Séminaire «Mise en œuvre pédagogique du nouveau programme d'enseignement des langues vivantes dans la voie professionnelle»

Présentation du nouveau programme de français dans la voie professionnelle

Anne Armand, inspectrice générale de l'Éducation nationale, groupe des lettres, présidente du groupe d'experts pour le programme d'enseignement de français dans la voie professionnelle

Merci d'accueillir parmi vous la seule littéraire de l'assemblée. Mais je reconnais beaucoup de visages amis ! La présentation rapide que je vais proposer des programmes de français vous montrera que l'enseignement du français et l'enseignement des langues vivantes offrent bien des possibilités de réflexion commune.

Finalités et contenus

L'enseignement du français en baccalauréat professionnel vise l'acquisition de quatre compétences :

  • entrer dans l'échange oral : écouter, réagir, s'exprimer ;
  • entrer dans l'échange écrit : lire, analyser, écrire ;
  • devenir un lecteur compétent et critique ;
  • confronter des savoirs et des valeurs pour construire son identité culturelle.

Ces quatre compétences sont travaillées à partir d'objets d'étude, au nombre de trois par année d'enseignement. Le choix de ces objets d'étude, à l'intérieur d'une année et dans la progression sur les trois années du cursus, répond à trois champs différents : l'un est celui de la littérature et de la lecture, l'autre est celui de la société et des rapports que l'individu entretient avec elle, le troisième concerne le domaine de la réflexion personnelle et du jugement. Ces trois champs sont présents chaque année et de plus en plus imbriqués au fur et à mesure que l'on progresse vers l'année de terminale.

Première année

Objets d'étudeChamp
Construction de l'information Champ 1 : société
Des goûts et des couleurs, discutons-en Champ 3 : jugement
Parcours de personnages Champ 2 : littérature

Deuxième année

Objets d'étudeChamp
Du côté de l'imaginaire Champ 2 : littérature
Les philosophes des Lumières et le combat contre l'injustice Champ 1 : société
Champ 2 : littérature
L'homme face aux avancées scientifiques et techniques : enthousiasmes et interrogations Champ 3 : jugement
Champ 1 : société.

Troisième année

Objets d'étudeChamp
Au XXe siècle, l'homme et son rapport au monde à travers la littérature et les autres arts Champ 2 : littérature
Champ 3 : jugement
La parole en spectacle Champ 1 : société
Champ 2 : littérature

Démarches

Le principe de la liberté pédagogique est fortement inscrit dans le programme de français : " Le professeur organise son projet pédagogique annuel en abordant les objets d'étude dans l'ordre qui lui convient, et selon un nombre de séquences approprié à son public. Il veillera cependant à ce que chaque séquence n'excède pas six semaines. "

Organisation des séquences

Pour éviter toute présentation figée de cette organisation, je vous propose, parmi les organisations possibles, deux exemples de projet pédagogique :

  • Le professeur choisit de construire trois séquences majeures de six semaines et trois séquences mineures de trois semaines, un objet d'étude étant travaillé deux fois dans une année. Bien évidemment une séquence majeure et une séquence mineure consacrée au même objet d'étude doivent être séparées dans le calendrier de l'année.
  • Le professeur choisit de construire des séquences spécifiques à un objet d'étude et à une ou deux séquences croisées, au cours de laquelle deux objets d'étude sont travaillés de façon conjointe.

Démarches intellectuelles à construire

L'enseignement du français n'est pas pensé comme une simple transmission de connaissances mais comme un des lieux majeurs de la formation à la réflexion personnelle et à l'affirmation d'un jugement personnel. C'est pourquoi, chacun des objets d'étude est accompagné, dans le programme, de trois questions, qui ont chacune leur fonction. Je vais prendre comme exemple du fonctionnement de ces questions deux objets d'étude de la classe de seconde.

La première question fait émerger les représentations premières des élèves, car il s'agit bien de cela : discuter, réfléchir en commun, élaborer ensemble des réponses ; en aucun cas, de la part de l'enseignant, il ne s'agit de faire un cours sur la ou les notions convoquées.

  • Des goûts et des couleurs, discutons-en
    Les goûts varient d'une génération à l'autre. Ceux d'aujourd'hui sont-ils meilleurs que ceux des générations précédentes ? Bien évidemment, tout élève pense que ses goûts sont bons et que ceux de ses parents, de ses professeurs … sont ringards.
  • Parcours de personnages
    Les héros littéraires d'hier sont-ils les héros d'aujourd'hui ? Bien évidemment, les héros du jour - de la politique, du sport, des films, des chansons … sont plus intéressants aux yeux des élèves que les héros d'hier, dont peut-être on leur rebat trop les oreilles - et nos représentations devront aussi être examinées : De mon temps, il y avait de grands sportifs, de grands auteurs, de grands films, de vrais chanteurs, etc. Harry Potter comparé à Mark Twain, pensez donc !

La deuxième question interroge les façons dont la littérature, d'autres arts, le langage, participent à ces interrogations. La question porte le plus souvent sur le " comment ".

  • Des goûts et des couleurs, discutons-en
    Comment faire partager ses goûts dans une démarche de dialogue et de respect ?
  • Parcours de personnages
    En quoi l'histoire du personnage étudié, ses aventures, son évolution aident-elles le lecteur à se construire ? (" comment " l'œuvre interagit-elle sur le lecteur ? )

La troisième question ouvre la perspective vers une réflexion personnelle de type philosophique.

  • Des goûts et des couleurs, discutons-en
    En quoi la connaissance d'une œuvre et de sa réception aide-t-elle à former ses goûts et/ou à s'ouvrir aux goûts des autres ?
  • Parcours de personnages
    Les valeurs qu'incarne le personnage étudié sont-elles celles de l'auteur, celles d'une époque ?

Les enseignants ont pu manifester une certaine inquiétude face à ce troisième type de questions et il importe de les rassurer. Ils ne sont pas transformés d'un coup en professeur de philosophie ; ils demeurent des professeurs de français. Mais les élèves de la voie professionnelle sont les seuls bacheliers qui ne reçoivent pas un enseignement de philosophie, or ils ont besoin, comme les autres, de se confronter aux grandes interrogations du monde au moment de quitter le lycée. Nous avons donc inscrit dans nos programmes des questions qui initient à la réflexion philosophiques, c'est-à-dire des questions qui n'attendent pas une réponse binaire (oui/non), ni collective, mais qui font entrer dans le champ de la délibération : apporter une réponse personnelle, parce qu'elle a été construite peu à peu par confrontation entre ce que je pense, ce que mes pairs pensent, ce que d'autres ailleurs et avant moi ont pensé, dont de grandes voix de référence.

Liberté pédagogique et programme

Les questions sont à disposition pour lancer une séquence, ou une séance, ou relancer la réflexion lors de la deuxième séquence.

Elles sont un guide à disposition : si on a fait émerger les représentations des élèves en début de séquence (première question), si la séquence a permis de réfléchir sur la question des moyens langagiers qui ont permis des traitements de la question, dans le temps et dans l'espace (deuxième question), si les élèves en fin de séquence ont dépassé leurs premières réactions et ont élargi leur horizon de réflexion (troisième question), le contrat est rempli.

Mais elles ne sont pas un carcan : un professeur peut choisir de présenter les trois questions en même temps, pour présenter l'ensemble de la séquence. Un professeur peut choisir de commencer par la dernière question, pour inviter d'emblée sa classe à se poser des questions importantes. Un professeur peut choisir de commencer par la deuxième, pour entrer d'abord dans des textes, des documents, qu'on étudie avant d'engager une réflexion commune. Un professeur peut ne pas faire état explicitement de ses questions et pour autant les traiter dans sa séquence.

Ces questions ne sont en aucun cas le prétexte de trois exposés magistraux, de trois "leçons", ni d'ailleurs d'une, de deux ou de trois. L'enseignement du français ne procède pas par des leçons, il forme à la réflexion. Elles ne sont pas non plus un pur ornement de nos programmes, dont l'enseignant pourrait se passer, et continuer à enseigner en suivant les anciens programmes. Ainsi, on ne peut pas "faire un cours" sur les philosophes du XVIIIe siècle ; le programme de première demande qu'on réfléchisse, à propos du combat des philosophes des Lumières contre l'injustice, aux trois questions :

  • Une action juste l'est-elle pour tout le monde ?
  • Quelles armes littéraires les philosophes des Lumières ont-ils léguées aux générations suivantes pour dénoncer l'injustice ?
  • En quoi les écrits des philosophes des Lumières permettent-ils l'élaboration d'un jugement argumenté ?

Ces questions doivent exister, dans la classe, explicitement, ou dans les préparations de cours (de progression, de projet de séquence) implicitement.

Par rapport au programme précédent, cet enseignement contraint à un changement profond de perspectives : on n'apprend pas en français des notions (le schéma de la communication, les figures de l'ironie, etc.) que l'on illustrerait ensuite par des lectures (cours magistral, méthode déductive). On lit des textes, on fait réfléchir, et pour cela on se sert d'outils de lecture, d'outils linguistiques (construits lors des lectures ; méthode inductive, pédagogie de projet). Il y a ainsi dans le programme de chaque année une liste de connaissances, littéraires et linguistiques, précises et incontournables dans le parcours de formation des élèves.

Ressources

Nous avons rédigé des " ressources ", qui seront à disposition sans doute vers la mi-avril : trois premiers documents, " écrire en baccalauréat professionnel ", " lire en baccalauréat professionnel ", " étudier la langue en baccalauréat professionnel ", ainsi que des exemples d'exploitation des objets d'étude.

Ces ressources donneront des exemples des formes scolaires de lecture, au nombre de trois et non plus de deux (lecture d'un groupement de textes et / ou de documents ; parcours de lecture dans une œuvre intégrale ; lecture intégrale d'une œuvre). Il s'agit d'éviter l'hypocrisie actuelle qui fait choisir des œuvres très courtes pour pouvoir dire qu'on a lu intégralement une œuvre. Le professeur conduira un " parcours de lecture " dans de grandes œuvres, dont on ne lira pas tout et dont on n'étudiera pas tous les aspects littéraires que l'on pourrait en retenir. Il proposera en " lecture intégrale " des lectures plus abordables, lues intégralement, avec des lectures hors du temps scolaire.

Ces ressources aideront à choisir les œuvres qu'on fera lire. Une tension s'est exprimée chez les enseignants lors de la consultation entre les périodes de référence mises en regard de chaque objet d'étude (références de fait obligatoires) et la possibilité de choisir des lectures en dehors de ces périodes. Voici une des formules retenues dans le document ressource pour répondre à cette tension : " L'enseignant choisit de faire lire une œuvre ou des extraits réunis dans un groupement de textes en référence aux périodes d'histoire littéraire inscrites dans le programme. Il est libre, au-delà de ce choix, d'ouvrir totalement le champ de la production littéraire pour préparer, accompagner, compléter les lectures proposées aux élèves. "

Le professeur veillera donc à maintenir un équilibre entre le souci de faire réagir les élèves, de les faire entrer dans le débat d'idées, le partage d'émotions, l'apport de connaissances sur l'époque et le milieu qui ont vu naître l'œuvre, la façon dont l'œuvre a été reçue par les lecteurs de son époque, la réflexion sur l'écriture de l'œuvre et ses effets sur le lecteur d'aujourd'hui. Les connaissances (littéraires et linguistiques) inscrites dans les programmes sont des moyens au service de la réflexion et de la construction de soi.

Les ressources présenteront des exemples de trois types d'écritures attendues : écritures de travail, écritures explicatives et argumentatives (en instaurant une progression sur les trois années et avec les exercices du BTS en perspective), écritures créatives.

Les ressources présenteront également deux tableaux organisant la progression lexicale et la progression grammaticale sur les trois années du cursus.

Enfin, les questions d'évaluation seront traitées au fil de ces ressources, pour tous les types d'exercices, et en vue des épreuves certificatives.

Je vous remercie pour votre attention et vous souhaite une bonne journée de travail.

Mis à jour le 15 avril 2011
Partager cet article
fermer suivant précédent