Alceste, femme « fatale » et figure exemplaire (ἡ) Ἄλκηστις

« Ἐγώ σε πρεσβεύουσα κἀντὶ τῆς ἐμῆς
ψυχῆς καταστήσασα φῶς τόδ΄ εἰσορᾶν
θνήισκω͵ παρόν μοι μὴ θανεῖν͵ ὑπὲρ σέθεν͵
ἀλλ΄ ἄνδρα τε σχεῖν Θεσσαλῶν ὃν ἤθελον
καὶ δῶμα ναίειν ὄλβιον τυραννίδι.
Οὐκ ἠθέλησα ζῆν ἀποσπασθεῖσα σοῦ
σὺν παισὶν ὀρφανοῖσιν͵ οὐδ΄ ἐφεισάμην
ἥβης͵ ἔχουσ΄ ἐν οἷς ἐτερπόμην ἐγώ.

 

« Animée d'un tendre respect, et sacrifiant ma vie pour que tu jouisses de la lumière, je meurs pour toi, alors que je pouvais vivre, choisir un époux parmi les Thessaliens, et passer des jours heureux sur le trône. Je n'ai pas voulu vivre séparée de toi, avec des enfants orphelins ; je ne me suis pas épargnée moi-même, malgré les dons brillants de la jeunesse dont je pouvais jouir. »

 

Euripide, Alceste, v. 282-289, in Tragédies, traduction de Nicolas Artaud, 1842

Une ascendance divine et une généalogie complexe

Alceste est la fille de Pélias, le roi d’Iolcos en Thessalie, et d’Anaxibie. Son père est fils de Poséidon et de la nymphe Tyro. Cette dernière épouse par la suite Créthée, considéré par Apollodore comme le fondateur de la cité d’Iolcos, avec qui elle a trois enfants : Æson, père de Jason ; Phérès, père d’Admète et Amythaon. Ainsi son père Pélias est-il le demi-frère d’Æson ainsi que le demi-oncle de l’Argonaute Jason et de son futur mari Admète. En épousant ce dernier, elle devient reine de Phérès, en Thessalie.

Trois épisodes marquants mettent en scène cette figure féminine.

Premier épisode : une jeune femme convoitée

Jeune princesse thessalienne, Alceste est présentée dans l’Iliade comme « divine entre toutes les femmes, la première pour la beauté parmi les filles nées de Pélias » (II, v. 714 sq.). Elle est recherchée en mariage par de nombreux princes. Très sollicité, Pélias décide de régler la question en imposant une épreuve impossible à ses prétendants : pour épouser sa fille, ces derniers doivent atteler ensemble deux bêtes sauvages et labourer un champ avec. Apollodore raconte dans sa Bibliothèque (I, 9, 15) qu’il s’agit d’un char attelé d’un lion et d’un sanglier. Admète, roi de Phérès, désire relever ce défi. Le dieu Apollon, à son service après un châtiment de Zeus, prête secours à son ami et l’aide à accomplir cet exploit.

Mais, le jour de son mariage, Admète oublie de faire un sacrifice à Artémis, la sœur jumelle du dieu, présente lors de ses noces. Quand il entre ensuite dans la chambre nuptiale, Admète trouve la pièce pleine de serpents entortillés, présage d’un danger… Apollon intervient à nouveau : il lui faut apaiser sa sœur. Le dieu obtient également des Moires, les trois divinités du Destin, qu’Admète, le jour de sa mort, puisse rester sur terre si quelqu’un accepte de prendre sa place aux enfers…

 

Deuxième épisode : un sacrifice exemplaire

Peu après, malgré sa jeunesse, Admète est appelé à mourir. Il cherche activement un remplaçant. Dans la pièce Alceste d’Euripide, il se rend chez sa mère et son père Phérès qui refusent de prendre sa place dans le monde des morts. Seule son épouse Alceste accepte de sacrifier sa vie pour sauver celle de son mari. Elle lui demande, en revanche, de ne jamais se remarier. Son insistance souligne ses préoccupations maternelles : elle cherche à défendre l’intérêt de leurs enfants, Eumélos et Périmèle.
Lorsqu’elle meurt, Admète est accablé et annonce de grandioses funérailles.

 

Troisième épisode : la résurrection de la vertueuse épouse

Le dramaturge Euripide met alors en scène l’arrivée d’Héraclès durant les préparatifs des funérailles de la reine. Admète, qui met un point d’honneur à bien accueillir son ami malgré son deuil, lui dissimule l’identité de la défunte. Tandis que le maître de maison assiste aux obsèques, Héraclès festoie gaiement sous son toit… Ivre, joyeux, bruyant, il est toutefois décontenancé par l’atmosphère lugubre de la maison. Celui-ci finit par apprendre d’un serviteur la vérité : cette femme décédée est loin d’être une étrangère, c’est leur maîtresse... Prêt à tout pour racheter sa conduite exubérante et inconvenante, notre héros décide d’aller affronter Thanatos, la mort elle-même, et de lui enlever par la force Alceste. Il envisage même d'aller aux enfers, chez Hadès et Perséphone, s’il le faut, pour aider son ami si hospitalier et si généreux… Dans la pièce d’Euripide, Héraclès ramène, en effet, Alceste auprès de son époux après l’avoir enlevée à Thanatos sur le tombeau même. Dans Le Banquet de Platon, ce sont les dieux, touchés par l’abnégation d’Alceste, qui lui rendent la vie. Dans la Bibliothèque (I, 9, 15) d’Apollodore, enfin, c’est Koré elle-même qui la renvoie sur terre (ou Héraclès).

Alceste : une figure de la vertu

Alceste est une figure exemplaire et singulière dans chacun de ses choix.

Ainsi, lorsque Médée l’incite, elle et ses sœurs, à faire périr leur père Pélias pour le faire bouillir et prétendument le rajeunir, elle s’y refuse. Médée cherche, en effet, à venger son époux Jason dont le demi-oncle Pélias a usurpé le trône à la mort de Créthée : le tyran a envoyé son demi-neveu conquérir la Toison d’Or et il a éliminé son propre demi-frère Æson. Diodore de Sicile, dans sa Bibliothèque historique, précise que «  seule Alceste, par excès de tendresse filiale, ne toucha pas à son père (IV, 52, 2) ».

De même, elle apparaît comme une épouse modèle. Elle se sacrifie, en effet, pour Admète alors qu’aucune malédiction ne pèse sur elle et qu’elle n’a commis aucune faute. Tous la louent unanimement dans la pièce d’Euripide. Nombreuses sont les épithètes laudatives : « digne », « fidèle », « la plus noble », « bonne », « excellente », « la meilleure des femmes ». Elle semble, d’après le chœur, avoir toujours été parfaite. Ainsi, sa vertu lui vaut d’être célébrée : les hommages ultérieurs qu’imaginent son époux et le chœur lorsqu’elle sera morte semblent faire d’elle une divinité thessalienne bienheureuse et bienveillante.

Alceste : « L’héroïsme de l’amour conjugal »

Par amour, Alceste consent à mourir à la place de son époux. Par amour, elle offre généreusement sa vie, sa jeunesse, son avenir. Dans l’œuvre d’Euripide, ce choix est revendiqué par l’héroïne, ainsi que le souligne notre citation inaugurale. Jamais Alceste ne regrette cette décision ni ne cherche à se soustraire à la mort, à la différence d’Admète qui se lance dans de vaines entreprises pour l’arracher à ce destin. C’est ce courage de mourir par amour, c’est cet amour exceptionnel qui, selon Phèdre, l‘un des interlocuteurs du Banquet de Platon, rendent cette histoire exemplaire et digne d’admiration même pour les dieux...

Aussi n’est-il pas étonnant que, chez Euripide, ce sacrifice total et gratuit élève Alceste au statut d’héroïne au sens épique du terme. Dans sa pièce éponyme, il est bien question de gloire et certains termes employés la rapprochent des héros de l’Iliade.

Alceste : une femme « fatale »

L’expression « femme fatale » n’est certes pas antique mais elle fait référence à une image archétypale qui permet de mettre en lumière le mythe d’Alceste. La femme fatale se caractérise, en effet, par son pouvoir de séduction lié à sa beauté, à un mystère et à sa personnalité qui révèle souvent une certaine fragilité. Par ces aspects et le sentiment amoureux qu’elle fait naître, elle lie sa mort et le sort de l’homme qu’elle aime.

La femme fatale n’est pas nécessairement malveillante : elle est seulement très belle et d’un contact funeste : ainsi Alceste, dont L’Iliade vante la beauté, séduit et subjugue Admète. À la fois fragile et souveraine dans sa maison, elle se sacrifie et soumet son mari, par l’engagement qu’il prend, à un veuvage définitif. Et en mourant, cette dernière fait peser sur lui une forme de fatalité : il se proclame plusieurs fois mort dans la pièce d’Euripide.  Aussi longtemps qu’elle est en vie, la maison est organisée  ; à sa mort, s'installe le chaos. Aussi la scène finale d’Euripide s’achève-t-elle sur l’accueil d’Admète qui reçoit sa femme retrouvée : se ferment alors les portes sur un intérieur reconstitué par ses membres.

Alceste : une figure de la résurrection

La question de la résurrection d’un être humain est évoquée dans de nombreuses légendes thessaliennes qui mettent en scène un époux ou une épouse cherchant à arracher leur conjoint à la mort. Dans Alceste, Euripide puise assurément dans ce répertoire et s'inspire pour une part  du mythe d’Orphée et du retour d’Eurydice. Admète semble lui-même prêt à imiter Laodamie qui, pour faire revivre auprès d’elle son époux Protésilas, étreint chaque nuit une idole sculptée à l’image de son mari. Dans une version connue de ce mythe, les divinités, émues par cet amour conjugal exceptionnel, renvoient sur terre Protésilas, pour un certain temps, avant de lui permettre de retourner aux enfers avec sa femme.

Mais, tandis que le sort de ces deux autres couples se conclut par la double mort des époux, Euripide présente, à la fin de sa pièce, Admète et Alceste comme des personnages vivants qui auront un bel avenir. Après avoir connu la mort, physique pour Alceste et psychologique pour Admète (qui est anéanti), l’un et l’autre accèdent à une vie meilleure et à la félicité.

Jacqueline Assaël propose de voir dans cette résurrection une signification mystique et une référence aux mystères d’Éleusis. Dans cette perspective, Admète doit accepter l’idée d’être privé de toute vie intérieure par la mort de sa femme afin de pouvoir ressusciter sa propre âme et le personnage d’Alceste qui lui est associé. Il s’agirait d’une initiation mystique conduite par Héraclès. Après avoir confié le corps de sa femme à Admète, le héros lui permettrait, par l’union mystique finale (leurs retrouvailles), de la faire pleinement revivre. Ainsi cette nouvelle union orchestrée par Héraclès débouche sur la perspective d’une vie renouvelée, fondée sur l’amour régénéré et purifié d’Admète.

Alceste et ses homonymes…

En référence à notre personnage mythologique, (124) Alceste, connu sous la désignation internationale (124) Alkeste, renvoie à un astéroïde découvert en 1872 par l’astronome américain Christian Heinrich Friedrich Peters.

ALCESTE est également le sigle d’un logiciel d'analyse de données textuelles ou de statistique textuelle. Ce dernier a été mis au point par Max Reinert et développé dans les années 1980.

Enfin, il convient de ne pas confondre cette figure mythologique avec le personnage d'Alceste de la comédie de Molière, Le Misanthrope.

 

Pistes d’étude ou de réflexion 

  • Les femmes célèbres dans l’Antiquité/ les femmes fatales
  • La condition féminine dans la Grèce antique
  • Le sacrifice
  • La résurrection
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