Colloque « De la mixité à l'égalité dans le système éducatif »

L'égalité des sexes dans le système éducatif : une dynamique interministérielle en construction


Nicole Belloubet-Frier, rectrice de l'académie de Toulouse, présidente du comité interministériel de pilotage de la convention de février 2000 pour la promotion de l'égalité des sexes dans le système éducatif

Si en cette année de commémoration du soixantenaire de son instauration, je prends comme point d'origine le droit de vote des femmes, je puis considérer que, depuis ce moment crucial et symbolique, des évolutions majeures, favorables à l'émancipation des femmes ont eu lieu. Le président de la République soulignait récemment : "accession à la majorité politique et juridique, développement du travail féminin y compris dans les bastions les mieux gardés, maîtrise de la contraception et de la maternité qui est avec le travail des femmes le fait central" sont l'expression même de cette émancipation.

Dans le même temps, cause et causalité entremêlées, le système éducatif a accompli d'énormes progrès, quantitatifs et qualitatifs, en matière de scolarisation des filles. Aujourd'hui, l'école est mixte à tous les niveaux. De plus, tous les chiffres le disent : c'est à leur bénéfice que les filles creusent l'écart avec les garçons ; dès le primaire, où se nouent bien des conditions du succès ou de l'échec, elles redoublent moins souvent. C'est encore le cas, durant les années-collège et les années-lycée. Elles affichent une meilleure réussite au baccalauréat et sont plus nombreuses à pousser les portes de l'enseignement supérieur. En 1990, on compte 520 000 étudiantes, soit 70 000 de plus que les garçons. Comme le constate Nicole Mosconi : "le stéréotype de la femme sotte et ignorante a vécu" ; la réussite scolaire des filles constitue un formidable atout pour l'avenir. L'école a joué à leur égard un rôle émancipateur indéniable.

Pourtant, malgré ces avancées, force est de constater que des inégalités criantes subsistent, dans et hors l'école. L'orientation scolaire des filles continue d'être marquée par des stéréotypes qui aboutissent à une concentration des femmes dans un nombre trop réduit de métiers. Les filles restent minoritaires dans la filière scientifique ; elles sont moins présentes dans les filières les plus porteuses en matière d'accès au pouvoir décisionnel et bénéficiant d'un encadrement scolaire privilégié : classes préparatoires, grandes écoles, études doctorales. Si, en France, 80 % des femmes entre 25 et 50 ans travaillent, elles sont plus souvent confrontées au chômage et perçoivent des salaires inférieurs à ceux des hommes. Si l'on y ajoute les violences faites envers les femmes, toujours trop présentes, il faut bien en conclure, selon l'expression de Jeanine Mossuz-Lavau, que "l'égalité hommes-femmes, c'est un pas en avant, deux pas en arrière".

Ces constats ont conduit les responsables successifs du système éducatif à promouvoir des actions spécifiques destinées à faire progresser la mixité scolaire vers une véritable égalité des chances entre les filles et les garçons. Elles se sont majoritairement centrées sur trois domaines : l'orientation scolaire, la socialisation scolaire et l'avenir socioprofessionnel.

Dans les années 80, sous l'impulsion de Madame Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, le ministère de l'Éducation nationale a pris conscience du rôle essentiel qu'il pouvait jouer dans la promotion de l'égalité entre les filles et les garçons. Cette politique d'égalité était inscrite dans la première convention signée, le 20 décembre 1984, entre la ministre des Droits de la femme et le ministre de l'Éducation nationale.

Le texte de cette convention préconisait plusieurs axes d'action :
un travail sur l'orientation ;
la création de trois postes d'études pluridisciplinaires féministes, dans les universités de Toulouse au département d'histoire, de Rennes en droit social, de Paris VII en sociologie, et la mise en place, dans le cadre de la formation initiale des enseignants, d'une formation sur l'analyse des préjugés liés au sexe et leurs conséquences dans la vie sociale et professionnelle.

Des postes de chargés de mission furent créés dans les rectorats mais, un an plus tard, ils furent redéfinis pour poursuivre d'autres objectifs. Dans le même temps, le premier programme d'action communautaire pour la promotion de l'égalité des chances en faveur des femmes, est mis en place de 1982 à 1985. Dans cette période, plusieurs campagnes nationales ont été élaborées principalement sur le thème central de l'orientation. En 1984, des spots TV défilent sur les trois principales chaînes avec comme slogan "les métiers n'ont pas de sexe".

En juillet 1989, la loi d'orientation sur l'éducation précise, en son article premier, que "l'école contribue à favoriser l'égalité entre les hommes et les femmes". Ce premier texte important inclut l'égalité des chances dans le cadre général de la politique du ministère de l'Éducation nationale.

Quelques mois plus tard une deuxième convention, signée en septembre 1989 entre le secrétariat d'État aux Droits des femmes et le secrétariat d'État chargé de l'Enseignement technique, énonce clairement des objectifs économiques. Cette convention est centrée sur la diversification des choix professionnels et tente de trouver une réponse au manque d'ingénieurs et de techniciens. Pour la mise en œuvre de cette convention des plans académiques triennaux sont définis : le premier de 1989 à 1991, le deuxième de 1991 à 1994.

En 1991, "le prix de la vocation scientifique et technique" est institué. Il remplaça la bourse du même nom instaurée en 1985. Son montant, d'environ 750 euros, n'est pas considérable, mais donne néanmoins une reconnaissance institutionnelle aux candidates et leur permet de couvrir quelques frais. Un suivi de leur devenir permet de les accompagner jusqu'à leur insertion professionnelle.

La formation des acteurs étant une des préoccupations majeures de ces politiques, le réseau des chargés de mission dans les rectorats et les déléguées aux droits des femmes auprès des Préfets, participèrent au séminaire européen "Apport européen et contribution française à l'égalité des chances entre les filles et les garçons" organisé les 20,21 et 22 mai 1992.

Toutes ces étapes amènent progressivement à prendre en compte de manière globale et plus ample la problématique de l'élargissement des choix professionnels des filles. Lors du séminaire européen de novembre 1995, l'évaluation des effets de ces politiques successives, a souligné la difficulté de mesurer quantitativement les évolutions produites par nos actions. Dominique Torsat repérait alors l'importance, pour progresser vers une véritable politique d'égalité des sexes, de "travailler dans une optique plus globale", d'instaurer une "politique forte pouvant pallier la dispersion des actions et redonner des impulsions créatrices".

La Convention du 25 février 2000, pour la promotion de l'égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes, dans le système éducatif, répond à cette ambition. Il s'agit de donner une réponse globale, de se situer dans une perspective plus large qui permet de faire prendre conscience des inégalités persistantes et de donner plus de visibilité et de complémentarité à nos initiatives tant auprès des élèves que des équipes éducatives et des parents d'élèves.

En effet, si les objectifs de cette nouvelle convention restent comparables à ceux des précédentes, elle affirme son originalité. Elle élargit notablement son champ d'application, puisque à l'axe consacré aux pratiques de l'orientation et de l'élargissement des choix professionnels des filles et des garçons. Elle ajoute la promotion d'une éducation fondée sur le respect mutuel entre les sexes et la formation des acteurs et la conception d'outils de promotion de l'égalité. Elle crée les conditions d'une véritable approche systémique entre les acteurs concernés puisqu'elle bénéficie d'une large assise interministérielle. Sept ministères, dont j'ai plaisir à saluer ici la présence, sont signataires. Ils couvrent les champs de l'Éducation nationale et de la Recherche, de l'agriculture, de la parité et de l'égalité professionnelle, de la justice, de la culture, de l'équipement et du travail.

La diversité de cette configuration est nécessaire pour permettre l'appréhension globale d'une question fondamentale telle qu'elle est formulée par Béatrice Majnoni d'Intignano : "Qu'y a-t-il de plus déterminant pour la transformation de la société et donc de l'économie que le changement des rapports entre les deux moitiés de l'humanité ? " Cette problématique, si elle concerne directement l'école, ne peut être déconnectée de son environnement. Nicole Mosconi encore constatait, en 1995, qu'il est illusoire de penser que l'on peut changer quelque chose en agissant uniquement à l'intérieur du système scolaire. Tant qu'on ne prendra pas cette question dans sa généralité et qu'elle ne sera pas traitée au niveau politique, les actions menées seulement au niveau du système scolaire, même si elles sont nécessaires et importantes, n'auront qu'un impact relatif.

Cette approche interministérielle globale s'inscrit dans un ample mouvement mondial, dont on peut situer le point de cristallisation lors de la quatrième Conférence mondiale de l'ONU sur les femmes, à Pékin, en 1995. Elle avait pour slogan "Regarder le monde avec des yeux de femmes". Dans la résolution finale, de nouveaux concepts - essentiellement trois - ont été adoptés :

celui d'"empowerment" qui désigne la participation des femmes aux instances de décision à tous les niveaux ;
celui de "parité", c'est à dire d'équilibre de la représentation entre les deux partenaires qui composent l'humanité (les hommes et les femmes) ;
celui du "gender mainstreaming" qui indique que l'égalité hommes/femmes doit être appliquée à toutes les politiques publiques, sociales, gouvernementales. Ce concept justifie directement la composition interministérielle de notre convention et son esprit.

Cette approche intégratrice est reprise au niveau européen :
dans l'article 3 du Traité d'Amsterdam (1997), qui mentionne que "la Communauté cherche à éliminer les inégalités et à promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes dans toutes ses activités" ;
dans l'article 23 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne (2000) qui énonce que "l'égalité entre les femmes et les hommes doit être assurée dans tous les domaines" ;
dans la future constitution européenne.

Le projet de "loi contre la violence de genre", actuellement en débat en Espagne, est symptomatique du développement de cette approche intégrée. Si le projet considère l'école comme un levier important en matière de prévention et lui demande de promouvoir un "changement des modèles culturels et éducatifs", il articule cette action et d'autres, avec celle de différents ministères : affaires sociales, justice, travail…et assure les complémentarités nécessaires.

De même, la France a adopté une stratégie globale pour entraîner la société sur la voie de la démocratie paritaire, au travers de la Charte de l'égalité entre les hommes et les femmes récemment présentée au Premier ministre par Nicole Ameline, ministre de la Parité et de l'égalité professionnelle. Cette charte promeut et favorise une approche transversale et partenariale de l'égalité ainsi que la construction de réseaux d'acteurs.

La large assise interministérielle sur laquelle repose la Convention pour l'égalité des chances du 25 février 2000 lui permet d'être en cohérence avec les principes de la Charte de l'égalité entre les hommes et les femmes.

Par ses objectifs comme par sa configuration, la convention pour l'égalité des chances crée les conditions d'une dynamique interministérielle adéquate avec ses finalités. Les actions qu'elle a déjà suscitées ont illustré la nécessité et la vitalité de ce partenariat. Le constat est net : que ce soit pour remplir ses missions propres et spécifiques, en son sein, en matière d'égalité des chances entre filles et garçons, ou que ce soit pour répondre, en interaction, aux enjeux forts que recouvrent cette notion d'égalité dans la société, en termes démocratique, économique et social, le système éducatif ne peut fonctionner efficacement et utilement de façon cloisonnée, en cercle fermé, replié sur lui-même.

Françoise Vouillot a depuis longtemps repéré les fortes potentialités de l'école en matière de transformation sociale et de production d'égalité entre les sexes. Il serait illusoire et erroné toutefois de penser que pour concrétiser ces potentialités, l'école puisse s'extraire de son environnement et agir en solitaire, alors que, pour ce qui concerne les choix professionnels, les processus sont extrêmement complexes et impliquent toutes les dimensions de la personnalité. L'école ne peut, et ne doit, être le seul acteur dans le processus de construction identitaire, relativement long, des jeunes qui lui sont confiés. Elle ne peut seule lever tous les "plafonds de verre". C'est ainsi que l'on peut d'ores et déjà poser le constat que l'école n'a pas agi seule dans le cadre des chantiers inscrits au cœur de cette convention qui nous réunit aujourd'hui : la prévention de la violence envers les femmes, la constitution d'outils de réflexion pour la construction de l'égalité dans tous les systèmes éducatifs dans et hors de l'Éducation nationale, la place des femmes dans l'enseignement supérieur, le rôle des femmes au cœur de la société de l'information, le refus de la tentation des "développements séparés" liés aux critiques de la mixité…

La dynamique interministérielle initiée par la Convention du 25 février 2000 est ainsi une nécessité et une réalité ; je considère que cette dynamique est en construction.

Le nombre de déclinaisons régionales de cette convention déjà signées, même s'il ne constitue pas un indicateur pertinent pour évaluer son impact ni l'engagement réel des personnes sur le terrain, nous dit à la fois que du chemin a été parcouru et aussi qu'il ne faut pas s'arrêter en chemin qu'il s'agisse de la collaboration entre les services de l'État ou du lien avec les collectivités territoriales.

Ce colloque constitue donc un moment précieux pour conforter les complémentarités et les synergies. Les tables rondes organisées au cours de la journée sont l'occasion de valoriser le travail effectué, avec le souci de définir les mutualisations nouvelles souhaitables et possibles, d'échanger les apports méthodologiques, de repérer et d'exporter les "bonnes pratiques", de mettre en commun les questionnements des uns et des autres. Il s'agit aussi d'aborder les sujets non évoqués explicitement dans la convention et qui pourraient se transformer en ambitions nouvelles, (statut des jeunes filles dans les quartiers sensibles, mixité) mais également de s'interroger sur la façon dont nous évaluons, pour les ré-orienter si nécessaire, nos actions.

Cette approche systémique renforcera durablement les partenariats qui nous unissent et construira la culture commune qui peut les rendre efficaces. En associant nos forces en réseau, nous faisons plus que les ajouter, nous les multiplions.

Je vous rappelle que les finalités de la Convention du 25 février 2000, prorogée jusqu'en février 2006, si elles s'appliquent en priorité au système éducatif, ont pour ambition de construire un projet éducatif en cohérence avec les valeurs qui gouvernent notre action, c'est-à-dire celles liées à l'école de la République. Ce projet ne constitue pas seulement un "supplément d'âme". Il s'agit, pour chacun et chacune d'entre nous, de bien mesurer que ce projet éducatif constitue une orientation de civilisation, car c'est au sein de l'école, et des consciences juvéniles dont elle est responsable, que se dessine le visage de la société de demain dont nous sommes ici, tous ministères confondus, responsables.

Je vous remercie donc de votre engagement en ce sens, de votre présence à ce colloque, unis par cette mission de construction de l'égalité entre les hommes et les femmes. Je sais aussi, par-delà la validité de tous les dispositifs mis en place, que la réussite de notre démarche est déterminée par la volonté sans faille de tous ceux et de toutes celles qui oeuvrent au quotidien ; j'ai confiance en cette volonté que vous portez, chacun et chacune avec vos spécificités, pour servir cette cause, dont l'enjeu est à la fois universel et singulier, au plus près de nos établissements et des élèves.

Je m'attacherai pour ma part avec attention et conviction à ce que les résultats de nos travaux d'aujourd'hui, dont je suis certaine de la qualité et de la richesse, alimentent cette dynamique.

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent