Alceste et Admète Une image, une histoire

Un couple légendaire, Alceste et Admète, moins célèbre aujourd’hui que les grands couples mythologiques (Pâris et Hélène, Ariane et Thésée, Ulysse et Pénélope), est très représentatif d’une conception idéalisée de l’amour conjugal célébrée par les auteurs et artistes de l’Antiquité.

Une histoire d’amour et de mort

Alceste est la plus belle des filles de Pélias, roi d’Iolcos en Thessalie. Admète est roi de Phères (un port de Thessalie) : il a reçu dignement le dieu Apollon qui avait été puni par Zeus et devait subir un an de servitude chez un mortel. Grâce à l’aide d’Apollon reconnaissant, Admète obtient d’épouser Alceste ; ils ont deux enfants. Le dieu demande pour son protégé une faveur des Moires, les divinités du Destin : Admète sera averti du jour de sa mort et pourra rester en vie si quelqu’un accepte de prendre sa place. Quand le jour fatal arrive, les vieux parents d’Admète refusent de se sacrifier : seule Alceste y consent par amour et s’empoisonne. Ce dévouement suscite l’émotion et l’admiration générales : la sévère déesse infernale Perséphone en est touchée au point de laisser Alceste remonter sur la terre pour retrouver les siens. D’autres récits disent qu’Héraclès, arrivé au palais de Phères le jour même de la mort d’Alceste, est descendu aux Enfers pour l’arracher au royaume des morts.

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Alceste et Admète

 

Fresque du Ier siècle après J.-C., provenant soit de Pompéi (Maison du Poète tragique ?), soit d’Herculanum (basilique ?), conservée au Musée archéologique de Naples.

© Odysseum, photos Annie Collognat

La scène représente le moment où Admète, en présence de son épouse et de sa famille, reçoit l’oracle d’Apollon qui lui annonce la décision concernant son destin.

En partant de la droite, on observe :

  • deux personnages âgés, le père et la mère d’Admète ;
  • une jeune femme qui esquisse un geste d’effroi et de dénégation : la servante d’Alceste (elle joue un rôle important dans la tragédie d’Euripide) ? la fille du couple royal (on peut constater une certaine ressemblance avec Alceste) ? Chez Euripide, Alceste s’adresse ainsi à sa fille : « Mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse ? […] car ta mère ne te choisira pas un époux ; elle ne sera pas là, ma fille, pour t’encourager dans les douleurs de l’enfantement, où la présence d’une mère est si consolante. » (Alceste, vers 313 – 319).
  • À l’arrière-plan, debout, le dieu Apollon (identifiable à son carquois dans son dos), faisant un geste qui suggère l’expression d’une volonté divine, voire une bénédiction ;
  •  Alceste est représentée dans un émouvant geste de tendresse qui incarne l’amour conjugal : penchée en avant, elle a posé ses deux mains sur son mari (la droite sur son épaule, la gauche sur son bras), comme pour le protéger de la menace apportée par l’oracle (le roi doit mourir s’il ne trouve personne pour prendre sa place).
Alceste-gros plan
  • Admète, la tête appuyée sur sa main, dans une attitude d’interrogation (voir le type traditionnel du « penseur ») ;
Admète. gros plan

 

  • vu de dos, le messager d’Apollon venu apporter l’oracle du dieu (voir le rouleau qu’il tient dans sa main gauche et qu’il tend à Admète).

Les visages et les attitudes des différents personnages expriment toute une palette d’émotions : incrédulité, surprise, effroi, douleur, tristesse (voir en particulier le beau visage d’Alceste, sourcils froncés), sans oublier la hiératique impassibilité d’Apollon.

Lire des textes

         • Euripide

ΑΛΚΗΣΤΙΣ. - Ἄδμηθ´, ὁρᾶις γὰρ τἀμὰ πράγμαθ´ ὡς ἔχει,
λέξαι θέλω σοι πρὶν θανεῖν ἃ βούλομαι.
ALCESTE. - Admète, tu vois en quel état je suis réduite : je veux te dire, avant de mourir, mes dernières volontés. Animée d'un tendre respect, et sacrifiant ma vie pour que tu jouisses de la lumière, je meurs pour toi, quand je pouvais vivre, choisir un époux parmi les Thessaliens, et passer des jours heureux sur le trône. Je n'ai pas voulu vivre séparée de toi, avec des enfants orphelins ; je ne me suis point épargnée moi-même, malgré les dons brillants de la jeunesse dont je pouvais jouir. Cependant ton père et ta mère t'ont abandonné, quand la mort convenait à leur âge, quand il était beau pour eux de sauver leur fils, en mourant avec honneur. Car tu étais leur unique enfant, et toi mort, ils n'avaient pas l'espoir de donner le jour à d'autres. Je vivrais, ainsi que toi, pour longtemps, et tu n'aurais pas à pleurer la perte d'une épouse, et à élever des enfants orphelins. Mais un dieu a voulu qu'il en fût ainsi. Résignons-nous. Maintenant montre-toi reconnaissant de ce bienfait. […] Il faut que je meure ; et ce n’est pas demain, ce n’est pas le troisième jour du mois que le terme fatal doit venir, c’est à l’instant même que je vais compter parmi ceux qui ne sont plus. Adieu, vivez heureux : toi, cher époux, tu peux te glorifier d’avoir eu la meilleure des femmes, et vous, mes enfants, la meilleure des mères.

Euripide, Alceste (438 av. J.-C.), vers 280-325 (traduction Nicolas Louis Artaud, 1842)

• Platon

Καὶ μὴν ὑπεραποθνήσκειν γε μόνοι ἐθέλουσιν οἱ ἐρῶντες, οὐ μόνον ὅτι ἄνδρες, ἀλλὰ καὶ αἱ γυναῖκες.
Il est certain que les amants seuls savent mourir l’un pour l'autre, et je ne parle pas seulement des hommes, mais aussi des femmes. La fille de Pélias, Alceste, en fournit à la Grèce un exemple probant : seule elle consentit à mourir pour son époux, alors qu’il avait son père et sa mère, et son amour dépassa de si loin leur tendresse qu’elle les fit paraître étrangers à leur fils et qu’ils semblèrent n’être ses parents que de nom ; et sa conduite parut si belle non seulement aux hommes, mais encore aux dieux qu’elle lui valut une faveur bien rare. Parmi tant d’hommes, auteurs de tant de belles actions, on compterait aisément ceux dont les dieux ont rappelé l’âme de l’Hadès ; ils rappelèrent pourtant celle d’Alceste par admiration pour son héroïsme : tant les dieux mêmes estiment le dévouement et la vertu qui viennent de l’amour.

Platon (428 - 348 av. J.-C.), Le Banquet, 179 b-d (traduction Émile Chambry, 1922)

• Hygin

Admetus illud ab Apolline accepit, ut pro se alius voluntarie moreretur. Pro quo cum neque pater neque mater mori voluisset, uxor se Alcestis obtulit et pro eo vicaria morte interiit. Postea Hercules ab Inferis eam revocavit.
Admète obtint cette faveur d’Apollon, que quelqu’un d’autre meure volontairement à sa place. Or comme ni son père ni sa mère ne voulait mourir pour lui, son épouse Alceste s’offrit et mourut pour lui d’une mort de substitution. Ensuite Hercule la ramena des Enfers.

Hygin (67 avant J.-C.-17 après J.-C.), Fables, « Alceste », LI, 3 (traduction A. C.)

• Valère Maxime

De amore conjugali.
Legitimi amoris quasi quasdam imagines non sine maxima veneratione contemplandas lectoris oculis subjiciam.

Au sujet de l’amour conjugal.
Je vais mettre sous les yeux du lecteur pour ainsi dire certains portraits de l’amour légitime qui méritent d'être   contemplés non sans le plus grand respect
. Je le ferai en parcourant de manière expressive les actions d’une fidélité inébranlable entre époux, des actions difficiles à imiter, mais utiles à connaître, parce que celui qui constate les actes les plus éminents doit rougir de ne même pas accomplir des actes ordinaires. […]
Toi, Admète, roi de Thessalie, te voilà condamné sous l’autorité du grand juge à cause de la faute d’un acte inhumain et choquant, toi qui as accepté que le destin de ta femme soit échangé avec le tien et, une fois qu’elle a été anéantie par une mort volontaire, pour que toi tu ne meures pas, tu as pu regarder encore la lumière du jour, et en plus tu avais déjà essayé auparavant la bienveillance de tes parents ! […]
Quand l’amour est le même [pour les deux amants], à la fois très grand et très noble, il vaut bien mieux être unis par la mort qu’être séparés par la vie.

Valère Maxime (début du Ier siècle ap. J.-C.), Des faits et des paroles mémorables, livre IV, 6, 1-3 (traduction A. C.)

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cratère étrusque à figures rouges trouvé à Vulci
Cratère étrusque à figures rouges trouvé à Vulci, env. 350 av. J.-C. © Paris, BnF, Département des monnaies, médailles et antiques.

 

La face A représente les adieux d’Alceste et d’Admète : Alceste vient s’interposer entre son mari, qu’elle enlace, et les démons infernaux venus le chercher.

À gauche, Charun avec son maillet ; à droite, Tuchulcha, ailé, brandissant des serpents.

 

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