Séminaire « Prévention de la violence et accompagnement des établissements »

La violence : la sensibilité sociale au phénomène, son expression particulière en milieu scolaire 

Michel Wieviorka, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales

Je vais vous présenter quelques idées qui me viennent pour l'essentiel d'une recherche que j'ai effectuée sur les problèmes de violence et d'insécurité dans certains collèges de la région parisienne, dans les transports publics, ou encore plus largement dans les quartiers populaires de la région lyonnaise. C'est un travail qui m'a amené à longuement réfléchir et discuter, notamment avec des enseignants. Il ne s'agit donc pas d'idées purement théoriques mais d'une réflexion qui repose sur une connaissance concrète des problèmes.

Remarques méthodologiques

Violence objective et violence subjective

Je voudrais en premier lieu procéder à quelques remarques relatives à la terminologie, car nous sommes très souvent piégés par le vocabulaire. Ainsi, lorsque nous parlons de violence et d'insécurité, nous avons le sentiment de parler de choses concrètes, objectives qui peuvent se mesurer à l'aune de critères universels, le nombre de morts ou de blessés par exemple. Nous pouvons donc dire, au vu de ces critères objectifs, que la violence augmente ou régresse, et nous pouvons procéder à des comparaisons dans l'espace et dans le temps. Cependant, toute statistique est contestable et nous informe bien souvent plus sur ceux qui la fabriquent que sur ceux qu'elle concerne. Je n'entrerai pas plus avant dans ce genre de discussion, sinon pour demander qu'on considère avec beaucoup de prudence les chiffres disponibles.

Mais surtout, la violence n'est pas seulement ni même principalement objective. Elle est aussi subjective. C'est une perception, une représentation. Ce que nous considérons comme violent, à une époque et dans une société données, ne l'est pas forcément en d'autres temps et en d'autres lieux. En particulier, un certain nombre de conduites tenues aujourd'hui pour violentes n'étaient pas considérées hier comme telles dans notre société, parce qu'elles étaient renvoyées à la sphère privée. C'est le passage dans la sphère publique qui fait que nous considérons et qualifions comme violentes ces conduites. Pour prendre un exemple en rapport avec l'école, les affaires de pédophilie, aussi longtemps qu'elles étaient privées, elles n'existaient pas socialement et n'étaient donc pas véritablement perçues comme des violences, c'était un thème dont nous ne devions pas parler.

Si la violence est subjective, cela signifie qu'elle est susceptible d'être façonnée, comme un ensemble de représentations, par nous-même et par l'environnement dans lequel nous vivons, ce qui confère un rôle tout à fait décisif aux mass médias. Ce que nous appelons le sentiment d'insécurité leur doit en effet beaucoup. Les médias exercent nécessairement une influence, quand bien même ils font correctement leur travail. Je prendrai un exemple à l'appui de ce propos. Il y a quelques années, un collège de Seine-Saint-Denis a été filmé par une équipe de télévision. De l'avis général, il s'agissait d'un excellent documentaire, témoignant d'un travail journalistique de qualité. Pour autant, les parents d'élèves qui étaient supposés envoyer leurs enfants dans ce collège à la rentrée suivante ont développé, plus qu'à l'habitude, des stratégies d'évitement, en envoyant leur progéniture dans le privé, en procédant à des demandes de dérogation ou en essayant de déménager. Cette émission, malgré sa qualité, a généré un effet de fuite des enfants les plus aisés, avec pour conséquence de rendre la vie du collège encore plus difficile qu'avant.

J'ajouterai enfin que je ne connais pas réellement de solution à ce problème de la dualité de la violence, qui est à la fois objective et subjective. La seule que je puisse proposer consiste à toujours essayer de circuler entre ces deux points de vue. Il ne faut jamais accepter la pure subjectivité de ce qui est dit sur la violence, mais il ne faut jamais non plus se contenter de chiffres et de statistiques. L'important est de ne pas se figer sur l'un de ces deux pôles.

Une nécessaire séparation analytique des phénomènes

Lorsque nous parlons de violence et d'insécurité, nous évoquons un ensemble de phénomènes qu'il faut séparer analytiquement. Nous amalgamons des conduites qui relèvent de facteurs et de significations extrêmement différents. Pour prendre un exemple élémentaire, les cas de délinquance classique que sont le vol ou le cambriolage constituent un type de problèmes. Les comportements de violence juvénile comme la rage ou la haine en sont un autre puisqu'à l'évidence, dans ces conduites, ce qui est en jeu n'est pas la prédation ou l'appropriation d'un bien mais l'expression d'un sentiment plus ou moins diffus d'être méprisé, d'être l'objet d'inégalités sociales et de ne pas avoir droit à une certaine dignité. Nous n'avons pas le droit de regrouper des phénomènes si différents sous une seule et même catégorie, la violence, l'insécurité. Mais évidemment, les choses ne sont pas si simples dans la pratique, et il n'est d'ailleurs pas rare qu'un même jeune participe un jour à une émeute et qu'il arrache un sac à main à une vieille dame le lendemain. Toutefois, ces deux gestes auront des significations bien distinctes.

J'ajoute que nos perceptions de la violence, nos représentations du phénomène relèvent au moins de deux logiques distinctes. Elles peuvent en premier lieu procéder d'une logique de peur diffuse. Nous vivons en effet dans une société qui nous laisse en face d'un sentiment général de menace, pour toutes sortes de raisons pouvant inclure par exemple le chômage ou la mondialisation économique. Et par ailleurs, très différemment, nous pouvons penser que nous sommes confrontés à un risque, exposés à la délinquance, parce que nous habitons un quartier sensible ou encore parce qu'il nous faut prendre les transports publics et traverser des territoires " difficiles ".

Enfin, dernière remarque introductive, la violence n'est pas seulement physique. La violence symbolique est une autre dimension du phénomène, très importante. C'est un thème qui, dans la littérature spécialisée, est souvent associé à l'idée d'aliénation. Pour schématiser, la violence symbolique la plus forte s'exerce du dominant vers le dominé, de telle sorte que celui-ci est devenu incapable de penser ce qui lui arrive. Il est en ce sens aliéné puisque les catégories de pensée de celui qui le domine deviennent ses catégories de pensée. L'aliénation est la forme ultime de la violence symbolique. Je ne développerai pas ce point, mais je souhaitais cependant l'évoquer en quelques mots.

Trois axes d'analyse

Pour entrer plus directement dans le problème qui nous occupe, je vais vous proposer une analyse qui suit trois axes principaux, qui renvoient à des mutations profondes de notre pays.

La fin de l'ère industrielle

Le premier axe - à mon avis le plus évident et le plus décisif - correspond à la fin de l'ère industrielle. Nous ne sommes en effet plus dans une société structurée par le conflit qui opposait le mouvement ouvrier et les maîtres du travail. Bien sûr, tout le monde n'était pas partie prenante de ce conflit. Toujours est-il qu'il organisait non seulement la vie industrielle et la vie dans le travail, mais bien souvent aussi la vie des quartiers. Il existait ainsi toute une série d'associations qui se réclamaient de la lutte anti-capitaliste ou du mouvement ouvrier. De même, ce conflit structurait très largement la vie politique. Si nous avons aujourd'hui le sentiment que la Gauche parle comme la Droite et inversement, c'est que nous sommes orphelins de ce conflit. Etre de gauche, c'était être, d'une façon ou d'une autre, concerné par l'action du mouvement ouvrier. À l'inverse, être de droite renvoyait plutôt à un goût pour l'ordre et la réussite économique. Tout ceci est aujourd'hui pratiquement liquidé et la disparition de ce conflit qui structurait la vie politique, économique, sociale et intellectuelle a eu des conséquences gigantesques sur la montée de la violence et sur les perceptions de celle-ci.

Les quartiers populaires ont cessé d'être des banlieues individuelles souvent " rouges ". Le tissu associatif classique, syndical et politique s'y est défait et la population s'y est transformée. La vie de quartier s'en est trouvée profondément modifiée. Ces quartiers donnaient auparavant à leurs habitants - classes populaires et classes moyennes - un sentiment de progrès. Or il s'est produit une formidable inversion : les quartiers se sont dégradés, les plus aisés sont partis et ceux qui sont restés ont en quelque sorte eu le sentiment d'être " envahis " par des populations nouvelles, en bonne part issues de l'immigration. Dans le même temps, les perceptions de la violence sont devenues bien plus aiguës dans ces quartiers populaires, et pas seulement en dehors.

En effet, lorsque les repères sociaux sont forts, la violence diffuse ou mineure est perçue de façon beaucoup moins grave, car possiblement pris en charge par une société qui fonctionne. À intensité de violence égale, les mêmes phénomènes seront perçus de façon beaucoup plus inquiétante, dès lors que les jeunes et ceux qui les observent sont en situation de chômage et qu'aucune perspective sociale ne s'ouvre à eux. Autrement dit, les perceptions tendent à évoluer considérablement si l'on passe d'une situation d'ascension sociale à une situation de crise et de chômage.

Ces changements ont en outre eu des effets considérables sur la culture des jeunes. Un jeune qui entrait à l'époque dans le monde du travail savait qu'il serait dominé et exploité, mais qu'il aurait la possibilité d'une contestation sociale et politique. Surtout, il pouvait se dire qu'il apportait sa contribution personnelle à la société. Dans ces conditions, même en bas de l'échelle sociale, il avait malgré tout le sentiment d'être dans la société. La contestation procédait d'un rapport social dans lequel il pouvait trouver sa place. À l'inverse, si vous appartenez à une société dans laquelle il n'y a pas d'emploi pour vous - sinon du travail précaire ou des trafics en tout genre - vous ne vous retrouvez plus du tout dans des repères qui sont ceux du conflit ; vos repères sont ceux d'une culture de gagnant et de perdant. Le problème n'est plus alors d'être dans un rapport conflictuel, de s'opposer à d'autres qui dominent et organisent votre travail et votre existence, mais de montrer que vous êtes capable d'être un gagnant. D'où l'importance sociologique de thématiques comme celles de l'honneur. Le fait que nous soyons sortis d'une société pour entrer de cette manière dans une autre a donc des implications fondamentales : cela encourage non seulement la violence, mais également le sentiment qu'il y en a.

La crise des institutions républicaines

Cependant, c'est sans doute le second registre d'analyse qui est le plus important pour nous aujourd'hui, car il a trait aux institutions républicaines. Je commencerai par vous présenter ma thèse sans détour. Je pense qu'il faut en finir avec le discours affirmant qu'il y a des " bonnes " institutions publiques, et que viennent les agresser du dehors de la société, de mauvais éléments, des nouvelles classes dangereuses. Je réfute cette idée et, propose d'inverser le raisonnement. De mon point de vue, nos institutions sont en crise et, dans leur crise, contribuent à la production de cette violence, qu'ensuite elles combattent. Il ne faut pas se contenter d'imputer les difficultés à l'extérieur, c'est aussi sur nous-mêmes que je vous invite à réfléchir.

Plus précisément, la crise des institutions républicaines se manifeste à trois niveaux. Le premier est celui des personnels. S'agissant de l'école, il n'aura échappé à personne ici que les enseignants sont depuis longtemps mal dans leur peau, et l'on n'a de cesse de nous expliquer que l'instituteur d'aujourd'hui n'est plus l'instituteur de la IIIème République. Le statut d'enseignant est de plus en plus dévalorisé, et les enseignants rencontrent des difficultés pour s'identifier pleinement au modèle républicain, pour l'incarner de façon satisfaisante. Ce qui est valable pour le corps enseignant, l'est pour les services publics ou pour la police, alors même que leurs personnels ont un emploi protégé.

Le second niveau de dysfonctionnement est organisationnel. Il faut en effet rappeler que des changements considérables se sont produits dans la façon dont sont organisées les institutions. Ils sont essentiellement de deux ordres. D'une part, la contrainte économique a été introduite et, d'autre part, le pouvoir a voulu moderniser ces institutions en mettant en place des modes jugés plus modernes de management. Tout ceci a contribué à installer un climat de crise, dans la mesure où un certain nombre d'acteurs tentent de résister, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, à l'introduction de si profonds changements.

Enfin, un troisième niveau concerne les finalités mêmes de nos institutions républicaines, qui se sont brouillées. Nous ne savons en effet plus très bien quel est le sens de notre action. Si nous lancions par exemple, ici même, un débat sur la vocation de l'école publique, je ne suis pas sûr que nous parviendrions à nous mettre d'accord et que nous partagerions les mêmes orientations. Les uns diraient qu'il faut instruire, d'autres qu'il faut éduquer, d'autres encore qu'il importe surtout de préparer les jeunes au marché du travail. De manière générale, l'ensemble des institutions publiques ont une image brouillée de leur horizon et des finalités de leurs missions. À partir de ce constat, on comprend très bien que prospère un certain sentiment de crise. Ceci est non seulement de nature à favoriser l'installation de la violence, mais également rend plus lourde la façon dont cette violence est vécue, là encore à niveau d'intensité égal.

Une profonde mutation culturelle

Un troisième registre d'analyse est celui de la culture. Celle-ci en effet a elle aussi changé profondément. Un premier point décisif est dans le surgissement, dans l'espace public, de toutes sortes d'identités particulières demandant à y être reconnues.

En apparaissant dans l'espace public, les particularismes culturels interpellent la société et soulèvent des questions extrêmement compliquées. D'un côté, les valeurs universelles de la République commandent de ne connaître que des individus libres et égaux en droits dans l'espace public. De l'autre, comment ne pas reconnaître les appartenances identitaires, comment accepter que des individus se sentent disqualifiés au nom de leurs repères culturels ? La bonne réponse consiste sans doute à dire qu'il ne faut pas opposer les valeurs de la République au respect des différences culturelles, mais plutôt apprendre à les concilier. Toutefois, c'est plus facile à dire qu'à faire.

En même temps que nous avons vécu cette poussée des identités culturelles, nous avons aussi vécu la montée de l'individualisme. Celui-ci revêt deux facettes : celle de l'individu qui veut participer, consommer, gagner de l'argent, et celle du sujet personnel, qui veut se construire et maîtriser sa propre trajectoire. C'est une chose de consommer, et c'en est une autre de choisir sa religion et d'être sujet de son existence. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un hasard si la poussée de l'individualisme est concomitante à celles des particularismes culturels, car, bien souvent, c'est individuellement que des individus rejoignent des identités collectives qu'ils choisissent. C'était sans doute beaucoup moins vrai autrefois, où l'on reproduisait l'identité dans laquelle on était né. Aujourd'hui, on fait de plus en plus le choix d'être, par exemple, breton ou musulman. C'est une revendication et une décision que de s'affirmer dans une identité. Nous sommes passés de logiques de reproduction à des logiques de production d'identités collectives, qui ne sont pas incompatibles avec l'individualisme moderne et qui peuvent même s'en nourrir.

Quelques suggestions

La prise en compte de l'individualisme moderne par l'institution

J'en viens maintenant à quelques suggestions sur la manière dont il est possible d'agir pour traiter ces problèmes. À l'évidence, une première grande question renvoie aux institutions de la République. Nous sentons tous que l'école ne tient pas tout à fait les promesses de la République. À quelles conditions l'école peut-elle alors retrouver cette fierté républicaine, et à quelles conditions ce qui est bon pour les enseignants peut l'être aussi pour chacun des élèves et pour l'institution tout entière ?

Je défendrai volontiers l'idée qu'on ne peut pas s'opposer à l'individualisme moderne, et qu'il faut le reconnaître si l'on entend renouveler l'institution. Il importe par conséquent de faire en sorte que le désir de subjectivité et la possibilité de pouvoir construire sa propre existence soient de plus en plus reconnus, s'agissant non seulement des élèves mais aussi des personnels. Je plaiderai donc pour une école qui sache reconnaître et fabriquer l'autonomie de chaque personne. J'ajoute que cela suppose que chacun reconnaisse à autrui la même possibilité que celle qu'il revendique pour lui. La notion d'autonomie ne peut donc pas être dissociée de notions comme celle de responsabilité collective ou de civisme. Il ne s'agit pas de favoriser le pur individualisme, mais de conjuguer autonomie et responsabilité. Il me semble en effet que c'est ainsi que l'on peut construire le lien entre l'individuel et le collectif : en reconnaissant l'altérité de chacun.

Ceci passe par des formations pour les enseignants et l'ensemble des personnels, ainsi que par un changement des programmes et des méthodes d'enseignement. Cela ne se règle pas à simple coup d'éducation civique. Il ne s'agit pas tant de faire appel à la bonne conscience, mais bien plutôt d'apprendre aux jeunes à ne pas avoir honte de soi et à ne pas être indifférent à un certain nombre de choses. Je pense par ailleurs que tout ne peut pas provenir de l'État et de la loi, et que la violence ne peut pas se régler uniquement par le juge et le policier. Je l'ai observé sur le terrain : lorsque l'établissement scolaire est capable de prendre en charge les problèmes, il apparaît que le recours au policier et au juge est bien moins nécessaire.

J'ai dit des différences culturelles qu'elles sont de plus en plus, pour ceux qui les portent, un mélange d'affirmation collective et d'affirmation personnelle. Il y a donc pour l'école un enjeu immense à apprendre à reconnaître les différences, sans y enfermer les enfants pour autant. D'où la nécessité de remodeler nos programmes, en y introduisant par exemple un enseignement des religions ou encore en s'assurant que certains particularismes n'ont pas été mal traités ou substantiellement négligés.

Cesser d'opposer la bonne institution à la mauvaise société

J'ai suggéré qu'on cesse d'opposer la " bonne " institution et la " mauvaise " société : ce qui importe est de mettre en relation le dedans et le dehors des institutions, à commencer par l'école.

La capacité des équipes, à l'intérieur de l'établissement, à être de plus en plus en phase avec l'extérieur, sans abandonner ses missions, est un enjeu tout à fait capital. De fait, tout ce qui a trait à la médiation appelle une véritable réflexion. Faut-il en effet introduire des médiateurs spécialisés ou ne risque-t-on pas d'ethniciser très vite des phénomènes qui sont mouvants et se transforment en permanence ? C'est une question à envisager.

Je voudrais aussi souligner que le thème de l'égalité doit être rediscuté à la lumière de la notion d'équité. Un mauvais débat a été lancé, au début des années 1990, par quelques penseurs, qui suggéraient de choisir entre égalité et équité. En l'espèce, c'est l'équité qui emportait plus particulièrement leur adhésion. Je trouve pour ma part qu'il est très dangereux de vouloir opposer l'équité à l'égalité : si l'on veut se donner l'égalité comme horizon absolu, je pense qu'il faut mettre en place des politiques d'équité, et en faire un moyen. Il ne s'agit donc pas de refuser les politiques qui mettent des moyens particuliers au service de certains établissements, mais de se demander à quelles conditions ces moyens peuvent réellement fonctionner pour favoriser in fine l'égalité. Ceci passe notamment par des évaluations et par l'idée que l'attribution des moyens n'est jamais définitive.

Le rôle des politiques de réparation

Enfin, un dernier point me paraît important. En cas de violence, il y a toujours un ou plusieurs coupables, mais aussi une ou plusieurs victimes. Or je pense que nous devons de plus en plus être capable de prendre en charge, dans un même mouvement, le point de vue des victimes, celui du coupable et celui de l'institution. Une politique n'est efficace que si elle est capable d'embrasser les trois dimensions d'un seul tenant. Cela signifie que les politiques de réparation méritent d'être examinées. Le principe de la réparation n'est certes pas facile à mettre en œuvre, mais il est très intéressant. Imaginons qu'un enfant fasse une grosse bêtise, et que l'institution ou la justice l'obligent alors à aller voir la victime et à réparer. La victime aura alors le sentiment d'exister et d'être reconnue comme telle, ce qui n'est pas le cas si le délinquant n'est puni qu'au nom de l'ordre et de la société dans son ensemble. De plus, si la réparation est demandée par l'institution, son fonctionnement, et plus largement celui de la société, est respecté aussi. Enfin, en demandant au délinquant de réparer sa bêtise, on lui offre une possibilité de ne pas s'enfermer dans la spirale de la délinquance. Cette présentation est sommaire, mais il me semble qu'il y a là une idée à creuser.

Je n'ai évidemment pas, comme sociologue ou comme citoyen, de réponses toutes faites à ces nombreuses questions, et j'espère vous avoir convaincu qu'il y a là un ensemble diversifié de problèmes qui exigent beaucoup de réflexion et d'esprit démocratique.

Questions et échanges avec les participants

De la salle, un principal d'un collège de Seine-Saint-Denis
Je suis principal d'un collège en Seine-Saint-Denis, collège qui connaît une violence latente, qui n'a toutefois pas explosé dans les extrêmes. Or j'accorde beaucoup d'importance, dans le traitement des conflits et de la violence entre élèves, à la notion d'excuse. Je l'explique en effet comme une démarche qui implique un retour sur soi et qui est un élément fondamental de réconciliation. Elle permet à celui qui s'est mis dans une situation difficile de trouver une issue et de découvrir une notion de dignité qu'il n'avait pas forcément découverte. Je crois que c'est un exercice extrêmement éducatif pour l'ensemble du groupe et qu'il permet d'avancer. Je regrette malheureusement qu'il y ait bien souvent un contresens sur la notion d'excuse dès lors qu'elle est présentée comme une sanction. Or, de mon point de vue, c'est tout à fait l'inverse. C'est quelque chose qui doit s'opérer indépendamment de la sanction qui doit par ailleurs exister. Ce processus d'excuse permet la réconciliation et permet à celui qui a réparé de concilier son besoin de dignité individuelle avec les nécessités du collectif.

Michel Wievorka
Je suis d'accord avec vous, mais je voudrais indiquer les limites et les difficultés de cette démarche. Pour qu'il y ait des excuses, il faut en effet que celui qui les présente soit entendu par celui qui a été victime. Cela suppose donc de créer une relation sincère, ce qui n'est pas toujours facile. Pour autant, il ne faut pas que ça se transforme en quelque chose de très négatif qu'est l'autocritique. Ce sont donc des procédures très difficiles à mettre en œuvre, mais qui sont, il est vrai, capitales.

De la salle, un enseignant de l'académie de Versailles
Vous avez évoqué une société en mutation et en crise. Elle n'est, de mon point du vue, plus capable d'assurer les rites de passage de l'âge adolescent à l'âge adulte. Selon vous, existe-t-il alors des nouvelles modalités de rites de passage dans sa société, qui ne soient pas nécessairement des passages formels mais des événements ou des processus structurants pour l'individu ? Ma seconde question concerne le problème identitaire. Or je crois que le véritable problème n'est pas l'appartenance identitaire, mais plutôt la crispation identitaire, c'est-à-dire la référence à une facette unique de la personnalité ou du monde social. Comment, dans ces conditions, peut-on être à la fois identitaire de cœur et en même temps français ? Enfin, concernant les institutions en général, le problème est qu'une institution est toujours prise en tension entre deux projets, parfois contradictoires : un projet intrinsèque, qui vise à pérenniser des rapports sociaux - parfois au prix de l'injustice - et, s'inscrivant dans l'évolution de l'Histoire, la volonté de pacifier peu à peu les sociétés. Comment articuler ces deux projets institutionnels ?

Michel Wievorka
Sur le premier point relatif aux événements fondateurs, j'ajouterai juste une remarque sur la violence fondatrice. Il n'est en effet pas inintéressant de savoir que, dans certains cas, la violence va être fondatrice. Ainsi, en passant par une expérience de violence, la vie ne changera pas nécessairement dans le mauvais sens. La violence peut bien sûr avoir une dimension fondatrice très négative, mais elle peut aussi déclencher une démarche positive pour s'engager à faire changer certaines choses. Sur le second point que vous avez développé, je pense que nous sommes dans une situation où nous devons éviter deux écueils. Le premier danger est celui du communautarisme, c'est-à-dire d'un groupe qui impose sa loi aux individus qui le composent et qui est par ailleurs prêt à avoir recours à la violence contre d'autres groupes. À l'inverse, nous devons aussi nous prémunir contre les dangers d'un universalisme débridé, qui ne veut voir que des individus et nie chez eux leurs attaches culturelles et leur histoire. Dès lors, comment ne pas dire qu'en refusant un écueil, je n'ai d'autre choix que de m'installer dans l'autre ? On ne peut pas, en étant uniquement d'un côté, répondre pleinement à la difficulté.

Enfin, sur le troisième point que vous évoquiez par rapport aux institutions, j'ai envie de vous dire qu'en ce moment, notre problème n'est pas de créer de nouvelles institutions, car nous sommes plutôt entrés dans une période historique de " désinstitutionnalisation " assez généralisée. Le problème est précisément de réinventer l'institution et non pas de s'en débarrasser. Je crois qu'en l'occurrence, nous avons trois choix possibles. Une première position consiste à regarder vers l'arrière et entrer dans la nostalgie d'une IIIème République complètement mythique. À l'inverse, une seconde posture beaucoup plus libérale consiste à se féliciter de la perte d'influence des institutions, au motif qu'il y a de toute façon trop d'État. Or il me semble personnellement que c'est plutôt une troisième position qu'il faut explorer et qui implique de réfléchir à la façon dont nous pouvons transformer l'institution en profondeur. C'est davantage ce genre d'idées qui méritent d'être largement discutées.

Actes du séminaire - Prévention de la violence et accompagnement des établissements

Mis à jour le 15 avril 2011
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