Colloque « De la mixité à l'égalité dans le système éducatif »

Sexisme et mixité


Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherches au CNRS - CEVIPOF/Paris

Les tensions actuelles entre filles et garçons dans les établissements scolaires sont le produit de phénomènes que l'on n'a pas su ou pas voulu prévenir. La dénégation l'a emporté sur la lucidité. On a ignoré la persistance des représentations de la " femme soumise " et de la "femme objet", y compris chez des adolescents apparemment libérés des schémas traditionnels. On a minimisé les mouvements idéologiques ou religieux qui justifient le partage des rôles sociaux par une "nature féminine" immuable. On a fait comme si la mixité à l'école allait de soi.

Il est vrai que la réalité est contradictoire et en perpétuelle évolution. Nombre de garçons et de filles vivent des relations plus fraternelles, plus détendues, que ne l'étaient celles de leurs parents, et le principe de l'égalité des droits leur semble acquis. Par ailleurs, les établissements scolaires sont très diversement touchés par les avatars de la mixité et les collèges jugés difficiles ne sont pas en permanence agités par des violences sexistes. Il est important, toutefois, d'analyser certaines situations pour mieux les prévenir et pour répondre au désarroi des enseignants confrontés à des changements d'attitude de leurs élèves.


La force des préjugés

D'un côté, le principe d'égalité est affirmé dans les programmes scolaires et les méthodes pédagogiques. De l'autre, les comportements sexistes perdurent et la mixité ne réussit pas à faire reculer des attitudes différencialistes, parfois humiliantes.

Les programmes ont été refondus pour éviter toute interprétation sexiste, et des délégués académiques ont pour mission de veiller à leur application. L'éducation civique, de l'école élémentaire au baccalauréat, consacre désormais plusieurs chapitres aux droits fondamentaux des personnes, à leur égale dignité. Les manuels scolaires ont fait l'objet d'une réécriture et les iconographies surannées ont été supprimées. Le Conseil national de documentation pédagogique (CNDP) produit des documents pluridisciplinaires sur la construction de la mixité entre garçons et filles. Des débats sont organisés sur les ondes et à la télévision avec des enseignants et des élèves 1 . Mais, si le travail intellectuel progresse, la réalité du sexisme s'exprime parfois avec brutalité, comme le rappellent de nombreuses associations de défense du droit des femmes 2 . Et, au bout du compte, c'est la mixité qui est remise en cause. Faute d'avoir su la concevoir comme un outil pédagogique, certains préfèrent envisager sa suppression.

Il est vrai que ce qui se passe dans les établissements scolaires est préoccupant. Des jeunes filles disent avoir peur d'aller au collège, par crainte des agressions. Certaines préfèrent porter le voile et se rendre intouchables. D'autres, à l'inverse, exhibent leur corps pour prouver qu'elles sont femmes, comme le prescrit la mode du moment 3 . Quant aux garçons, ceux jugés efféminés par leurs camarades sont l'objet de sévices, tandis que d'autres ne supportent pas d'être distancés par les filles en tête de classe. Des injures courantes ont des connotations sexuelles ordurières…Sexisme et autres formes de discrimination se conjuguent pour porter atteinte à la dignité des personnes.

Les radios et les musiques (le "rap viril") écoutées par les adolescents, les jeux vidéos et les cassettes qu'ils regardent, aident à comprendre la symbolique de la "guerre des sexes" et la difficulté à établir des relations apaisées. Dans cette tension ambiante, les filles sont les premières victimes, même si beaucoup cherchent à s'émanciper par les études. En réalité, tout le monde est perdant. Un rapport de force s'installe qui ressemble à un "jeu de miroir", dans lequel chacun reproche à l'autre ses paroles et ses attitudes. Ce face-à-face dégénère facilement en agressivité 4 .

Les enseignants ne sont pas préparés à affronter ces archaïsmes et ces dérives discriminatoires. Il est notable que les Instituts universitaires de formation des maîtres consacrent fort peu de temps à la réflexion sur la mixité, comme si celle-ci, le principe étant acquis, n'entrait pas dans l'apprentissage du métier d'enseignant. De même, le constat des violences sexistes à l'École n'a été entendu que très récemment, aussi bien par les chercheurs que par les autorités académiques 5 . Or, le développement du sexisme constitue un risque de dysfonctionnement majeur du système éducatif et un obstacle réel à l'éducation à la citoyenneté. Les polémiques autour du "voile", par exemple, ont montré à quels points les enjeux deviennent passionnels. Il est urgent de démonter les mécanismes de la discrimination et de mettre en place des logiques éducatives.

Parmi les nombreuses raisons des tensions observées dans nos collèges, l'une relève du déni fréquent des préoccupations existentielles des adolescents et, notamment, de leurs interrogations identitaires : le grand absent de l'École, c'est la présence physique, sensible, le corps de l'élève…et de l'adulte 6 .


Le corps absent

L'École garde une vision schizophrénique du travail intellectuel détaché du travail "avec et sur le corps". Ce clivage est entretenu par une didactique des disciplines, qui ne tient pas suffisamment compte des préoccupations des élèves ni de l'évolution de leur personnalité. Le cloisonnement des apprentissages, la primauté des savoirs et de l'abstraction, repoussent en fin d'études les questions fondamentales sur la vie et la mort, l'amour et la sexualité, le rapport au religieux et au politique. Ce décalage contribue à accentuer le besoin d'affirmation identitaire chez nombre d'adolescents. Faute d'oser dévoiler leur propre mystère, de découvrir progressivement leur personnalité singulière, certains jeunes se réfugient dans des modes d'identification collective, qui " naturalisent " les différences. Les marques d'appartenance se codifient. Parfois, le recours à la magie et à des rites initiatiques donnent l'illusion que l'occultisme confère quelque pouvoir supérieur 7 . Les adolescents se " bricolent " ainsi des signes de reconnaissance et d'affirmation de soi.

Les moyens pédagogiques, qui favorisent la construction de la personne sur le fondement de l'autonomie et du libre arbitre sont, pourtant, les seules parades. Pourquoi les limiter à des exercices, des contrôles, des devoirs, évalués à l'aune de la réussite scolaire ? Les nouveaux outils pédagogiques qui prennent en compte les diverses formes d'intelligence, qui valorisent l'éducation physique et sportive, qui organisent une cohérence des savoirs autour de thèmes transversaux, qui font appel à la participation accrue des élèves à des débats et au travail en équipe…sont les instruments d'une éducation à la tolérance et au respect mutuel. Un exemple topique est celui de l'éducation civique, qui instaure une logique d'apprentissage progressif des libertés fondamentales, à partir de la personne de l'élève jusqu'à la constitution de sa citoyenneté, en articulant, à chaque étape de la réflexion, les valeurs, les savoirs et les pratiques. La citoyenneté s'incarne dans des comportements.

Aujourd'hui, il est vain de répondre par des incantations "politiquement correctes" aux revendications identitaires des adolescents. Il convient davantage d'analyser leurs expressions dans leur hétérogénéité, y compris celle de la différence des sexes. Un certain académisme de la culture scolaire, calqué sur les disciplines, a minimisé l'expérience de l'altérité, comme elle a minimisé l'importance de la culture de l'image, des multimédias et de la publicité. En s'adressant aux élèves de façon abstraite, on a inconsciemment favorisé l'émergence des communautarismes, avec leur cortège de prescriptions vestimentaires, leurs interdits alimentaires et leurs tabous sexuels ! Les idées ont été privilégiées au détriment de l'apprentissage des différentes façons d'être. Pourtant, encourager l'expression personnelle en la confrontant à celle des autres rend plus évidente la complémentarité.


Retrouver le chemin des libertés

Les méthodes et les contenus d'enseignement permettent de travailler sur les représentations sociales et culturelles des élèves. Les clichés et les stéréotypes deviennent ainsi des objets d'étude pour aider à former l'esprit critique. Conjointement, aborder les grandes questions de société inscrites dans les programmes, à partir de la dimension historique et de la dimension comparative, favorise un regard distancié : le récit de la conquête des libertés a plus de force de persuasion qu'une injonction vécue par les élèves comme un ordre comminatoire qu'ils ont envie d'enfreindre.

Le principe d'égalité enseigné à travers l'acquisition progressive des droits, à travers les multiples combats et revendications qu'il a inspiré, est plus "parlant" qu'un prêche moralisateur sur la mixité ou sur la laïcité. Nombre de "voiles" ont été retirés après que la laïcité ait été expliquée comme une philosophie, une éthique, un corpus de règles, une démarche pour la pensée et l'action, après, aussi, que l'évolution de la condition féminine ait été enseignée. Ainsi, travailler sur l'histoire du costume et ses significations au regard des classes sociales, des métiers et du statut de la femme, est plus éducatif qu'une sanction ou une exclusion pour comportement contraire au règlement intérieur. L'un n'empêche pas l'autre, mais il est préférable que les motifs aient été préalablement expliqués et compris. En partant des idées reçues et des comportements convenus, l'enseignant peut amener progressivement l'élève à se libérer de ses propres entraves psychiques ou culturelles : l'éducation est toujours une sorte de dépaysement, voire un arrachement de certaines appartenances imposées et de certaines assignations identitaires. La mixité est un exemple topique de la nécessité d'une émancipation pédagogique pour lutter contre toutes les formes de préjugés, qui encombrent la tête des élèves lorsqu'ils arrivent en classe.

Encore faut-il s'ouvrir à une appréhension plus globale de la personne de l'élève, de son individualité en construction. Prenons l'exemple caractéristique de la façon dont on éduque le corps dans nos écoles. Les élèves ont des corps contraints à l'école et débridés à l'extérieur. Leur sexualité est plus précoce que celle de leurs aînés, mais l'institution feint de ne rien voir. Pourtant, la littérature est abondante, les plus beaux textes traitant notamment du "transport amoureux" ou des changements psychologiques et corporels qui donnent saveur à la vie. D'un autre côté, les données scientifiques ne cessent d'enrichir notre connaissance du corps humain, l'éducation physique fait avancer l'acceptation de son corps et sa différence, la création artistique aide à l'accomplissement. Quant aux multiples productions médiatiques qui fascinent les adolescents, elles sont autant d'éléments pour créer la distance pédagogique à l'image.

Les cours des sciences de la vie sur la reproduction ne répondent pas aux interrogations existentielles des élèves. Et si les injures qu'ils profèrent sont violemment sexistes, c'est peut-être, aussi, parce qu'ils ne savent pas comment exprimer leurs émotions ou leurs angoisses. Le silence pudique de l'École sur la sexualité, dans une société qui, à l'extérieur, donne l'impression d'être extrêmement permissive, voire exhibitionniste, est perçue par les jeunes comme une forme de contrainte, voire de violence. Ce qui se dit dans le bureau des infirmières est édifiant : nombre d'élèves parlent de leur corps, qu'ils soumettent à des conduites à risque et qu'ils transforment parfois en lieu de souffrance - pourquoi, par exemple, la mode du piercing et des tatouages, parfois douloureux, sur les parties les plus intimes de leur corps ? Ces adolescents veulent dire quelque chose, encore faut-il leur permettre de l'exprimer.

Les propos sont également révélateurs d'une extrême dépendance à la société de consommation, d'une allégeance aux marques. Beaucoup ont perdu le sens de la relation et de la présence à l'autre "comme dans une bulle". La bourrade fait office de séduction et l'agression verbale de carte du tendre. Combien cachent leur mal être derrière la provocation ? Cela n'est pas nouveau, mais il est temps de reconnaître que les adolescents qui étudient dans nos établissements scolaires jusqu'à vingt ans, et dont la culture familiale méconnaît parfois l'égalité homme/femme, revendiquent le droit au respect et à l'épanouissement corporel.

Seule une mixité qui aide à construire l'égalité, seule une éducation à la citoyenneté démocratique, qui émancipe des préjugés sexistes, contribueront à une réelle autonomie de l'élève. Ces libertés conquises sont les meilleurs outils pour édifier des communautés éducatives pacifiées. Alors, l'altérité prendra le sens d'un autre moi-même.

 



  1. L'une des premières émissions fut Cas d'école sur la 5e, du 8 mars 2002, "Les filles à l'école".
  2. Citons notamment, la voix des femmes "Ni putes, ni soumises", qui, depuis l'immolation d'une jeune fille par le feu, a attiré l'attention sur la gravité du sexisme à l'école.
  3. De grands magasins ont ouvert des rayons "Lolita".
  4. La féminisation du corps enseignant va à l'encontre des représentations de certains élèves, qui ont tendance à attribuer traditionnellement, le savoir et le travail aux hommes..
  5. Lors de la remise de notre rapport, en 1999, sur "L'évaluation du plan anti-violence" mis en œuvre par le ministre de l'Éducation nationale Claude Allègre, nos conclusions soulignant l'importance des violences sexistes ont étonné et parfois ont été contestées, alors que le sujet allait éclater au grand jour, quelques mois plus tard.
  6. Nombre d'adultes en milieu scolaire ne se posent même pas la question de l'incidence de leur tenue vestimentaire sur les élèves. Et, il est symptomatique que la question de l'uniforme revienne à l'actualité.
  7. L'intérêt croissant pour des romans (tel Harry Potter), pour des films ou des séries télévisées jouant sur le surnaturel, pour les sectes, en sont une illustration.



Mis à jour le 15 avril 2011
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