Le numérique dans le premier degré

Clis'Tab2: des tablettes pour des élèves avec des troubles autistiques

Dans la continuité de ClisTab1, une opération de mécénat a permis la mise à disposition de tablettes Android en nombre suffisant pour équiper une classe accueillant des élèves avec des troubles autistiques. Cette opération a permis d'élargir l'expérimentation en cours à de nouvelles applications renforçant l'autonomie et les apprentissages et de mettre en oeuvre un projet de classe favorisant l'inclusion en milieu ordinaire.

Contexte de l'expérimentation

L'Éducation nationale scolarise actuellement en milieu ordinaire près de 20 000 élèves porteurs de troubles des fonctions cognitives ou envahissant du développement (dont près de 8 000 en préélémentaire). Les difficultés importantes de ces élèves, notamment de communication, nécessitent de disposer en milieu scolaire de ressources numériques adaptées et de qualité.

Ces élèves montrent en effet, en règle générale, une appétence singulière pour les outils numériques qui sont prévisibles, infatigables, réguliers et leur laissent le temps d'agir et de réagir. Ces élèves en situation de handicap manifestent aussi une préférence forte pour les médias visuels.

Le plan numérique annoncé en mai 2015 a pour ambition de généraliser les usages du numérique dans l'enseignement en mettant à disposition des enseignants et de leurs élèves des équipements et des ressources numériques et en accompagnant leurs usages avec des dispositifs de formation. Des ressources adaptées et disponibles sur tablettes tactiles numériques ont été repérées comme susceptibles d'apporter des réponses pertinentes aux besoins éducatifs particuliers.

Le projet ClisTab

Initié en septembre 2013, le projet Clis'Tab reposait à titre expérimental sur l'équipement en tablettes tactiles numériques de 10 CLIS scolarisant des élèves ayant des troubles mentaux et cognitifs. Ces tablettes étaient notamment munies de ressources adaptées aux besoins éducatifs particuliers de ces élèves. L'objectif de cette opération était d'évaluer le potentiel pédagogique de la tablette numérique auprès de ces élèves. Elle a été menée en partenariat avec l'INS HEA et a fait l'objet de différents bilans et rapports.

Dans la continuité de ClisTab1 qui s'appuyait sur des tablettes sous IOS et ardoises Bic, une opération de mécénat a permis la mise à disposition de tablettes Android en nombre suffisant pour équiper une classe accueillant des élèves avec des troubles autistiques. Cette opération a permis d'élargir l'expérimentation en cours à de nouvelles applications plus spécifiquement dédiées à l'autisme et fonctionnant sous un autre système d'exploitation.

L'accompagnement du projet

Au cours de deux années scolaires (2015 à 2017), le Ministère de l'Éducation Nationale et l'INS HEA ont accompagné l'enseignante de la classe équipée, par la mise à disposition d'applications spécifiques, un suivi à distance et des rencontres au sein de la classe.
Les tablettes ont été équipées d'un ensemble d'applications dédiées plus particulièrement aux élèves avec autisme (Basic, Progress, Préschool, Autimo, Social Handy, Class it, Puzzle, Logiral, Time in, Tellagami, India rose, PicktoPlus).

Les grandes lignes du questionnement sous-tendu par le projet ont été proposées à l'enseignante comme guide de réflexion (quel usage de la tablette en milieu scolaire, son utilisation par les élèves, les applications utilisées) et deux questionnaires par an lui ont été transmis pour préparer les rencontres. Les échanges à distance ont aussi permis de répondre aux problèmes plus techniques rencontrés en classe (accès aux applications, wifi,...).

L'expérimentation

Le cadre

Le troisième plan autisme de 2013 a favorisé le développement d'unités d'enseignement externalisées dans les écoles primaires publiques. C'est dans la commune rurale de Villeneuve-le-Comte en Seine et Marne que s'est concrétisée à la rentrée 2015 la création d'une nouvelle unité externalisée.
Cette unité constitue une modalité de scolarisation d'élèves d'âge élémentaire avec autisme ou autres TED, orientés par la MDPH vers un établissement ou un service médico-social.

Ces élèves bénéficient sur des temps et des lieux appropriés d'interventions pédagogiques, éducatives et thérapeutiques Ces interventions sont réalisées par une équipe associant les actions coordonnées de l'enseignante et des professionnels médico-sociaux.

L'école primaire de Villeneuve le Comte est composée de 2 classes maternelles et 4 classes élémentaires. Durant la période d'expérimentation, elle a accueilli jusqu'à 7 élèves dans la classe externalisée. Chacun d'eux avait un emploi du temps personnalisé avec des temps à l'IME "les Amis de l'atelier" à Torcy dont dépend cette unité, des temps en milieu ordinaire en classe et des temps d'inclusion dans d'autres classes de l'école. La journée à l'école se composait de différentes périodes de travail : travail scolaire avec l'enseignante, travail individuel avec un éducateur, travail autonome et inclusions dans des classes ordinaires de l'école.

Les élèves

Le groupe classe comprenant sept garçons a évolué au cours du projet : cinq d'entre eux ont rejoint une autre structure à la fin de la première année et cinq nouveaux ont été accueillis au cours de la seconde année. Pour ce qui concerne les élèves présents la deuxième année (cinq nouveaux dont deux arrivés au deuxième semestre), ils étaient âgés de 6 à 11 ans.

A l'oral, trois avaient des difficultés à construire des phrases à la syntaxe juste, deux ne s'exprimaient qu'avec des phrases-mots et deux étaient non verbaux. Pour ces derniers, l'enseignante avait comme principal objectif de faire émerger un langage oral en s'appuyant sur un code de communication (PECS : système de communication par échange d'images).

Pour les autres, les compétences de lecture et d'écriture étaient plus particulièrement travaillées, dans le but de les inclure dans une classe de CP. Un élève bénéficiait d'un temps d'inclusion important dans la semaine (15h), deux autres de temps plus réduits (de 1h à 1h45 par semaine). Des projets collectifs en collaboration d'autres enseignantes permettaient aussi aux élèves de partager des activités avec d'autres classes.

L'enseignante

Nouvellement nommée à la rentrée 2015, l'enseignante a montré son fort engagement et sa grande réflexion sur la scolarisation des élèves de sa classe et s'est montrée très intéressée par le potentiel prometteur des outils numériques dans sa pédagogie quotidienne. Au sein de la salle de classe, elle travaillait en partenariat avec, notamment, trois éducateurs qui étaient présents avec elle toute la semaine, mais aussi des rééducateurs qui intervenaient auprès des élèves une fois dans la semaine.

Les tablettes

Huit tablettes Android équipées de stylet ont été mises à disposition de la classe, une pour chaque élève et une pour l'enseignante. L'expérimentation s'est déroulée sur deux ans et les tablettes ont été laissées dans la classe à la fin du projet.

Les tablettes ont été bien accueillies en classe, tant par les élèves que par l'enseignante, les éducateurs spécialisés et les rééducateurs présents au quotidien. Elles ont rapidement été investies et utilisées en alternance avec d'autres modalités pédagogiques. Intégrées aussi bien dans le travail individuel réalisé par les éducateurs que sur des temps d'apprentissage scolaires, les tablettes (nominatives) ont été personnalisées, l'enseignante se chargeant d'y installer des applications, rangées par domaines, différentes selon les apprentissages scolaires visés. Chaque tablette disposait ainsi d'un écran d'accueil dans lequel l'élève avait ses repères. L'outil a aussi été ponctuellement utilisé, au cours d'activités autonomes et à la demande des élèves, pour des temps de détente, ludiques.

Mise en œuvre pédagogique

Des applications pour des apprentissages individuels

Les applications ont été proposées individuellement et à tour de rôle aux élèves. Ceux-ci étaient installés près de l'enseignante qui accompagnait d'autres élèves en activité. Ainsi, elle pouvait répondre immédiatement aux sollicitations éventuelles de l'élève sur des questions techniques.

De même, elle pouvait adapter, lorsque l'application le permettait, le niveau de difficulté au niveau de compétence de l'élève. Souvent, elle a fait le choix de changer d'application, pour proposer les activités les plus ajustées aux objectifs d'apprentissage de chacun.

Les tablettes comportaient donc des applications qui pouvaient être très différentes, de l'une à l'autre. Les compétences de la langue orale et écrite ont ainsi été travaillées avec des applications de graphisme et de lecture (Lire avec Sami et Julie, Fasyllabe, ABC Coloring game, J'écris en cursive).

Dans les domaines des mathématiques et de la découverte du monde, des applications très variées ont permis de d'aborder des compétences de dénombrement et de calcul, mais aussi la discrimination visuelle, le classement ou la structuration de l'espace et du temps (Count and Match 1 et 2, Matrix Game 1,2 et 3, J'apprends les chiffres, Puzzles pédagogiques, Build it up, Series, Apprendre à lire l'heure). L'enseignante a aussi fait des choix en tenant compte des intérêts des élèves (Coloriages voitures et dinosaures,) pour l'apprentissage des nombres.

Des projets pédagogiques pour travailler ensemble

Des temps de travail en groupe ontété ritualisés en début d'après-midi, dans le cadre de projets collectifs thématiques. Les tablettes avaient aussi leur place, selon des modalités variables (soit une pour chaque élève, soit uniquement pour l'enseignante). L'utilisation de la tablette à plusieurs s'est avérée compliquée du fait de l'attractivité du support : les élèves touchaient leur tablette et n'écoutaient plus les consignes.

Projet album et animations

Chaque semaine, un album de la littérature patrimoniale était présenté et lu à plusieurs reprises par l'enseignante au groupe entier. Un travail spécifique sur le lexique et sur la compréhension du texte était réalisé à partir de vignettes associant image et mot, présentes sur la tablette.

En prolongement, une animation du récit était diffusée sur une tablette par l'enseignante. L'attention des élèves, qui pouvait s'étioler au fur et à mesure des lectures successives, était de nouveau mobilisée grâce à la tablette et aux vidéos proposées.

Projet sur les émotions

Un premier travail sur les différentes émotions a été réalisé, notamment à l'aide de l'application Kidoko, mes émotions, mais aussi à l'aide de cartes puis d'images de personnes recherchées sur un moteur de recherche. Les élèves ont ensuite mimé à leur tour des émotions et se sont pris en photo. Plus tard, ils ont pris des photos d'élèves d'une classe de cycle 1 de l'école qui acceptaient de mimer une émotion particulière.

Ces images ont alors été exploitées pour développer le langage des émotions et y associer des attitudes perceptibles sur un visage. Dans un moment d'inclusion, les photos de visages ont été présentées sur tablette, à tour de rôle par un élève de la classe, aux autres élèves en regroupement. En plus des aspects relationnels développés entre les élèves, c'était aussi une occasion de développer leur langage.

Projet musique

Disposant sur chaque tablette d'une application musicale (Piano Lessons Kids, Animals Piano, Baby Piano), l'enseignante a débuté son projet en tentant de faire jouer les élèves ensemble, mais écouter les autres et jouer en même temps était très difficile. Les tablettes ont alors été utilisées pour capter l'attention des élèves au moment de l'apprentissage d'un chant. L'écoute s'en trouvait davantage mobilisée et les retours en arrière, les répétitions d'un extrait étaient adaptées en fonction des besoins.

Des applications pour renforcer les apprentissages

Lorsqu'il la demandait, la tablette pouvait être utilisée par l'élève pendant des moments de détente ou d'activité autonome. Des élèves utilisaient essentiellement la tablette comme renforçateur. Ils allaient sur YouTube pour visionner des vidéos que l'enseignante leur avait montrées ou pour regarder des dessins animés. Un élève réécoutait une musique écoutée et chantée en regroupement en vue du spectacle de fin d'année et allait également, de lui-même, sur une application pour faire des calculs.

Comme ils savaient comment se connecter et naviguer sur internet - ce qui atteste de certaines compétences numériques - il était important de toujours rester vigilant sur ce qu'ils faisaient.

Lors des activités individuelles encadrées par les animateurs, certaines applications plus spécifiques permettaient de renforcer les savoirs abordés avec l'enseignante (Basic, Progress, Préschool).

Apports, limites, points de vigilance

Point de vue technique

Très vite, il est apparu essentiel d'installer une borne Wifi dans la classe, par courant porteur, pour éviter en particulier un long câblage et gagner en qualité de réception.

La solidité des tablettes est reconnue et confirmée : aucune panne ni casse n'ont été déplorées, alors que les tablettes n'étaient pas équipées de protection particulière. Le format de l'écran 9 pouces a montré qu'il était bien adapté aux usages individuels ou en groupes restreints des élèves. La tablette est suffisamment légère et maniable, ce qui facilite son utilisation par les élèves, par exemple, pour la prise de photos ou la présentation de celles-ci devant un groupe.

Cependant, l'absence de dispositif efficace de déploiement des applications sur l'ensemble des tablettes est un aspect négatif. D'autre part, certains élèves avaient tendance à explorer les paramètres de la tablette (volontairement ou non) et à les modifier, ce qui pouvait engendrer des problèmes de connexion, de paramétrage, etc...

Malgré les codes d'accès à disposition, certaines applications particulièrement adaptées aux élèves n'ont pu être installées (Autimo, Social Handy), d'autres nécessitant beaucoup de temps pour fonctionner ont peu été exploitées (Logiral, Tellagami).

Point de vue budgétaire

L'enseignante a majoritairement fait le choix de télécharger sur sa tablette des applications gratuites, afin de les tester et de s'assurer de leur intérêt vis-à-vis de ses objectifs d'apprentissage. Elle pointait cependant les risques fréquents d'apparition de publicités, de stimuli sonores et visuels envahissants, vis-à-vis desquels elle devait faire preuve de grande vigilance. Elle évitait aussi les applications nécessitant les données personnelles, n'ayant aucune assurance quant à leur utilisation, Puis, en fonction de son analyse, elle installait les applications sur les tablettes des élèves, différenciant selon leurs objectifs d'apprentissage. Elle évalue le budget consacré à l'achat d'applications adaptées à environ 50€ par an pour la classe.

Point de vue éducatif

Les élèves ont de manière générale une bonne prise en main de la tablette. Ils font preuve d'une grande autonomie, tant dans leur utilisation de celle-ci que dans leur compréhension des attendus des activités. Les tablettes permettent aussi de mobiliser plus fortement l'attention des élèves, ce qui n'est pas toujours évident avec des enfants autistes. De plus, leur autonomie augmente par l'accès facilité à des ressources multiples.

Bien qu'il existe de nombreuses applications dans ce domaine, les tablettes n'ont pas été investies pour la communication des élèves non verbaux, le choix de l'équipe éducative et rééducative de l'établissement se maintenant à l'utilisation unique d'un classeur de communication. Il serait intéressant de s'inspirer des travaux d'autres équipes qui ont mis en place des codes de communication sur la tablette, le jeune gagnant en autonomie et en fluidité d'échanges.

Point de vue pédagogique

Le côté attrayant des tablettes permet aux élèves de rester concentrés plus longtemps sur le travail demandé. L'enseignante peut donc avancer dans les apprentissages en alternant manipulation, tablette, graphisme. Ainsi, des connaissances et des compétences sont abordées dans le contexte différent de la tablette. Elle facilite enfin la mise en œuvre de la différenciation pédagogique, le choix des exercices et des applications répondant plus finement aux besoins éducatifs particuliers de chaque élève.

Le stylet, disponible sur chaque tablette, est utilisé par les élèves, que ce soit dans le cadre d'applications qui permettent de travailler l'écriture ou pour d'autres domaines d'apprentissage. Seul un élève, nouvellement arrivé dans l'unité d'enseignement et encore au stade de la découverte de la tablette, préfère utiliser son doigt. Des transferts sont remarqués avec la tenue d'un outil scripteur sur une feuille de papier, même si, sur la tablette, la main ne doit pas prendre appui sur l'écran.

Enfin, les applications « gratuites » ne répondent pas suffisamment aux réelles nécessités d'adaptation de la tâche aux capacités et aux besoins personnalisés de l'élève. Des applications sur lesquelles les enseignants pourraient varier plus de paramètres permettraient de répondre mieux aux besoins de chacun.

Pour conclure

Même si les aspects techniques ne sont pas à mettre de côté, les tablettes restent un outil attrayant qui mobilisent l'attention des élèves. Les attendus des activités sont rapidement compris, sans nécessité d'étayage verbal de la part de l'enseignante. Les tablettes déclenchent chez certains élèves l'envie d'écrire, ce qui les fait progresser dans ce domaine. Pour tous, elles génèrent une plus grande autonomie, que ce soit dans l'utilisation de l'outil que dans l'expression de leurs choix.

L'enseignante dispose d'un support d'apprentissage complémentaire, lui donnant la possibilité de diversifier ses modalités pédagogiques. Dans le cadre de la scolarisation en milieu ordinaire, la tablette mobilise l'attention et la concentration des élèves et propose un contexte différent d'apprentissage, adapté aux élèves, pour des temps d'entraînement et de réinvestissement des notions abordées. Cependant, il manque encore de dispositifs d'apprentissage adaptatif répondant mieux aux besoins éducatifs de chacun. La tablette paraît enfin un médiateur puissant dans les temps d'inclusion en classe ordinaire.

Mis à jour le 21 juin 2017
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