complexité.

Les phénomènes de récursivité et de complexification existent partout dans l'école. La stratégie, par exemple, détermine l'action qui elle-même influence la stratégie, de même la connaissance et l'expérience s'auto-produisent dans une boucle tournoyante.

Le réductionnisme et la simplification appliqués à l'élaboration de la stratégie vouent celle-ci à l'échec en condamnant d'emblée le stratège à n'envisager que bien de scénarios possibles.

La prospective, la stratégie et l'action sont inter reliées.

La vision aléatoire des comportements

L'école évolue dans des environnements changeants. Des événements scientifiques, politiques, religieux, économiques, sociaux peuvent considérablement modeler le futur de l'école.

L'environnement n'est plus dans un état stable ; il est en état instable, à la recherche d'un nouvel équilibre. Dans cette position instable, chaque micro-décision humaine, chaque événement généré dans l'éco-système ou dans la sphère anthropo-socio-économique peut faire basculer le système et modifier son futur.

Ce futur qui n'est plus certain, qui n'est plus prédestiné, l'homme à son angoisse, à sa peur de l'avenir mais lui ouvre aussi tous les espoirs car il découvre qu'il peut agir sur son destin.

Le concept d'univers instable et incertain replace également l'école dans une nouvelle perspective stratégique. Si l'avenir n'est pas connu, l'école ne doit pas moins s'y préparer. Si les approches classiques de stratégie linéaires en univers stable sont à bannir, il n'en demeure pas moins que l'école doit pouvoir anticiper des avenirs possibles et se préparer à réagir à des situations inattendues.

Le management par les finalités de l'école

On ne pilote efficacement une école que si on est capable de porter un regard global sur elle.

Au niveau structure

Telle une méduse se laissant porter par les courants, un système peut se laisser ballotter par les événements jusqu'à sa dégénérescence. Mais le système vivant a également la possibilité d'agir sur son avenir. Un changement, quel qu'il soit, a des incidences au niveau des structures du système, c'est-à-dire au niveau de ses frontières (la culture), au niveau de ses sous-systèmes (les hommes), au niveau des liens reliant les sous-systèmes (liens fonctionnels, hiérarchiques, affectifs,...) et au niveau des systèmes de codage permettant la circulation d'information sur ces liens.

La culture

Les valeurs, la culture, l'éthique partagées induisent la fierté d'appartenance. Elles sont le terreau d'une action collective efficace et de l'épanouissement personnel des acteurs dans l'école.

Les femmes et les hommes de l'école

Un seul cerveau ne peut pas appréhender l'ensemble des relations internes et externes de la méga tentaculaire machine humaine qu'est l'école. Il est a fortiori incapable d'optimiser sa production ou de minimiser sa dépense globale d'énergie. Face à la complexité et l'imprévisibilité des évènements, les organisations humaines ont besoin d'acteurs stratèges, d'équipes pluri-disciplinaires et d'engagement humain.

Ce qui lie ces femmes et ces hommes entre eux

La richesse des relations et des interactions crée l'organisation qui génère la complexité. La multiplication des liens organisationnels et fonctionnels induite par la mise en place de structures polycellulaires auto-organisées, la mise en place de liens physiques formels de type téléphones, messageries électroniques ou plus informels de type machine à café... permet à l'information de mieux circuler.

L'école doit respirer avec son environnement en établissant des maillages, sous forme de partenariats, coopération... avec les élèves, les parents des enfants, les prescripteurs. Pourtant, souvent dans les épreuves, elle se replie sur elle-même sans plus savoir faire appel à l'extérieur.

Au niveau comportemental

Á l'instar du système "Homme" composé de cellules, l'école composée d'hommes et de femmes est vivant. Ce corps anthropo-social ne doit pas être vu que sous l'angle structurel mais dans toute sa dimension dynamique et comportementale. Ce corps naît, vit et meurt. Il naît d'un besoin social commun, il peut mourir d'une perte de finalité. Au cours de sa vie, il est soumis à de fréquents déséquilibres exprimés sous formes de besoins, qu'il compense en ponctionnant son environnement.

Les méthodes de représentation du réel, qu'il s'agisse de Merise ou des méthodes objets, considèrent la structure d'abord, visualisent l'objet au centre. Ceci est compréhensible pour un objet, non pour un sujet vivant. Le sujet a la caractéristique de vivre, de changer en permanence. Nous devons troquer notre appareil photo pour une caméra. L'œil de la caméra nous apprend que l'homme, par le truchement des renouvellements cellulaires, change de colon chaque semaine. Héraclite disait : " on ne rentre pas deux fois dans le même fleuve ".

De même, l'enfant ne rentre jamais deux fois de la même manière dans la même classe. La classe et l'école vivent et c'est très bien . Une des meilleures façons d'étudier un corps vivant, ce n'est pas de s'intéresser à sa structure changeante, mais bien de s'intéresser à ses comportements.

Stratégie

La stratégie dans l'école se construit au jour le jour sur l'action et émane de différents acteurs. Cette approche d'auto-production de la stratégie est bien plus souhaitable qu'une approche classique qui consiste à imposer la stratégie venant des " hautes sphères " et à la renouveler tous les trois ans. La stratégie nourrit l'action qui nourrit la stratégie en permanence. L'homme dans l'école a besoin de connaître le possible futur de l'école afin de s'y situer.

Mais la stratégie ne peut faire l'économie d'une vision du futur de l'environnement et d'une ambition interne. La prospective doit exister dans l'école, que ce soit pour anticiper de nouvelles activités, pour former les acteurs à de nouveaux métiers ou pour acquérir de nouveaux matériels. Vivre demain, c'est décider aujourd'hui. L'école doit se préparer à des avenirs possibles pour mieux décider, mieux agir tout de suite.

Action

Agir, c'est toutes les déclinaisons de accueillir, enseigner, héberger, apprendre...

Agir, c'est d'abord se représenter. Á cet effet, nous avons conçu un modèle fractal de représentation du comportement de l'école en univers instable. Ce modèle permet d'échanger, de représenter les différentes subjectivités - le point de vue de l'enseignant n'est pas toujours celui des parents, ni celui de l'administratif - avant d'asseoir le système d'information de l'école.

 

Au niveau finalitaire

La finalité, les missions, les vocations éclairent, canalisent l'action. La finalité de l'école, c'est sa raison d'être. Les missions de l'école lui sont imposées par l'environnement et son évolution. Qui, par exemple, aurait fait de l'assistance à personne en danger une priorité du système scolaire avant la fin du XXème siècle, quand le refus de la fatalité et la mise en cause de responsables devant les tribunaux se sont accélérés ? Qui aurait pensé l'accueil des enfants handicapés comme mission essentielle de l'école sans un appel pressant du corps social ?

Ces exemples qui s'adressent aussi bien à l'école dans son ensemble que dans chacune de ses activités, chacune de ses sous-activités, montrent une évolution dans le temps liant à la fois la modification du système scolaire et sa très grande stabilité. C'est elle qui nous permet d'anticiper, à condition d'introduire le changement permanent dans tous les scénarios.

Réinventer l'école

J'espère avoir pu contribuer à montrer dans quelle mesure l'approche par la complexité, la vision globale dans l'espace et dans le temps, pourrait permettre de résoudre plus rapidement et durablement les problématiques que connaît l'école confrontée, par exemple, à la violence.

L'approche par la complexité permet de travailler sur une réinvention globale de l'école aussi bien que sur la réorganisation d'un service et de résoudre la dialogique de l'école, de la classe et de l'administration de cette école. Elle permet de comparer les performances de l'école sur plusieurs dimensions. Elle permet de travailler sur l'identité de l'école et sur une représentation partagée de celle-ci, de piloter les activités et de conduire le changement, par la conception et la mise en œuvre de projets d'établissement ou de mise en place de démarche qualité.

L'approche de la complexité du système de formation (complexe dans le système économique français en n'oubliant pas le reste du monde) permet sa construction et ainsi sa régénération. La réforme commence par l'apprentissage "apprendre à marcher en marchant" des nouveaux enseignants - pluridisciplinaires - dont la France a besoin, à la fois sociaux, humains, économistes, scientifiques, enseignants... et poétiques, sans oublier la dimension "systémiciens" qui assure la reliance.

Questions et échanges avec les participants

François Bourguignon
Nous sommes sans doute un peu déstabilisés par cette intervention, car nous avons l'habitude de travailler avec des concepts et un vocabulaire qui nous sont propres et que nous manions en général avec une certaine aisance. Il est vrai qu'à partir du moment où nous changeons d'univers conceptuel, nous sommes un petit peu surpris par une approche différente de l'école. Je remercierai tout d'abord Henri Egéa, car il n'est pas facile de s'adresser, avec des mots et des concepts différents, à une assemblée telle que la nôtre. Nous avons l'habitude de dire qu'une école ou un établissement scolaire sont des structures complexes, mais nous nous arrêtons généralement là. Bien souvent, nous n'avons ni le temps ni la connaissance pour aller plus loin. C'est pourquoi, Henri Egéa a tenté de nous faire entrer plus avant dans les rouages de la pensée complexe, même si beaucoup de notions ou de connaissances nous échappent encore. Je vous invite par conséquent à lui poser un maximum de questions.

De la salle
Comme l'intervenant précédent, vous revenez sur la nécessité de créer et de s'adapter à des complexités très grandes. En même temps, je me pose la question de la contrainte qui est celle des établissements en général. L'école est une institution qui a été fixée dans une dimension fonctionnelle très contraignante, qu'il s'agisse de contraintes d'espace, de temps, de contenus ou de publics. Comment, dans ces conditions, parvenir à nous adapter ? N'est-on pas précisément à la limite d'un fonctionnement systémique, où nous demandons en pratique une souplesse qui est celle d'une entreprise privée, alors que nous sommes dans un système de fonctionnement qui est encore fixé de manière institutionnelle ?

Henri Egéa
C'est un bon thème pour un atelier. Nous avons tous de multiples contraintes autour de nous, mais peut-être faut-il dépasser ce que l'on croit voir et imaginer d'autres scenarii potentiels de vie de l'école. À partir de là, nous pourrons peut-être annihiler certaines de ces contraintes ou, au contraire, en tenir compte de manière encore plus forte. L'école est en soi un système complexe par nature. C'est même un poly-système de poly-systèmes et nous ne pouvons faire abstraction des contraintes. Peut-être le simple fait de voir l'école comme un système complexe vivant permet-il de la problématiser d'une autre manière ? Les contraintes ne facilitent pas la créativité ; or la créativité est une nécessité pour imaginer un futur incertain par nature.

De la salle
Dans les milieux de formation, nous faisons l'objet de demandes qui me semblent relever du traitement de la complexité par la décomposition en éléments simples, comme vous l'avez évoquée. Or je rapprocherai cela d'une demande récurrente de tous les acteurs à disposer d'outils, comme si l'on pouvait, au moyen de ces outils, réduire la complexité. Il me semble donc qu'un des enjeux, pour les gens qui font de la formation aujourd'hui, est de regarder cette complexité en face et de chercher à l'analyser. Il faut en effet se garder de tomber dans le piège de la simplification.

Henri Egéa
Il ne faut pas avoir peur de la complexité, car nous sommes tous des êtres complexes par nature. Je ne suis cependant pas surpris, dans la mesure où la conscience de la complexité ne date que du début du XXème siècle. Pour autant, nous sommes maintenant en avance sur beaucoup de pays et l'état d'esprit est favorable à ces recherches. Quant à l'école, elle est elle-même relativement avancée dans ce domaine.

François Bourguignon
Pour revenir à votre introduction, vous avez évoqué cette tentative permanente de vouloir simplifier et réduire. C'est vrai jusque dans la sémantique, où l'on parle d'école élémentaire. Plus généralement, je crois en effet qu'un élève doit oublier une partie de lui-même lorsqu'il pénètre dans l'établissement et dans la salle de classe. Il est en permanence confronté à ce déchirement entre sa personnalité propre et son statut d'élève, et il y a donc là des éléments de tension qui sont générateurs, sinon de violence, du moins de conflits et d'agressivité. Sur cette question, y a-t-il des études qui ont été effectuées et qui nous permettraient d'aller plus loin ?

Henri Egéa
Je vous invite à relire l'ouvrage d'Edgar Morin sur repenser la réforme et réformer la pensée. Mais il existe également de nombreux autres ouvrages sur ce thème qui donnent des idées. L'important est de commencer par vivre la complexité à son niveau.

De la salle
Peut-être devons-nous tous commencer à penser notre propre place à l'aune du concept de complexité et comprendre le monde qui nous entoure en fonction de ce concept, avant même de vouloir agir. Dans cette hypothèse, nous verrons peut-être autrement les contraintes existantes et nous les relierons en tout cas à autre chose, ce qui nous conduira probablement à agir différemment lorsqu'il s'agira d'améliorer le projet d'établissement.

Henri Egéa
C'est effectivement une bonne voie. Mais, pour commencer, il nous faut apprendre à apprendre.

De la salle
Je pense qu'il est relativement aisé, pour nous professionnels, de concevoir la complexité. En revanche, il est beaucoup plus difficile de penser dans la complexité. Je retiendrai deux outils parmi ceux que vous nous avez proposés. La récursivité, en premier lieu, nous incite à considérer que tout est à la fois causé et causant, ce qui doit nous parler en situation de violence dans les établissements. Le deuxième outil est celui de la dialogique qui consiste à lire les antagonismes. Je crois en effet que si nous pensons la violence, nous devons aussi penser son antagonisme. Or, je ne dirai pas qu'il s'agit de la non-violence, mais peut-être de la " sans-violence ". Nous avons sans doute là une piste de réflexion féconde.

Henri Egéa
L'idée est très bonne et il faut maintenant la mettre en œuvre.

De la salle
Je souhaiterais poser une question qui peut avoir une portée pratique. Vous avez en effet dit qu'il était nécessaire d'avoir un référent pour comprendre la fractalité. Est-ce que vous pourriez développer un petit peu ce point et en particulier la question de la place du référent dans le tout ?

Henri Egéa
Si l'on prend une organisation poly-cellulaire comme l'école, on voit en effet apparaître la nécessité d'un référentiel si l'on veut que l'hologramme classe / école / institution fonctionne bien. En toute hypothèse, il n'y a pas d'organisation humaine qui fonctionne sans référentiel.

De la salle
Ce que vous avez décrit, nécessite de se pencher sur les interactions. Mais, comment apprendre à les déchiffrer et donner du sens à ces interactions sans tomber dans une démarche qui soit uniquement analytique ?

Henri Egéa
Il faut se donner d'autres outils de la pensée. En réalité, c'est la manière de relier d'autres classes de pensée qui importe. Mais, bien souvent, nous ne nous donnons pas les moyens intellectuels de le faire. Il faut savoir forcer un petit peu sa nature, pour passer d'un regard qui a tendance à séparer à un regard qui relie. Tout ceci s'apprend, même si la mise en œuvre est probablement un petit peu plus difficile.

De la salle
Vous disiez que chaque personne doit avoir conscience de la complexité, de manière à constituer un tout. Or, l'école doit-elle fonctionner comme un tout et apporter une réponse globale ou, à l'inverse, doit-elle apporter un seul type de réponse et faire en sorte que les partenaires en apportent d'autres ?

Henri Egéa
La solution, c'est le pluridisciplinaire ou le transdisciplinaire. Il faut en effet s'efforcer de relier pour faire émerger. Ce qu'apporte à ce niveau la complexité, c'est de dire que l'émergence n'est pas forcément " anticipable ", alors que vous vivez dans un univers qui fixe en général des objectifs. Il importe en fait d'avoir simultanément une vision globale et locale qui est une forme de regard complexe, mais il faut aussi se donner les moyens de ce regard complexe.

 

Actes du séminaire - Prévention de la violence et accompagnement des établissements

Mis à jour le 15 avril 2011
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